LE NOM DE L'AMANT
Comme il se disait ces mots, il s'arrêta tout surpris pour écouter la comtesse qui murmurait tout bas : Gaston ! Gaston ! où niavez-voiis conduite! — Ah ! voilà donc le nom de l'amant! Comme j'étais naïf de m'imaginer qu'elle venait ici comme elle serait allée à l'église ! Décidément il faut désespérer des femmes.
11 se tourna vers la comtesse. — Eh bien, madame, il s'appelle donc Gaston?... D'où vient qu'il vous fait attendre si longtemps?
A cette demande ironique, mais qui était effrayante pour madame de Verneuil, la pauvre femme poussa un cri terrible et se cacha la tète dans ses deux mains, comme si elle eût craint une apparition. — Car, poursuivit Frédéric, qui espérait arriver enfin à savoir quelque chose, hier encore vous êtes venue l'attendre, avanthier même... — Monsieur, monsieur, de grâce, respectez, ma douleur. Si les larmes d'une femme sont une prière qui vous touche, allez trouver mon mari, faites qu'il revienne, car je ne veux pas sortir sans lui de cette chambre.
Malgré tout l'attrait que trouvait Frédéric à étudier cette énigme dans la physionomie, dans les pleurs, dans les paroles de madame de Verneuil, il se hâta de lui dire qu'il était heureux de suivre ses ordres. — En effet, madame, il faut que ^otre mari revienne. Les choses ne sont jamais si désespérées qu'on ne puisse s'entendre entre gens bien nés.
Il s'inclina profondément çt sortit aussitôt. Il ne savait trop où retrouver M. de Verneuil. — Cependant, se disait-il, je suis bien sûr que M. de Verneuil n'a pu se décider à s'éloigner beaucoup ; car, tout mari et tout
furieux qu'on soit, la jalousie est toujours là qui vous enchaîne pour tout découvrir et pour tout voir.
11 alla droit au bois, s'imaginant que le comte s'était arrêté dans la première allée pour ne pas perdre tout à fait de vue la porte de la petite villa. En effet, le comte s'était arrêté tout agité dans le voisinage. Pendant que Frédéric le cherchait, il revint tout d'un coup à la villa, se laissant guider par une généreuse inspiration. Quand il rentra dans la chambre à coucher, madame de Verneuil éclatait en sanglots, en proie au plus violent désespoir. Le voyant reparaître, elle se tut et reprit la dignité du calme. — Qu'importe? se disait-elle, je suis résignée à tout, même à mourir, car il m'a blessée au cœur.
M. de Verneuil alla droit à sa femme, lui prit les mains, l'appuya sur sa poitrine et lui baisa le front. La comtesse leva les yeux en silence ; elle semblait ne pas comprendre. — Blanche, pardonnez-moi mes injures : j'étais fou; vous ne pouvez pas être coupable, c'est impossible. Je vous connais ! — Dieu soit loué 1 dit madame de Verneuil en se laissant tomber dans les bras de son mari; vous méjugez avant de m'entendre, notre bonheur est sauvé. Mais je vous dirai tout.
Ils s'embrassèrent avec effusion, tiers de se retrouver dignes l'un de l'autre.
Frédéric arriva pour les surprendre dans cet embrassement. Ce fut pour lui un nouvel incident qui expliquait fort peu les autres. 11 s'inclina respectueusement. A la vue de Frédéric, le comte ne put dissimuler une certaine expression de dépit. — Encore! murmura-t-il en sentant renaître sa-.colère si bien apaisée par les lar-
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mes de joie et les embrassemenls de sa femme. — Je vois bien, dit Frédéric, qu'il ne me reste plus qu'à m'en aller. Tout à l'heure, madame, j'aurais pu me féliciter d'avoir fait votre connaissance par un hasard si singulier, qui pouvait me permettre de vous servir. Maintenant que l'imbroglio est dénoué à votre gloire, je me retire, en n'osant pas espérer que vous me pardonnerez ma présence importune. Je suis vraiment désolé d'avoir surpris un secret dont je n'abuserai pas certes, car je veux oublier en sortant que je suis venu ici. Je tiens pourtant à vous expliquer ma présence en cette maison.
Disant ces mots, Frédéric s'adressait à M. de Verneuil. — Vous n'avez peut-être pas remarqué que cette maison est à vendre. Je dois vous avouer que je n'ai demandé à la voir que dans l'espoir d'y découvrir quelque chose d'extraordinaire, car elle m'a\ ait séduit par je ne sais quel air mystérieux. Certes, je ne m'attendais pas •d cette rencontre étrange ; je croyais la maison déserte : je voulais voir les lieux et non les personnes qui y viennent. Pardonnez à un philosophe qui vit un peu par curiosité; grâce à Dieu, ma curiosité est discrète; vous pouvez compter sur mon silence.
Frédéric s'inclinait pour sortir. — Un instant, monsieur, dit madame de Verneuil ; demeurez, je vous prie : il faut que vous sachiez pourquoi je suis venue ici : mon devoir est de vous le dire. — Madame, je vous avouerai, dit Frédéric en souriant, qu'il ne faudra pas me retenir de force. — Eh bien, vous allez avoir cette explication: maintenant que j'ai pardonné à un mouvement aveugle, à un cœur qui souffre et qui devient cruel...
M. de Verneuil exprima un mouvement d'impatience.
Jl envoyait au diable le philosophe curieux qui avait surpris une scène conjugale, et qui, par sa position, so trouvait avoir autant de droit que lui-même pour écouter ce qu'allait dire sa femme. Il n'était plus jaloux d'un amant, mais jaloux d'un étranger qui entrait ainsi de plain-pied dans les mystères de son intérieur, un étranger devant qui sa femme allait parler à cœur ouvert. — Qu'importe? dit M. de Verneuil. 11 faut bien accepter les caprices du hasard.
Voyant que son mari redevenait inquiet et pensif, madame de Verneuil s'était interrompue. — Hélas ! repritelle tristement, pourquoi n'ai-je pas osé vous dire cela il y a deux jours? Nous nous serions épargné bien des heures d'angoisses. Mais voilà ce qui s'est passé.
Frédéric se mit très à son aise dans un fauteuil. La comtesse, épuisée par de telles secousses, s'était assise elle-même près de l'armoire où son mari avait rejeté ses lettres. M. de Verneuil se contenta de s'appuyer à la cheminée.
La fenêtre était restée ouverte; le soleil, traversant un amandier, répandait .sur le tapis ses rayons brisés. Cette chambre à coucher, tout à l'heure si sombre et si désolée, avait pris tout à coup un air de gaieté douce et charmante. — Mais, disait Frédéric en regardant madame de Verneuil qui allait parler, que va-t-elle dire? A moins que ce ne soit un jeu de jeunes époux qui veulent se distraire, à moins que je ne sois tombé dans quelque accès de folie, il y a là quelque chose d'inexplicable. Ce mari qui redevient tout à coup si amoureux de sa femme, ne sait-il donc pas qu'elle est venue seule hier? que déjà la veille elle s'était arrêtée à la grille sans
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oser aller plus loin? Et ce nom de Gaston? et cette rose cueillie d'une main tremblante, c'est-à-dire d'une main coupable? et ces larmes que j'ai jugées tout à la fois douces et amères? et cette lettre qu'on relisait à l'ombre avec tant d'émotion? Voilà, ce me semble, des charges terribles. Mais enfin je vais tout savoir, car jusqu'à présent je ne sais encore rien.
Madame de Yerneuil parla ainsi : « Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne puis pas vous dire cela en deux mots. — Mon Dieu ! c'est pourtant bien simple. Enfin, prenez patience, puisqu'il faut tout vous dire, je dirai tout.
« Il y a trois ans, M. Gaston d'Âvrigny... »
A ce nom, M. de Yerneuil leva la tête avec attention. La comtesse regarda son mari sans se troubler.
f( Il y a trois ans, reprit-elle d'une voix calme, M. Gaston d'Avrigny vint passer l'automne au château de mon père. C'était mon cousin, — nous nous connaissions de vieille date, — vous le savez, monsieur de Yerneuil. — Dans l'enfance, nous avions été des mêmes fêtes, nous avions cueilli ensemble les primevères du parc. Gaston venait chez mon père pour la saison de la chasse ; Gaston était un désoeuvré; avec très-peu de fortune, il n'avait pas d'état; il aimait beaucoup à ne rien faire, c'est-à-dire à se promener à cheval, à chasser, à courir le monde comme un enfant prodigue de bonne maison. Encore s'il s'était contenté de ces plaisirs-là chez mon
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père! Il s'avisa, le croiriez-vous? de tomber éperdument amoureux de moi. ))
Un éclair de jalousie brilla dans les yeux de M. de Verneuil.
(( Ne vous offensez pas, je n'y [louvais rien; j'étais d'abord bien loin de m'en douter. Il avait lu les romans modernes, il parlait sans cesse de passions furieuses, profondes, fatales. Je ne comprenais rien à tous ses discours, moi qui demandais à Dieu dans toute la simplicité de mon cœur un mari qui m'aimât doucement, un intérieur calme et béni... comme celui que j'ai trouvé... Je disais sans cesse à Gaston qu'il perdait la tète, que toutes ces grandes phrases étaient dignes d'une maison de fous. A l'entendre, il lui fallait un amour plein d'orages et de tempêtes. Quiconque l'aurait cru à ses paroles se fût imaginé qu'il avait dans le cœur le Vésuve ou l'enfer. Plus jaloux qu'Othello, il jurait de pourfendre le genre humain pour un simple regard. Enfin, je ne saurais vous donner l'idée de toutes les folies dont il s'était fait pour ainsi dire un cortège. Le pauvre garçon ! les faiseurs de romans en ont gâté bien d'autres. Je l'avais connu autrefois simple, naïf, franc, aimable sans le savoir ; je le retrouvais, à mon grand chagrin, triste, rêveur, fatal : Manfred ou Ravenswood.
« Je le vois toujours traversant le parc, fièrement drapé dans son manteau comme un amoureux castillan qui attend l'heure du rendez-vous. Pour lui, il n'avait de rendez-vous qu'avec la lune, car, autant que j'ai pu le deviner, c'était à la lune qu'il confiait les ouragans de son cœur. Je ne ris pas, mon Dieu ! puisque je parle de lui, ne faut-il pas le peindre tel qu'il était?