CF. QU'ON ENTF.MI PAU LA FENFTI
On entend l'orgue de barbarie, — l'ogre de barbarie, comme disent les portières; on entend les grognements de l'omnibus, les gaietés de la musique militaire, les cris enroués de Paris, les divagations du vent; mais ce n'est pas là ce (|u'on entend, car le bruit de tous les jours, on ne l'entend [las.
Ce qu'on entend par la fenêtre, ce sont les menus propos du voisinage, les secrets intimes de la grande ville, les commérages de celle-ci et de celle-là, les confidences de l'un et de l'autre.
Ainsi, tout à l'heure, j'ai surpris entre deux bouffées de cigare ce duo spirituel.
- Ah ! te voilà !
BILLETS DOUX 22r.
— Est-ce encore moi? Je n'en sais rien. Mon clier ;inii, je me suis tant ennuyé depuis un mois que j'ai loilli me marier.
— lit moi, je me suis tant iiiarii' f]<'|)uis un mois que j'ai failli m'ennuyer.
— Moi, je me serais marié si je n'avais été à la Coméliic-Francaise voir jouer je ne sais plus quoi. 11 y a là tlodans une comédienne charmante qui m'a fait tourner la tète vers le treizième arrondissement.
— Où en es-tu avec elle ?
— Je lui ai écrit ceci :
Madame , Quand on vous voit, on vous aime; quand on vous aime, ou vous voit-on ?
— Et qu'a-t-elle répondu ?
Monsieur, L amour étant aveugle, on ne me voit ■pas'.
— Ce laconisme me rappelle cette femme célèbre qui écrivait à son amant, nu delà des Alpes :
Je Vaimsî
L'amant, pour toute réponse, écrivit sous ces deux mots :
Fait double entre nous.
~ iN'as-tu rien répliqué à ta comédienne ?
— Je suis alléchez elle. Place forte...
— Occupée par l'ennemi?
— l'ne femme d'esprit, qui ne iirend l'amant qu'elle
n'a pas que pour se débarrasser de celui qu'elle a. Nous nous sommes enlevés avant-hier après le spectacle.
— Ah! mon ami, garde-toi bien des comédiennes. Elles ont toujours un amant inconnu qui trompe tous les autres. — Cet amant, c'est le public. — Tu as raison : au public , les plus doux sourires, — les coquetteries les plus chatoyantes,— tout l'esprit et tout le charme 1
D'où vient ce duo mélodieux chanté par deux époux assortis?
— Tu finiras comme ton père !
— Mon père est mort fort à son aise, avec de quoi acheter sa dernière tisane — de Champagne.
— H n'avait pas seulement de quoi se faire enterrer!
— C'est le meilleur moyen de ne pas être enterré vif.
— Aussi on l'a enterré comme un chien.
— Comme un chien de chrétien. Je veux Unir comme lui — et je veux — ma douce femme — qu'on inscrive sur mon tombeau ces belles paroles d'un ancien : « Je suis venu sur la terre nu, et je suis retourné nu dans la terre. A quoi bon me serais-je inquiété dans la vie, puisque je savais qu'on arrive nu à la fin de toutes choses! »
— S'il n'y a pas de quoi perdre la tête!
— Oui, ma douce femme, je veux finir ainsi, et je ne veux pas qu'on inscrive sur mon monument, comme
CHANSON DE CABARET 22r»
sur celui de cet enragé conjoint du cimetière Montmartre : « J'attends ma femme ! » avec deux mains en arsent, dont l'une étroiut et attire l'autre.
Jfais quelle est cette chanson qui me vient par une fenêtre du cabaret? C'est mon peintre d'enseigne qui trempe un peu son pinceau dans la pourpre des vendanges.
11 chante comme s'il (Uait engagea l'Opéra.
Avec son bonnet de travers, Sa jupe que le vent relève, Ninon se moque des grands airs; C'est la feuille de vigne d'Eve, Sa jupe que le vent soulève.
0 Ninon! ta lèvre pâlit Sous les baisers dont je raffole ; Ton ciel est le ciel do ton lil, Ta sagesse c'est d'être folle :
L'amour est ton niaîlic d'écolo.
0 Ninon I je sais bien comment Tu mourras, maîtresse, ma mie :
Le verre en main, quand Ion amant, Celui qui t'aimo à la folio, Te dira : « Tu n'es plus jolie. »
Si le peintre d'enseignes chante si bien, c'est qu'il a fait l'air et la chanson. 11 faut que je sache l'histoire de
ir..
22G VOVACE A MA FENÊTRE
cet homme. 11 y a sons son masque un pliilosophe qui se caelie.
Je n'entends plus que le silence; mais, en écoutant bien, voilà que je distingue ce que disent mes voisins d'en haut. Il est question de nos amis — à vous comme à moi. — C'est de la haute critique en plein vent. Ils s'imaginent n'écrire que dans l'espace; mais j'écoute aux portes. C'est un dialogue entre un étudiant et un sculpteur.
l'étudiaint
Lamartine, c'est la nature dans l'art.
LE s C U L P T E tl 11
Hugo, c'est l'art dans la nature, mais l'art étouffant la nature sous les longs plis de sa robe à queue. l'étudiant
Alfred de Vigny et Théophile Gautier, c'est l'art qui cache la nature.
LE SCULPTEUR
Il n'y a plus ni art ni nature, il y a l'homme. l'étudiant
Tu as raison : l'homme, c'est-à-dire l'art moderne, ce n'est ni l'art ni la nature; c'est l'esprit, c'est le sentiment, c'est la passion, c'est la fantaisie, c'est l'idée, c'esl tout.
LE SCULPTEUR
Ce n'est rien. Oh ! les anciens ! les anciens!