PASTORALE
(( La proiuiére fois qu'il me confia son ntnour, ce fut dans une petite promenade archéologique faite à cheval, à pied et en char à bancs, avec toute la compagnie du château. Gaston était à cheval ; il prenait plaisir à braver les dangers ou plutôt à créer des dangers, car pour un cavalier raisonnable !a route était facile : ({uelques gués à traverser, quelques sentiers escarpés, une petite rivière à passer en bateau, enfin un chemin comme il y en a tant. Moi aussi j'étais-à cheval, très-fièrc de ma monture et de mon amazone, très-heureuse de mes dix- Imit ans et du ciel qui couronnait mon front.
H Nous étions dans la montagne, je suivais le sentier, tout en écoutant les gais sifllemenls du merle. Voilà tout à coup mon extravagant cousin qui jette son cheval sur le versant- pour marcher de front avec moi. — Gaston, vous ne savez pas ce que vous faites, prenez donc garde. — Ne craignez rien, me répond-il en contenant mal son cheval qui se cabrait, je suis fataliste, ma belle cousine; d'ailleurs, reprit-il en se penchant vers moi, ne serait- il pas bien doux de mourir ici, sous vos yeux, par un si beau jour? — Voilà, lui dis-je en souriant, car j'étais loin de le prendre au sérieux, voilà une idée qui ne pouvait venir qu'à vous. — Ah ! ma cousine, reprit-il en s'animant, si vous saviez comme je vous aime! — Je n'en doute pas; voilà dix-huit ans que je le sais, — Hélas î ma cousine, je ne vous aime plus comme je vous aimais enfant; c'est une passion qui me tuera, croyez-le bien! Si je n'espérais vous toucher un jour, je précipiterais à l'instant même mon cheval à travers ces rochers... Je fus effrayée de l'air de bonne foi qu'il mit dans ses paroles. Un instant auparavant
j'aurais éclaté de rire : je n'osai ni rire ni répondre. — Songez-y, reprit-il d'un air presque désespéré, le premier mot que vous allez me dire me fera vivre ou mourir! Depuis tantôt cinq semaines, j'ai combattu mon cœur sans triompher. Vous étiez là, toujours là!... J'avais beau fermer les yeux!. . Est-ce qu'on ferme les yeux de son àme? — Écoutez, mon cousin, je ne suis pas comme vous dans les régions poétiques de l'impossible; nous reparlerons de cela, mais, en attendant, prenez garde de tomber. — Cruelle ! dit-il en levant les yeux au ciel, je pleure et vous riez ; un jour je serai vengé; vous aimerez à votre tour, et alors on ne vous comprendra pas, car il n'y a que là-haut que se rencontrent les âmes vraiment sympathiques. — Enfin, poursuivit-il en me saisissant une main que je ne lui laissai pas une seconde, il ne faut désespérer de rien.
(( Une bordure de bouleaux, qui se trouvait sur le bord du sentier, nous sépara alors à ma grande joie; durant le reste de la promenade, je m'arrangeai si bien que nous ne nous retrouvâmes pas seuls.
« Le soir, j'étais dans ma chambre, un peu préoccupée de la folie de mon cousin ; ma gouvernante me remit un billet en me disant que Gaston allait partir; qu'il me priait de lire ces quelques lignes et d'y répondre par deux mots. J'ai oublié toutes les phrases singulières, bizarres, extravagantes qu'il m'écrivait. J'étais un ange; il attendait de moi la vie et la raison, car il avouait avec humilité que cette passion violente que je lui avais inspirée égarait sa raison.
« Mon dessein était d'abord de renvoyer la lettre sans la lire, ensuite d'avertir mon père ; puis, craignant