Voyages humoristiques
Ce n'est pas pour moi que je voyage, — je voyage pour vous, madame. Je porte votre pensée. Je ne suis que la locomotive Tout ce que je vois ne me semblerait pas curieux si je ne devais vous le raconter. On l'a dit il y a longtemps : le poëte est un miroir (ju'on promène le long du chemin. Si je promène le miroir, vous savez bien que c'est pour vous.
Où suis-je? où vais-je? d'où viens-je.' — Voilà un début de héros de tragédie. — Je vais à Auislerdam, si j'ai bonne mémoire. Je viens de Bruyères, — je m'en souviens, car mon cœur est resté là-bas. Partir sans vous! perdre pour huit jours ce profil grec qui me fait croire à Phidias, ces cheveux ondes comme les peignait Titien avec tant d'amour, ces yeux charmants taillés à
vif dans le ciel un soir d'automne, — vous perdre, vous que je cherchais avant de vous connaître !
Je vous ai promis, madame, d'être un voyageur naïf, je veux tenir ma parole. Être bête est une qualité de plus en plus rare. Autrefois on était bête, aujourd'hui on n'est que sot. Je ne parle pas de ceux qui sont spirituels. Je suis un homme d'esprit, c'est là, vous le savez, mon plus grand tort. Aimez -moi toujours comme je suis. — Qui n'a ses défauts?
Aujourd'hui donc je veux être hête s'il est possible. Je commence bien : je m'étonne de tout. Tout à l'heure en traversant Cambrai, voyant un Fénelon chapelier, un Fénelon confiseur, un Fénelon pharmacien, j'ai demandé à mon voisin si c'étaient là des descendants de l'illustre archevêque de Cambrai. J'ai bien vu, à la mine ébouriffée de mon voisin, que je venais de dire une bêtise. Je m'en réjouis pour vous, madame.
Mais voilà que je raisonne au lieu de raconter. Il n'est si méchant livre qui n'ait sa préface. — Vous avez comme j'aime les préfaces. — Les préfaces dans la vie, — dans l'amour, — dirais-je si je ne parlais iqirèsla préface.
En route. Je ne vous dirai rien do ce joli |iaysage qui lient à la Champagne, à la Picardie et à l'Ile-de- France. A Bruyères, on se croirait dans le duché de Bade : montagnes à pic, roches moussues, bancs de sable d'argent, bois de chênes, verts étangs, rien fte manque au tableau. Seulement ici les teintes sont adoucies. Le Lorrain s'y trouverait mieux que Salvator. Ce paysage triste et gai n'a pas longtemps passé sous mes veux. A trois lieues de là, j'étais en pleine Picar-
(li(\ (lisant adicti delà main à ces majeslucuses tours de In catlK'dralc de I.aon que vous saluez tous les matins.
Je ne mhis dis rien de mes voisins : attendu que je niunte orgueilleusement sur l'impériale, comme lesj^ens illustres et comme les gens qui n'ont pas le sou, je n'ai jamais de voisines. Au premier relais, pendant qu'on changeait de chevaux, j'ai changé de voisins. — Qu'importe? me disais-je. Ce])endant j'étais assez content. Par la même raison que je changeais de point de vue dans la nature, [xmrquoi ne jtas changer de point de vue dans l'humanité?
Oui, nous étions en pleine Picardie; de larges pommiers étendaient fastueusement leui^s branches, qui ployaient sous le fruit tour à tour jaune, vert et rouge. Le paysage était de plus en plus uniforme : de vastes champs fraîchement labourés pour les semailles ; des tapis de trèlles et de luzerne; quelques rares carrés d'avoine en javelles; à l'horizon un moulin à vent qui tourne, une ferme ou s'abattent les pigeons, un village caché dans les arbres de ses jardins.
Comme nous allions entrer à La Fère, nous fûmes arrêtés par la rencontre d'un artilleur (|ui traînait un sabre nu. 11 avait l'air d'un homme ivre. Des enfants lui criaient : Prenez garde de tomber! Il arrivait droit à nos chevaux. Des soldats venant à [tasser firent cercle autour des chevaux et de l'artilleur. « Artilleur, (|u'avez-vous? rt
Il regarde son sabre, c Voyez, » répond it-d d'une voix haute.
Le sabre était taché de sang. « Eh bieh? — Eh bien, j'ai tué Théodore! »
-i VOYACE HUMORISTIQUE
H [iroiiniir;! cos innts nvec c^ilniL', mais a\L'C tristesse.
Nous regardions tous en silence. « Théodore ! dit un des soldats, c'était votre camarade de lit? — Oui. — • Pourquoi l'avoz-vous tué '.' — Pour un autre camarade de lit ({ui s'a[i[iell(' .lulienne. — C'est cela, dit le postdlon, toujours les femmes: c'est bien la peine. — Oui, mordieu! s'écria l'artilleur en brandissant son sabre ; oui, celledà en vaut la peine ! On [lourra me fusiller, mais on ne me fera pas changer d'avis. ^
La foule grossissait de plus en plus. « 11 faut l'arrêter, )) dit une petite voix perçante.
Il entendit ces mots. (; M'arrêter ! dit-il en levant la tète, m'arrêter! est-ce que j'ai l'air d'un homme qui s'en va? je vais moi-même tout dire au capitaine ; il a du cœur, celui-là; je n'aurai pas besoin de lui dire que je me suis battu lo\alement. Je ne suis pas un assassin. On me fusillera, très-bien ; mais Théodore n'ira plus chez elle, n
Il fendit la foule, prit fraternellement le bras d'un soldat et s'éloigna par le chemin de la caserne.
J'étais ému jusqu'aux larmes , non point de la mort de celui (|ui venait d'être tué, mais de celui qui va l'être.
Or qutdle est cette Julienne qui est deux fois homicide? Elle est donc jeune et belle, puisque deux hommes, jeunes, beaux, forts et braves, ont consenti à se sabrer pour ses charmes? Ce qui va vous surprendre, c'est qu'en vérité elle est jeune et belle Elle a \ingl ans. l'n (lilicicr ii()u> a fait ainsi son portrait à l'auberge : u C'est la Madeleine pécheresse dans tout son
LA Tour, 5
éclat: oll(^ serait la fille du iliable, riu'oUo no serait pas plus jolie. »
Toujours est-il qu'à celte heure la plus belle femuu! de Paris, la plus tendre, la [ilus dé\ouee, la plus aihjralde, ne tiouverait pas deux amants capables de mourir si vaillauiiiient pour elle. Aphorisme : Il y a encore des amants, mais non plus comme aux beaux jours, — à la vie ! à la mort ! —
.le m'oubliais, car je puis vous dire : -A la vie! à la mort î —
l.a Tour. — Paul l'ollor. — V;in Ostado.
Que VOUS dirais-je de Saint-Quenlin? C'est la pairie du peintre l.a Tour, (|ui .•semblait né pour faire le portrait de trois femmes charmantes, — à divers titres, — madame de Pompadour, madame du Barry et la reine Marie-Antoinette. La Tour seul, dans ses pastels, les a fait sourire avec leur esprit et leur grâce. Au temps où na(iuit La Tour, il n'y a^ait à Saint- Ouenlin ni fabriques ni houillères. La noire fumée de l'industrie ne couvrait pas le pays d'un linceul funèbre. C'est pourtant là un [lays riche, — riche ! point de ciel, point de soleil. Les lazzarones ont une riche.'Jse plus vraie et plus poétique : le soleil, l'air, la liberté.
De Saint-Quentin au Càtelet, la route est bordée de cerisiers sauvages, je ne sais pounjuoi. Grâce à Tau-
tomne, les feuilles déjà rougies donnent beaucoup d'accent à ce paysage un peu froid. Je ne regrette pas les pommiers. Du reste, comme toutes les maisons des villages du Nord sont bâties en briques, le paysage un peu vert mnme en automne prend ainsi du ton et de la variété
Cambrai est une ville toute blancbe, peinte de la cave au grenier. J'y ai passé une nuit à rêver et à dormir, — je ne dis pas à dormir et à rêver, car ce n'est pas la même cbose.
Près de Valenciennes je me suis plus d'une fois rappelé les Paul Potier que nous avons vus ensemble. Dès le point du jour les vaches étaient éparpillées dans les prairies; les unes, un peu surprises de nous voir passer, levaient la tête entre les saules; les autres, — paresseuses et gourmandes, — couchées au bord de 'eau, mangeaient nonchalamment tous les brins d'herbe qu'elles pouvaient atteindre. Un troupeau de génisses toutes noires tachetées de blanc m'a .surtout émerveillé. La civilisation moderne a supprimé le pâtre, ce qui est un malheur, non pas pour les vaches, mais pour le paysage Le pâtre de Paul Potter était d'un très-bon effet, soit qu'il jouât de la flûte dans les roseaux, comme le dieu Pan, soit qu'il chantât l'air de Margot ou de Jacqueline.
A Valenciennes, il faut dire adieu à ces braves chevaux picards ([ui m'avaient appris la patience. Je vais saluer les aUes de llamme de la vapeur. Voilà les arbres qui dansent la sarabande et la mazurka. Quelle légèreté! quels tourbillons! c'est le bal de rO|iéra babilii' de feuilles vertes. — Première station. — Du