HOMICIDE
ciseaux. La pauvre sensilive, elle n'a de repos que quand elle dort. Que dis-je! quand il dort; car il la réveille à toute heure avec cette cruauté du bourreau qui disait à l'enfant royal : Tu dors, Capet ! Mon savant appelle sa sensitiveOphélia. Quand il lui parlait ces jours passés sous ce nom poétique, je cherchais autour de lui, croyant voir apparaître sa fille ou sa servante. La sensitive a peur de lui : dès qu'il s'approche d'elle avec sa longue robi! de chambre qui secoue en marchant la poussière de la science, la sensitive a des défaillances ; un frisson de terreur agite toutes ses feuilles; dès qu'il la touche elle se replie et s'abat sur elle-même ; elle cache, sa vie dans ses mille linceuls. Mon savant ne se contente pas de la toucher du bout de l'ongle; j'entends nier ses ciseaux; cà et là il coupe une feuille. Je suis tout ému par cette barbarie, car je vois les larmes de sang que répand la triste Ophélia. Mais mon voisin, qui n'est pas ému, vient vers moi et me salue de l'air du monde le plus distrait.
— Voulez-vous assister à l'agonie d'Ophélia?
— • Déjà ! 11 n'y a que six semaines que vous la tor* turez.
— Oui, j'ai voulu que l'agonie fût lente et douloureuse; j'ai voulu étudier sa vie dans sa mort. Voyez comme elle a pâli. Hier je l'ai arrosée avec de l'arsenic, .l'avais essayé d'un poison plus doux; mais j'ai reconnu qu'il fallait frapper fort.
— Et vous êtes bien sûr qu'elle va mourir?
— Oui. La nuit a été terrible ; tout le système est attaqué.
Le savant tira sa montre :
— A midi elle aura cessé de vivre.
— Votre expérience est faite?
— Oui, de point en point. Je vais de ce pas achever d'écrire mon mémoire pour le congrès. Vous pouvez, mon cher poëte, faire l'épitaphed'Opiiélia.
— Passez-moi donc cette pauvre victime.
Je suis rentré chez moi décidé à sauver Ophélia. Je ne suis pas de l'Académie des sciences ; mais, si mon voisin a eu la science de tuer, j'aurai, j'espère, la science de ressusciter.
J'ai déraciné la sensitive; je l'ai replantée entre mes rosiers, qui par leur fraîcheur et leur épanouissement l'ont déjà rappelée à elle-même. Le soleil vient jusqu'à elle, mais tempéré dans son rayonnement par le feuillage clair-semé de mon oranger. Je l'ai arrosée de la tète au pied. Au lieu d'une épitaphe, qui sait si je ne ferai pas un appendice au mémoire du savant? 0 injustice des congrès et des académies ! tout le monde va le féliciter d'avoir tué une sensitive: et moi qui l'aurai rappelée à la vie, je ne recueillerai que le silence.
On sonne à ma porte. Mon groom, selon son habitude, est allé se promenei- — pour moi, à ce qu'il dit. Si j'allais ouvrir! — Mais ouvrir à l'ennui, au désœuvrement, à celle qui n'a pas d'amour — à celui qui n'a pas d'esprit. Il y en a quelques-uns et quelques-unes. .Non, je n'ouvrirai pas. — D'ailleurs, il est trop tard.
J'ai eu tort. Qui sait si ce n'était pas la destinée ellemême qui sonnait à ma porte?
Je viens d'aller ouvrir ; mais je n'ai trouvé qu'une carte, le nom triomphant de Théophile.
Il va passer sous la fenêtre. C'est cela, je reconnais
OPUELIA i>l7
son coupe et SCS deux chevaux lilliputiens. Vanité des vanités! Il ne veut plus être un liomnie d'esprit, do style, de poésie; il veut être un liomme — à cheval. — Comme j'ai eu raison de ne pas lui ouvrir ma porte : il y a une jolie figure dans son coupé. Que pouvait-il avoir à dévider avec moi? Je la reconnais. Vous la reconnaîtriez — madame — qui allez au théâtre. Je ne vous peindrai pas cette femme, je vous la nommerai par un trait de caractère : Un amant — du lendemain — lui offrit un soir une perle fine dans la coulisse. Elle la saisit, la porta à ses dents, la reconnut pour vraie, et, des mêmes dents blanches, sourit à son adorateur le plus galamment du monde. — Par exemple, si la perle eût été fausse, elle n eût pas souri et Teût rendue de l'air le plus détaché des biens de la 'terre.
Théophile ne lui donne en passant que les perles fines de sa poésie — grains de pourpre dignes de la coupe du roi de Thulé.
Je viens de voir Ophélia. 11 e§t midi. 0 miracle! à mon approche elle a eu un tressaillement de joie : ce n'était plus ce frisson de terreur qui courait sur elle quand elle voyait la robe noire du savant. Elle est bien malade encore; mais elle soulève ses feuilles en signe de délivrance, comme on lève les mains au ciel après un danger. Déjà sur les lèvres si pâles de la sensitive j'ai vu passer un frémissement d'espérance.
tJ18 VOYAGE A MA FENETRE
Al bi:LA DES ALPES
Ce matin, comme mon cœur n'avait non à l'airo, j'ai reçu de Venise cette lettre extravagante
(( Je ne vous ai jamais vu par l'image visible, mais je vous vois tous les jours sous la figure que les Muses vous ont faite; vous ctes loin de vous douter qu'au delà des Alpes, au delà des mers, il y a une femme qui vit avec vous, de votre pensée, de votre rêverie, de vos sourires, de vos colères ; qui vous emporte sur son cœur dans les bois ou dans les montagnes; qui le soir contemple l'étoile que vous contemplez, votre étoile ou la mienne.
« Qui va là'! allez-vous me demander. — Moi. A'estce pas assez vous dire? ne reconnaissez-vous pas ma voix? une voix que vous n'avez jamais entendue, mais qui vous parle d'amour. Je sais bien que vous êtes inquiet, car enfin je suis comme cette apparition du bal masqué qui dit : Je t'aime ! et qui ne montre pas si la bouche qui dit: Je faimel est jolie. Si je n'avais pas toutes mes dents? si j'avais un œil de travers? si j'avais les cheveux rouges sans avoir la chevelure vénitienne? Ne soyez pas tant effrayé. Si je n'étais pas si loin de voi.s, si les Alpes n'étaient pas un éventail assez ample
L inKNTAIL '210
pnur cacher ma rouijvnr, je n'userais pas vous dire ce que je vais vous dire:
« Je suis belle.
«< Vous êtes rassuré : je ne suis pas le bas-bleu sempilernel qui peuple aujourd'hui tes cinq parties du monde de ses méditations poétiques et sentimentales.
« Voulez-vous que nous nous aimions à travers Véveiitail des Alpes?
« Ni'; m.! A.
« ^■enisc■. Maison du jiiil' S:il<iiiion, ujai-cliaml ilV'tolli'? au liiallo. ..
Je répondis coci on à peu près :
(' Madame,
« Puisque vous êtes belle, je vous aimerai; mais f attendrai pour cela que C éventail des Alpes se soit abaissé fiousmes regards curieux . Je suis heureux en attendant de vivre avec vous à Venise, car je ne vis pas avec moi à Paris.
« Paris. Maison ilu marchand d'éventails, non loin de la Porlo Cliinoisc. »
J'avais écrit (ruii air assez dégagé, mais je dois avouer que cette lettre, qui m'apportait peut-être un battement de cœur tout parfumé par les fleurs ioniennes, m'avait quelque peu ému. Ce fut à peine si le soir je parvins à secouer cette vague inquiétude d'une passion qui s'annonce. Le soir, en passant sur le pont des Arts, je me surpris bêtement à regarder les étoiles en songeant à Neïdja.
220 VOYAGl-: A MA FENETRE
Vingt jours a[)i'ès, j'avais tout à fait oublié rUriciit, quand je refais une lettre dont le timbre étranger fit battre mon cœur : Venise ! Venise ! La lettre n'était pas longue; elle ne renfermait que ces trois lignes :
(( Je vous aimais quand j'ai reçu votre lettre. A cette heure je ne vous aime plus. J'ai dit à la folle du logis de rentrer au logis.
(( NÉIDJA. i)
U cœur liumain! abîme de ténèbres et de contradictions! elle ne m'aimait plus, et moi je l'aimais.
Ces trois lignes passaient en traits de feu sous mon regard attristé.
— Allons, me dis-je, encore un cbàteau en Es[)agnc ([ui tombe en ])Oussière. Qui sait? cette femme était peut-être la vraie femme, la femme qu'on a cherchée depuis la création du monde et qu'on n'a pas encore découverte. Enlin il faut en prendre son parti. Si elle habitait la Madeleine ou la Bastille, je courrais chez elle avec une voiture à quarante sous l'heure; mais aller à Venise : à ce prix-îà ce serait un peu cher.
.J'allai sur mon balcon. Les nuages couraient vers l'Orient. Je regardais les nuages comme si j'allais prendre mon vol avec eux.
— Que regardez-vous donc là avec cet air contemplatif?
C'était ma voisine. J'allai à elle. Je détournai la vigne vierge et les capucines.
— Savez-vous ce qui m'arrive ?
— Vous m'épouvantez. Qu'ya-t-il donc?
— Je suis amoureux.
L'IMIMÎKVU 221
— Que me dites-vous donc; là? Je voudrais bien vitir que vous fussiez amoureux et que ce ne fût pas de iiiui ?
— Est-ce qu'on est jamais amoureux à sa porte? Je suis amoureux au delà des Alpes, au delà des mers, à Venise.
— Allez-y.
— J'en suis revenu. J'y retournerais volontiers; mais ([ue trouverais-je en arrivant? Une bouffée de
riiuuT.
J'allumai un cigare, ma voisine rt)ula une cigarette dans ses jolis doigts.
— Tout n'est que fumée, un peu plus, un peu moins.
— Ah! s'il n'y avait à traverser que les Alpes do la vertu!
Et je racontai à ma voisine le commencement de cette aventure invraisemblable.
— Je vous ai dit le commencement, madame. C'est à vous à me dire la fin.
— Qui sait le commencement sait la fin. Je vous conseille d'aller à Aenise et de ne pas revenir comme vous êtes parti. Adieu.
— Adieu ! est-ce que vous vous figurez que je vais partir?
— C'est votre devoir. Quoi! une belle femme vous écrira qu'elle vous attend, et vous n'irez pas jusqu'à elle, vousquiêtes aventureux ! Adieu, adieu, je neveux vous revoir qu'à votre retour.
— C'est parce que je suis aventureux que je n'irai pas à Venise. C'est bien la peine d'aller où on vous at-
222 VOYAGE A MA FExNÊTllE
tend ! Ah ! l'imprévu ! l'imprévu ! voilà la belle vie 1 Si le dieu des aventures conduit toujours mon étoile, il s'arrangera si bien, qu'un jour ou l'antre ]•■ rencontrerai Neïdja sur mon chemin, à l'heure où je ne penserai pas à elle.