LE MAIU ET LA FEMME
ne traversant qu'à peine les rideaux, ne lui permît plus de lire. Le comte, entrant à pas légers, lui demanda ce qu'elle lisait avec tant d'attention. — Ah! dit-elle en tressaillant, vous m'avez presque fait peur. — Blanche, fermez votre livre et expliquez-moi d'où vient que depuis deux jours vous êtes tombée dans une mélancolie vraiment singulière. Madame de Verneuil rougit et ferma brusquement son livre. Le comte avait attaché sur elle un regard scrutateur. Quoique la nuit fût déjà sombre dans le petit salon, il remarqua la rougeur de sa femme — Eh bien, vous ne me répondez pas? Disant ces mots, il prit la main de madame de Verneuil.
— C'est que je cherche, répondit-elle lentement, pourquoi je suis devenue ainsi. — Eh bien, je vous écoute.
— Qui sait? dit-elle avec émotion; moi-même le sais-je bien? — Blanche, songez que c'est moi qui vous parle. J'imagine que ce n'est pas le roman que vous avez à la main qui vous attriste ainsi? — Qui vous l'a dit? ne savez-vous pas que l'imagination qui se laisse prendre par un roman a quelquefois une grande force sur le cœur! — Des romans! des romans! vous n'en lisez jamais. — J'avoue que le hasard m'a donné celui-ci. C'est votre tante qui l'a laissé hier au salon. — Une vieille folle, qui n'a plus rien dans le cœur et qui cherche à s'abuser; qui se croit tour à tour Indiana, Valentine, Geneviève, Jeanne, que sais-je? Mais il n'est pas question de romans ; voyons, Blanche, ouvrez-moi votre cœur.
Le comte n'avait pas quitté la main do sa femme; il l'éleva lentement à ses lèvres. La comtesse appuya alors son front sur l'épaule de son mari, peut-être avec la ré-
solution de lui confier un secret, peut-être avec la résolution de mentir. — Quelle est la femme parmi les plus honnêtes qui n'a quelquefois connu les sentiers perdus du mensonge? — Mais un valet de chambre vint poser sur la cheminée deux flamheaux allumés : cette lumière inattendue changea brusquement les dispositions de la comtesse; elle ne trouva plus rien à dire, sinon qu'elle était triste sans savoir pourquoi.
Ce qui se comprendra peut-être plus difficilement, c'est le sentiment délicat qui vint changer les dispositions indiscrètes du mari : il n'osa plus interroger sa femme au grand jour, sans doute dans la crainte qu'elle ne rougît encore. 11 se leva et se promena en silence. Madame de Verneuil remarqua à la dérobée l'inquiétude de son mari. — Cependant, murmura-t-elle pour se rassurer, il a déjeuné aujourd'hui chez Tortoni avec ses amis. — Eh bien, dit tout à coup madame de Verneuil à sou mari, vous êtes à votre tour devenu très-mélancolique? — Ce n'est rien, murmura-t-il, j'ai sans doute comme vous une tristesse sans cause. M. de Verneuil était si sûr du cœur de sa femme, qu'il ne pouvait se décider à la croire coupable. Il savait par un faucheur de foin qu'une dame était descendue de voiture dans Auteuil ; qu'elle avait marché seule en pleine campagne ; qu'elle était entrée dans la petite villa; mais était-ce bien madame de Verneuil? — C'est à en perdre la tête, dit-il en frappant du pied, mais je ne veux pas interroger Blancbe, j'attendrai.
Or madame de Verneuil ne lui dit plus un mot de la soirée. Avant de se retirer dans sa chambre, elle lui tendit la main et lui dit bonsoir d'une voix émue. Le