‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 63 sur 66 · DES ACCENTS ÉTRANGERS · texte numérisé non relu

DES ACCENTS ÉTRANGERS

Communément l'on dit que les gens instruits n'ont qu'un langage; c'est-à-dire qu'en généralils pensent tous de même. Disons aussi, et cet axiome ne sera pas moins vrai, que les mœurs influent sur l'accent de tous les hommes^ instruits ou non. Dans une grande ville et dans ses bourgs l'accent est différent. En pre-

nant Paris pour exemple, on remarque que l'accent de la Râpée et du Gros-Caillou n'est pas absolument le même que celui des Porcherons et de la Nouvelle- France (Canada). Les habitués des faubourgs riverains ont, en général, un accent traînant, qui provient des cris prolongés auxquels ils s'habituent pour se parler de loin. On m'a assuré que certain galimatias, inintelligible de près, devient une phrase composée de mots ordinaires lorsque les sons, emportés ou retenus par le vent et le courant de l'eau, arrivent à leur destination. Si cela est ainsi, il en est à peu près des sons comme de certaines peintures vues de biais à une distance donnée. A Rome, chez les moines de la Trinité-des-Monts, on voit en perspective et de biais un Saint François en prière et les mains jointes : on approche, c'est un débarquement de marchandises, et le saint a disparu.

Si, comme nous l'avons dit, la différence d'accent existe dans une ville et ses faubourgs, combien se ferat-elle sentir chez divers peuples éloignés les uns des autres et influencés par des religions, des mœurs et des climats différents? Le musicien qui réfléchit sur son art est surpris en écoutant parler un Italien, un Anglais, un Allemand, un Flamand, un Russe... Il trouve dans chaque accent une musique différente. L'Italien module juste, ferme et beaucoup. L'Anglais module moins et forme des intervalles plus courts ; ses dents presque toujours fermées l'y contraignent. L'Allemand, le Flamand, modulent moins que l'Italien et plus que l'Anglais; ils tirent leurs sons du fond de la gorge, ils forment beaucoup de sons gutturaux. Le Russe a de la candeur dans ses modulations; cette langue semble plus amie de la musique que les autres, excepté l'italienne. Nous ne devrions pas parler de l'accent de la langue française, puisque dans ce chapitre il n'est question que des accents étrangers ; mais comme ijous sommes tous étrangers respectivement les uns aux autres, et que j'écris pour tout le monde, nous dirons que le Français, vif, pétulant, spirituel, doué de beaucoup

de grâces et de goût, module différemment selon le sentiment ou la passion qui l'anime. Son climat tempéré lui laisse une latitude entre le froid et le chaud qui doit le rendre inconstant et propre à tout, avec un caractère moins prononcé, cependant, que les nations soumises aux ardeurs d'un soleil brûlant ou à l'àpreté des frimas.

L'harmonie est, selon le pays, plus ou moins compliquée; mais, étant régie par le corps sonore, elle est partout la même. Il n'en est pas ainsi du chant, puisqu'il participe de l'accent. Favart a dit, dans V Amitié à l'épreuve, en parlant des musiques différentes :

Celle qui sait exprimer la nature Est de toutes les nations.

C'est la vérité ; mais cependant, si la nature de l'accent a des différences chez toutes les nations, la mélodie doit les avoir aussi. N'en doutons point : tous les peuples ont adopté et adopteront d'abord la mère musique, la musique italienne; mais après qu'elle aura séjourné chez eux quelque temps, ou quelques siècles, selon les circonstances, elle prendra la teinte qui lui sera propre ; elle sera régie par l'accent le plus général de ce même peuple, et seulement alors il pourra dire avoir une musique à lui. Tâchons cependant d'expliquer une sorte de contradiction que l'on peut remarquer parmi certains peuples. Les Italiens, avons-nous dit dans le texte de ce chapitre, modulent beaucoup en parlant, et pourtant ils modulent peu dans leur musique; pourquoi cette contrariété? Les Allemands, les Français, qui modulent moins en parlant que les Italiens, modulent beaucoup dans leur musique ; pourquoi? Je pense que les Italiens modulent peu, parce qu'ils sont forts de mélodie; et que moins un peuple aura d'accents mélodieux, d'accents de l'âme, plus il se jettera dans les modulations matérielles des tons, pour y suppléer; et ce que nous disons des peuples, on peut le dire des hommes individuellement. Il n'est

cependant pas moins vrai que si les Italiens modulaient davantage dans certains cas, et que si les Allemands et les Français chantaient autant que les Italiens, quand il le faut, ils feraient bien.

SUR LES RETOURS PÉRIODIQUES QUE i/ON REMARQUE DANS LES CHOSES CRÉÉES

C'est un livre et non un chapitre qu'il faudrait pour bien observer ces objets. Tous les hommes sont frappés des rapports et des retours réglés qui existent entre les choses créées ; tous les hommes sont sensibles à la symétrie ; l'homme qui voit une chose pour la première fois semble douter et craindre d'être trompé par ses sens; mais il ne doute plus s'il la voit reparaître plusieurs fois; il croit cette même chose soumise à l'ordre de la nature si elle reparaît périodiquement ; il croit enfin que toute la nature n'a qu'une âme, quand il voit des rapports semblables entre diverses choses, quand il voit qu'une même loi semble commander à toute la nature. Les harmonies entre les choses créées ont été trop bien observées par le respectable Bernardin de Saint-Pierre dans les Études de la Nature pour que j'en parle ici. Oui, tout est harmonie dans la nature, et ce concert harmonieux ravit d'admiration tous ceux qui y prêtent une oreille attentive. Les retours périodiques d'une même chose ne doivent point surprendre les hommes ; lorsque le philosophe est frappé d'un objet qu'il n'avait point encore observé, il dit : « Ce que je vois aujourd'hui pour la première fois est ancien comme le monde, et durera autant que lui; car ce qui est, fut et sera. »

La théorie des vents est encore inconnue; mais qui oserait assurer qu'un jour on n'aura pas observé les retours périodiques de tous les vents de l'année qui disposent et meuvent à leur gré l'atmosphère clans laquelle nous respirons? Qui affirmera qu'un jour leurs changeantes directions ne seront pas aussi familières

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aux navigateurs que celle des vents alizés soufflant constamment à l'ouest entre les tropiques? Qui oserait croire qu'un jour l'homme, élevé au-dessus des nues et soutenu par un aérostat, observant de ce point sublime et dominant sans peine l'étendue nébuleuse qui couvre le plus vaste empire; qui sait, dis-je, si par le moyen de l'électricité il n'apprendra point à détourner de nos moissons, de notre habitation, les grêles désastreuses, les vents et les tonnerres? Et s'il apprend à les éloigner, bientôt il saura les attirer quand il en aura besoin.

Puisque tout est harmonie, que tout est soumis à l'ordre, tout doit être, dans la nature, soumis à des périodes plus ou moins longues, plus ou moins régulières, toujours dépendantes d'une cause. Il est probable aussi que la cause de tel effet n'est elle-même qu'un effet relativement à une autre cause. L'ordre, l'invariabilité appartiennent tellement à la nature de chaque chose créée, qu'on dirait (avec Platon, je pense) que Dieu fut contraint, par sa perfection infinie,

D'ordonner une fois pour obéir toujours.

La terre, les cieux semblent réguliers dans leurs mouvements; les planètes, les comètes moins connues, tous les astres influencent-ils tout ce qui couvre notre globe? Nous l'ignorons; mais les sages de l'antiquité l'ont présumé, et il n'y a que la fatuité philosophique qui ose rire des phénomènes qu'elle ne peut soumettre à ses étroits calculs. Mais l'astre qui nous donne la vie et le mouvement en nous communiquant sa chaleur, le soleil, est si régulier dans sa course, il agit si directement, si périodiquement sur nous, que ses seules influences, réglées avec une étonnante précision, suffisent pour que toul, sur ce globe, vive, agisse, végète et meure périodiquement. N'observons pas d'abord l'homme, qui, parce qu'il règle une partie de son instinct, le viole souvent par orgueil et pour agir par lui-même; mais observons les animaux : l'oiseau se lève et se

couche avec le soleil; il chante dès qu'il sent ses influences. L'homme est forcé de fermer sa paupière dès que cet astre s'éloigne ; l'homme rebelle résiste, diffère, prolonge le jour dans la nuit; mais enfin il cède malgré lui au sommeil qui l'accable. Jamais le soleil ne s'est levé que l'homme, même assoupi, ne le salue par quelques mouvements plus précipités de son cœur; c'est alors que le coupable sent la pointe aiguë du crime, que le malheureux invoque son Dieu consolateur, que l'homme vertueux sourit avant d'ouvrir les jeux. Oui, puisque l'astre de feu qui nous vivifie est soumis à des périodes invariables, puisqu'il n'est pas dans l'année un jour deux instants dans la môme position ; puisque la même position de cet astre, en se représentant l'année suivante, ne nous retrouve plus au même degré de vie, la nature, l'homme, tout ce qui est soumis à cet astre doit continuellement et à chaque instant éprouver des modifications. Notre inconstance, notre santé, nos incommodités périodiques, nos fièvres intermittentes, notre esprit, notre génie qui se montre tantôt sublime tantôt resserré, tantôt haut tantôt bas, ont pourx principale cause de tous ces changements la mobilité, la variété des influences de l'astre régulateur, qui agissent sur les éléments dont nous sommes composés. Mais, dira-t-on, les maladies, les chagrins, les contrariétés morales, les hasards!... Mais à mon tour je demanderai d'où viennent ces maladies, ces chagrins, ces contrariétés morales, ces hasards. Sont-ils causes premières ou secondes? L'homme le plus en proie au chagrin, aux contrariétés, n'est-il pas le plus faible, le plus souffrant, le plus susceptible d'influence ? Je sais que l'homme en société est un être de raison, qu'il est tout orgueil, voulant tout pour lui seul; et comme rien ne ressemble autant à un homme qu'un autre homme, ce conflit d'orgueil, ces tiraillements de tous les hommes après une même chose, ne ressemblent pas mal à une troupe de chiens qui dévorent la curée. Mais enfin il faut ici fixer nos regards plutôt sur les causes premières que sur les causes secondes, et dire que

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l'homme, tourmenté par des désirs vacillants, est soumis avant tout aux lois physiques qui l'entraînent ; qu'il est bien plus aisément froissé par les contrariétés morales, justes ou non, dès que le mouvement lui est donné par les influences mobiles de l'astre qui modifie ses facultés. Oui, si l'on vous promet aujourd'hui d'accomplir demain le plus cher de vos désirs, désirez aussi que le temps reste fixe, afin qu'aucune variation dans les éléments ne change en refus la promesse qu'on vous a faite.

Je ne m'amuserai pas ici à raisonner ou déraisonner sur les causes finales. L'homme a du génie ou n'en a point; il est disposé parla nature pour être un homme d'esprit, comme pour être un niais. Helvétius aurait fait un volume de plus pour prouver le contraire que je croirais toujours que le hasard et l'éducation ne font pas les grands hommes; mais ils les favorisent ou non; ou, si l'on veut, plus ou moins. Je vois chaque jour les efforts que font les hommes médiocres pour s'élever au vrai beau, et je vois, quoique les hasards leur appartiennent aussi, que ces mêmes efforts les laissent chaque jour aussi médiocres. Ils ont beau multiplier leurs productions, ils multiplient leur nullité avec elles. Ils ne savent pas tuer leur homme en le volant, comme dit Voltaire; ils sont si timides et volent si maladroitement, qu'on les surprend toujours la main dans la poche.

Parlons maintenant de la rondeur, de la symétrie, de la période musicale, dont on s'est tant moqué, dans les temps des guerres ridicules sur la musique, sans savoir ce qu'on disait. Les contendants, ce me semble, ne s'entendaient point; car si on s'était fait ces deux questions toutes simples": Qu'est-ce que la tragédie? qu'est-ce que le genre agréable? on aurait vu, si quelqu'un avait su le dire, que la déclamation de ces deux genres de drames n'est pas la même, non plus que la musique; que la tragédie ne dit, le plus souvent, qu'une fois les choses, mais avec énergie et brièveté : que le genre agréable, au contraire, prend les détours

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des grâces, de l'esprit, du sentiment; qu'il répète trois fois les mêmes idées sous des formes différentes, et par conséquent use souvent des retours périodiques. Je dis donc que la rondeur, soit dans un discours comme dans tous les arts, est la forme d'adoption. Tout ce qui est beau est rond, ou à peu près, au physique comme au figuré. La symétrie est, pour tous les objets, le simulacre de la rondeur; plusieurs points rangés symétriquement forment un ensemble que l'œil adopte aisément; en un mot, rond, carré ou symétrique sont des synonymes dans les arts. Les traits périodiques sont ceux qui se répètent dans une phrase ou dans le courant d'un morceau de musique; c'est, pour ainsi dire, un argument que l'on répète chaque fois qu'on a fourni une nouvelle preuve à sa conviction :

Vous avez de beaux yeux,

Donc vous êtes belle.

Vous avez la taille d'une nymphe,

Donc vous êtes belle.

Votre teint a la blancheur du lys,

Vos joues l'incarnat de la rose,

Donc vous êtes belle.

Si je faisais la musique d'un air de ce genre, je ne répéterais peut-être pas chaque fois : « Donc vous êtes belle ; » je le dirais deux fois : une au commencement de l'air, l'autre à la fin; les intermédiaires, je les laisserais dire à l'orchestre, qui parlerait pour les auditeurs.

La rondeur, les retours de phrase en musique, en font presque tout le charme. Le plus beau trait de musique déclamée n'a de mérite que localement; s'il ne forme pas un ensemble que l'imagination saisisse, il reste dans la partition plus que dans la mémoire de ceux mêmes qui l'admirent. Oh! que c'est beau, vous disent-ils, en vous chantant quelque trait baroque. Un jeune homme m'a poursuivi plusieurs semaines en me chantant : Je n'obéirai point à cet ordre inhumain,

de Vlphigênie en Aulide de Gluck : ses domestiques le prenaient pour un fou, parce qu'ils ne pouvaient pas chanter sa chanson.

Qu'est-ce qui fait le charme de nos vaudevilles que l'on chante depuis un siècle ? C'est leurs retours, leurs répétitions, leur rondeur, enfin. Dans un vaudeville intitulé : Il est un capucin, certain trait est d'une rondeur irrésistible. Ce trait a été employé dans une symphonie par l'habile artiste Saint-George; il y est répété vingt fois, et à la fin du morceau on est fâché de ne plus l'entendre. Une nuit, passant par la rue Thévenot, je m'assis sur une borne pour entendre ce morceau, qu'on exécutait à grand orchestre dans une maison voisine : il me fit un plaisir qui n'est point effacé.

Gluck aimait les bons vaudevilles, c'est-à-dire ceux qui, par leur parfaite construction, se logent dans la mémoire des hommes pour plusieurs siècles. On lui a reproché d'en faire sentir des réminiscences. On a dit que le premier chœur de démons, dans Orphée, était pris du refrain : Chantons lœtamini. Je dis, moi, que Gluck ne pouvait mieux faire; la preuve, c'est qu'on n'a pas encore fait mieux que lui la tragédie. Le germe de la mélodie populaire est tout entier dans nos bons vaudevilles ; c'est donc là qu'il faut le prendre : les airs chantants, les airs que nous savons depuis notre enfance, et qui ont vieilli avec nous, sont chers à tous les hommes. Pour ma seule satisfaction, et au risque d'être accusé de plagiat, j'ai employé deux ou trois fois, dans ma musique, des traits d'anciens airs que j'aime toujours à entendre : l'un est tiré d'une contredanse, l'autre d'un air que mon père chantait en me faisant sauter sur ses genoux. Je n'entends point ces fragments sans émotion : ils me rappellent un père tendre, ou les sensations que procure le spectacle charmant d'une troupe de jeunes filles rassemblées dans un bal, et que je voyais alors pour la première fois.

Il résulte de l'application de ce chapitre à l'art mu-

sical que la musique, ainsi que les bons vers, ne se retient point, c'est-à-dire qu'elle n'a point de charmes, si les différents traits qui composent une phrase n'ont entre eux des rapports intimes. Expliquer, donner la théorie de ces rapports, serait découvrir le secret de l'art. J'invite tous les artistes à s'en occuper comme moi ; qu'ils se souviennent que la chute d'une pomme qui se détachait de sa branche a donné à Newton l'idée sublime de l'attraction des corps graves vers un centre. Nous sommes peut-être plus près qu'on ne pense de savoir pourquoi une note placée de telle ou de telle autre manière nous fait éprouver des effets différents. En attendant cette découverte, personne ne peut nier que dans presque tous les airs proverbiaux l'on trouve des traits qui respirent, si j'ose le dire, la grivoiserie, sans qu'on en explique le pourquoi.

« C'est, dira-t-on, parce que depuis un siècle l'on fait des paroles grivoisessur ces airs. » Cela est vrai en partie ; mais demandez cependant aux vaudevillistes Radet, Piis, Barré, Desfontaines, si tel air ne se présente pas plutôt que tel autre, selon l'idée qu'ils veulent exprimer; demandez-leur si l'air qu'ils chantent toujours en composant leurs couplets ne développe pas leur idée poétique; remarquez en outre que, depuis un siècle, tels airs sont choisis de préférence pour rendre de tels sentiments. ïl est donc évident que certains airs ont intrinsèquement un caractère, un sentiment qui leur sont donnés par leur mélodie, toujours si simple qu'elle ne peut mentir, et surtout par leur rythme toujours si marqué.

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