‹ Voyages humoristiquesChapitre 2 sur 102 · LE PRINCE DE LIGNE · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE LIGNE

jeune homme se promène en fumant. Il est d'une exquise élégance. C'est le fils du prince de Ligne. Un goujat à moitié ivre lui demande sans façon à allumer sa pipe à son cigare. — C'est reçu dans la bonne compagnie. — Le jeune homme donne avec grâce du l'eu au goujat. Rien n'est plus simple. — Cependant qu'aurait dit, il y a cent ans, le fameux prince de Ligne, celui qui fui toujours un homme d'esprit grand seigneur et un grand seigneur homme d'esprit? — car il y aura toujours des grands seigneurs et des goujats, — quelle que soit la république.

Si nous n'allions pas si vite, j'aurais eu le temps de voir à Tubize un intérieur digne de Van Ostade. Figurez-vous un forgeron bien coiffé de travers, magnifiquement éclairé par le feu de la forge. Devant la porte, — car on le voyait par la fenêtre, — était une femme qui tenait un enfant par la main et qui donnait à boire à un autre. Sur la façade de la maison, encadrée par des saules, s'étendait un cep vigoureux que le soleil aurait bien dû griller un peu. C'était un joli tableau, très-franc, très-clair, très-gai, un Van Ostade authentique : il n'y manquait guère que la signature.

Bruxelles.

.h' m'aperçois d'une vérité fâcheuse : — il y aura toujours des voyageurs, mais il n'y aura plus de rela-

lions de voyage, du moins dans les pays où fleurissent les journaux ; je ne parle pas des voyages où il vous plaira, ceux-là seront toujours charmants à écrire; il ne faudra pour les faire que beaucoup d'esprit et d'imagination. Mais parlons des voyages à pied ferme, et non des voyages dans le bleu. Le moyen, je vous prie, de lutter avec les nouvelles diverses que publient à chaque heure du jour les organes de l'opinion, comme on disait au bon temps? Ici comme ailleurs il se passe des événements qui intéressent tout le monde; mais aurai- je la patience de copier les gazettes? La plume me tombe des mains. Il faudrait voyager dans je ne sais quelle mer Pacifique où les sauvages n'ont pas l'erreur de se passionner avec les organes de l'opinion. Mais il n'y a plus ni sauvages ni forêts vierges ; l'espèce humaine a mis partout son vilain pied.

Ainsi je ne vous dirai rien des lois, de la politique, des événements du pays : c'était bon au temps de Regnard ; aujourd'hui tout a été dit : voilà pourquoi tant d'honnêtes gens passent leur vie à écrire des journaux : ils n'ont qu'à redire ce qui s'est dit la veille, et ainsi de suite durant tous les jours de l'année.

N'ayant pas à vous parler des mœurs publiques, je voudrais bien vous parler des mœurs privées. Rien n'est plus difficde ; ce n'est pas en passant comme la vapeur dans un pays que j'y puis découvrir ce que les anciens appelaient l'àme du foyer; d'ailleurs, ici on n'ouvre pas sa porte à deux battants, on vit à l'ombre et en silence; à peine si on entr'ouvre ses rideaux quand par hasard vient le soleil. (A propos du soleil, le voyez-vous toujours là-bas? nous nous sommes tout

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