A KIN nu VOYAGE
Ce voynge n'a ni commencement ni (in. Il ne faut pourtant pas qu'il soit éternel. Aussi bien, si vous n'avez pas le temps de me suivre, je n'ai pas le temps d'aller plus loin. C'était un voyan;e entrepris autrefois, quand je vivais de temps perdu; aujourd'hui je ne suis pas si riche. Il faut bien tracer son sillon, comme le cheval dompté qui, après avoir couru tous les beaux dangers de la montagne, se soumet bravement au labeur rigoureux.
Je ne sais pas comment mon voyage est raconté, .l'ai bien peur d'avoir gardé les meilleurs récits pour moi; j'ai bien peur de passer pour un voyageur extravagant dans le monde idéal, sur les routes de l'inconnu, dans le royaume de l'impossible, chevauchant à bride abattue sur un paradoxe.
Qu'importe si j'ai ouvert cà et là un horizon mrnie dans le ciel nocturne, — si j'ai indi(iué un sentier [lerdu à travers la forêt sauvage de l'intelligence? — Il n'y a que les méchants livres qui soient bons à quelchose.
Tony Johannot, au frontispice de ce voyage, m'a représenté au milieu des visions du monde visible et
(lu monde invisible. Elles sont là, toutes les chimères de l'idéal, qui font un monde radieux au poëte. 11 a compris que je voj^ageais dans le ciel des rêves — le voyage dans le bleu. — La poésie et l'amitié, double symbole en une seule iigure, se tenaient gravement à ma gauche, songeant à la comédie de la mort, pendant que je songeais à la comédie de l'amour, pendant que Dieu, qui est partout où sont les poètes, songeait à la comédie de la vie; à ma droite, l'amour, dans sa vision la plus charmante, montrait les perles de son sourire; de toutes parts des femmes comme on n'en voit que dans les Alhambra, symbolisaient les espérances du voyageur et les rêveries du poëte. Mais les chimères sont parties, ou plutôt je suis au bout de mon voyage dans le bleu.
Envahi par le travail sévère, j'ai trouvé doux pour quelques heures de me retourner vers mes vingt ans, d'iirracher encore quelques pages oubliées à ce livre toujours vivant, que la folle du logis porte sur son cœur : comme le voyageur qui, déjà engagé dans la forêt ténébreuse, s'arrête devant une claire échappée pour entrevoir encore le beau pays où il a respiré l'églantine et la primevère, lui qui ne respira plus que l'amère senteur des chênes.
lî
.io ino croyais an bnit de mon voyage et je m'abandonnais à la douce paresse qui ne travaille que pour
LK MOT HE i;ê.m(;mi: 275
elle-même, la paresse qui songe et (|iii ne pense pas.
Je regardais avec quelque orgueil, sans penser rependant à l'Académie des sciences, je regardais la sensitive de mon voisin, c'est-à-dire ma sensitive, car elle est lùen à moi puisque je l'ai ressuscitée.
Je songeais que mon navire emporte par tous les vents passait trop rapide maintenant devant le rivage éternel et immobile qui s'appelle le Temps.
Je songeais ({ue, loin des rumeurs politiques de la vieille Europe, il y avait une bonne heure à passer sous le ciel doré avec quelque femme, trois fois femme, comme m'apparaissait Neïdja : la femme de l'esprit, la femme de la passion et la femme de la beauté.
Je regardais avec un vague regret le mur mitoyen de vigne vierge et de roses de Bengale qui me sépare de ma voisine, quand ma voisine, détournant le feuillage, a montn' sa charmante figure : divin portrait peint par Dieu et encadré par les roses.
— Je vous salue, madame.
Elle sourit de son adorable sourire.
— Adieu, monsieur, car je pars dans une heure. Elle avait pâli et je pâlis moi-même.
— Vous partez! Pourquoi?
— Pourquoi? Si vous ne le savez pas, je ne vous le (lirai pas.
— Où allez-vous?
— Est-ce que je le sais moi-ménle? A Venise, peut^ rire.
— A Venise! Et si j'étais parti?
•=^ Je serais partie moi-même; nous aurions \(iyagé
ensemble. A Venise, j'aurais laissé lumber mon masque, et vous auriez vu Neïdja... Prenez donc yarde, mon voisin, vous eJïeuiilez nos roses mitoyennes...
ou I.i: l.ECTEUli FERMEHA MON LIVHE ET OUVniliA SA FEMÎTRE