‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 62 sur 66 · DES MŒURS ETRANGERES · texte numérisé non relu

DES MŒURS ETRANGERES

L'historien philosophe doit étudier les hommes de tous les pays ; il doit connaître, rapprocher, comparer leurs mœurs. Partout il les voit dirigés, entraînés par l'influence des climats, en butté aux préjugés qu'enfantèrent les religions, les gouvernements. Alors, tenant d'une main la lanterne de Diogène, de l'autre la balance de l'équité, il cherche l'homme dans l'homme, et nous transmet des vérités quelquefois si étrangères à nos mœurs, que nous sommes souvent tentés de les ranger parmi les fables. Enfin, entre les hommes, tous nés frères, les lois, les religions, les habitudes, les climats divers, engendrent des mœurs si dissemblables, qu'à peine osent-ils quelquefois se reconnaître pour fils d'une même mère.

Dans tous les pays, les passions n'ont qu'une source; mais étant plus ou moins influencées par les climats, les lois, les religions..., les passions n'ont plus le même langage, à moins qu'elles ne soient extrêmes, car alors la nature reprend ses droits. La paysanne et la femme de cour font entendre le même cri d'horreur ou d'amour: quel que soit l'individu, tout préjugé d'éducation cesse quand l'âme est fortement agitée, et dans ce cas l'artiste peut n'avoir qu'une manière de peindre. Si, dans le désordre extrême, l'éducation réprime encore l'élan des passions, nous avons le droit de dire que les préjugés rendent la nature factice. Disons cependant que dans les arts d'imitation la nature doit être embellie ; c'est cet embellissement, cette noblesse, ce soin de ne rien outrer, ce procédé si délicat, si difficile, de savoir s'arrêter au point juste, qui constituent le mérite de l'artiste. N'en doutons point : telle production des arts n'est que médiocre parce que l'art s'y montre plus que la nature; telle autre est, si j'ose le dire, trop naturelle, n'a pas assez emprunté les charmes de l'art pour pouvoir séduire l'imagina-

tion qui, dans les arts seulement, aime les fantômes merveilleux ressemblant à la nature, sans être ellemême. Au reste, il est tant de sortes d'individus si différemment organisés, si différents par leur âge, leurs passions, que toute espèce de musique trouve ses apologistes, sans compter les hommes sans caractère qui se laissent entraîner à l'opinion d'autrui; et le plus grand nombre encore, ceux qui, ennuyés d'eux-mêmes, cherchent leurs plaisirs dans la variété. On trouve, dis-je, mais pour un temps, des amateurs de tous les genres de musique. Celui-ci la veut forte, l'autre douce, compliquée ou simple; il est des hommes durement organisés qui ne sentent que le mouvement ou rythme musical, et pour qui les plus beaux chants sont insignifiants. La jeune fille est affectée de l'odeur de la violette, tandis que le matelot sent à peine celle du goudron ; mais à travers toutes ces manières de sentir, il est encore permis à l'homme expérimenté de conclure et de dire que l'harmonie compliquée ne convient qu'à certaines passions fortes ; que la mélodie est la musique par essence; que trop de science est abusive; que pas assez tient de la nullité; que trop de difficultés vaincues, soit dans le chant, soit dans les sonates, montrent plus de prétention à surprendre l'auditoire que de droits à lui plaire1; et 'qu'enfin, au milieu de tout ce qui plaît aux hommes en général, il est quelques hommes qui ont le droit exclusif de fixer le vrai goût. Ceux-là seuls sont modérés en tout et savent mettre chaque genre de musique à sa véritable place respectivement aux paroles. Passons maintenant aux passions, aux caractères plus modérés des peuples divers. Quelles doivent être les réflexions de l'artiste qui peint les personnages de différents pays ? Il est impossible que l'homme artiste les ait tous parcourus, qu'il ait fréquenté avec tous les personnages qu'il fait agir

1. J'aime ce mot du baron de Gleken, ministre de Danemark. Un musicien exécutait une sonate de violon de la plus grande difficulté. « Avouez, lui dit une dame, que ce qu'il joue est bien difficile. — Oui Madame, répond-il; je voudrais même que cela fût impossible. » (G.)

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ou parler. Que doit-il faire dans ce cas? Consulter l'histoire, savoir si les hommes de tel pays sont instruits, superstitieux, ignorants; s'ils sont vifs on lents; quel est leur climat. D'après ces données, le musicien doit se monter la tète au ton, quoique factice, que peut avoir tel peuple; que quelques traits de caractère soient le type dont il tire souvent sa mélodie; qu'un rythme original inventé par lui soit répété plusieurs fois dans le cours de son œuvre : alors les spectateurs se feront illusion, croiront que c'est ainsi que parlent les Chinois, les Turcs, les habitants du Japon... Ils seront satisfaits, surtout si l'artiste a su faire une production aimable avec des traits bizarres. Je l'ai dit dans la première partie : on m'a demandé si l'air de la romance de Richard était celui qu'on chantait jadis sur ces paroles anciennes. ISon; j'ai fait un nouvel air, mais j'ai tâché qu'on crût qu'il était vieux.

J'étais à Lyon lorsque je ils la musique de Guillaume Tell; je priai le colonel d'un régiment suisse, qui était en garnison dans cette ville, de me faire diner avec les officiers de son corps. Au dessert, je dis à ces messieurs qu'ayant à mettre en musique le poème de Guillaume Tell, leur ancien compatriote, je les priais de chanter les airs de ce temps et les airs des montagnes de la Suisse qui avaient le plus de caractère ; j'en entendis plusieurs, et, sans en rien copier, que je sache, ma tête se monta sans doute au ton convenable, car les Suisses et les musiciens en général aiment le ton montagnard qui règne dans cette production musicale.

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