‹ Voyages humoristiquesChapitre 71 sur 102 · JEANNE ET MADELEINE · texte numérisé non relu

JEANNE ET MADELEINE

ils iront soiipei' ensemble — iiprès quoi — ils n'iront pas voir lever l'iiurore. —

Après quoi, elle ira partout, excej)té eliez elle; car ce premier lit que i)rolégeait le rameau de huis, sa sœur seule y reviendra.

Madeleine, comme l'enfant prodigue, dt-pensera tous les trésors de son civur et de sa jeunesse , sans jamais trouver un lionnne qui l'aimera bravement — aujouid'hui et demain !

Elle courra toujours pour se fuir elle-même, parce que Dieu ne sera j)as avec elle.

Et un jour elles se rencontreront, les deux sœurs. Et en se voyant demi-nues, la mère féconde dira à la femme stérile, conmic la voix de l'Ecriture ;

« Tu n'as embrassé que le vent et tu n'as écrit ton nom que sur les flots. Cache, cache tes seins flétris : moi, je les montre avec fierté, car j'y vois encore les lèvres de mes onze enfants. »

PAl'.ADOXES

Pourquoi on quitte Pari?.

On quitte sa maîtresse pour en prendre une autre; on cherche bientôt la première dans la seconde. On

quitte Pnris pour chercher (juehju'autre pays ; — on quelque lieu qu'où aille on cherche à retrouver Paris, car Paris est à l'intelligence française ce que la femme est au cœur de l'homme.

Un heau matin on s'imagine qu'on va s'ennuyer à Paris ; un journal vous parle de la mer du Nord ; vous pensez à l'Orient et vous voilà en route — sur le chemin de fer, en poste, sur le bateau. Vous voyez des arbres qui passent, des troupeaux qui ruminent, des pigeons qui battent des ailes. - Vous allez; vous voyez des horizons clairs ou vaporeux, des villes qui ont l'air d'être là à s'ennuyer depuis la création du monde. — Vous allez toujours — et toujours les mêmes tableaux. Vous êtes dans l'enthousiasme. Vous regrettez de n'avoir pas la palette d'un Claude Lorrain ou d'un Ruysdael. Vous plaignez ces pauvres Parisiens qui étudient le monde en lisant les gazettes, et ne voient le ciel qu'en passant le pont des Arts. Vous vous arrêtez dans une ville où tout ce qu'il y a de charmant vient de Paris. La première chose que vous demandez, c'est un journal de Paris. Vous vous promenez par la ville; vous finissez par rencontrer une figure qui vous séduit; vous alliez l'admirer, quand on vous apprend que c'est une femme qui vient de Paris.

On va en Orient pour y étudier les costumes : on y trouve les Turcs qui suivent rigoureusement les modes de Paris; on va en Allemagne pour y étudier la littérature : on y voit représenter sur les théâtres les Bohémiens de Paris, et on lit dans les journaux les Mystères de Paris; on va à Berg-op-zoom pour y étudier (il faut bien préparer son chemin à l'Institut) les danses

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à caractère des matelots hollandais, ot on y voit danser la polka de Cellarius. — Toujours Paris, Paris partout.

— De sorte que, s'il me fallait n'pondre à cette question : — Pourquoi quitte-t-on Paris? — je répondrais:

— Pour voir Paris.

Car, il faut oser le dire, le pays le moins exploré aujourd'hui, c'est Paris lui-même. Le poëte dit aux philosophes : « N'allez pas vous perdre dans les mers lointaines de la métaphysique, ô vous qui mourez sans avoir fait le tour de vous-mêmes! » Ne faudrait-il pas dire aux Parisiens qui voyagent : Pourquoi faites-vous autant de chemin avant de voyager dans Paris? L'Orient n'est plus qu'à Paris, à Paris seul sont les forêts vierges; rien de nouveau sous le soleil, si ce n'est sous le soleil de Paris.

.Viitro point de vue.

Cependant je commence à croire que je me suis trompé; il serait plus juste de dire que Paris n'existe pas : j'ai plus d'une bonne raison poiu" nier Paris. Un homme n'existe que par son caractère, une femme que par sa physionomie, un poëte (c'est tout à la fois un homme et une femme) n'existe que par son originaliti'; or les villes sont comme les poètes, les femmes et h-s hommes. Quel est le caractère, quelle est la physionomie, quelle est l'originalité de Paris? J'ai dit qu'on trouvait Paris partout, c'est un paradoxe. On no trouve Paris nulle part, et moins encore à Paris qu'ailleurs. Piron, reconnaissant des vers de Corneille et de Piacine

dans une tragédie de Voltaire, les saluait avec respect. Moi, retrouvant dans mes voyages les modes, les coutumes, les aspects de Paris, je m'imagine retrouver ma bonne ville, et j'ùte mon chapeau à ces vieilles connaissances; mais la vérité est que Paris a tout simplement pris aux autres pays ce qui le distingue aujourd'hui. Je m'habille à Paris comme on s'iiabille à Londres, tout à l'heure j'ai acheté un twine; je dîne avec du roastbeef et du beefsteak; je fume, comme un Hollandais, des cigares de la Havane, tout en buvant une choppe de bierre allemande; je danse la polka comnui un Hongrois; je chante des airs de Rossini; je prends du thé, comme un Chinois, dans de la porcelaine de Saxo; je me passionne pour le vin du Rhin, pour la Grisi ou pour le vin d'Espagne; si j'ai une galanterie à faire à une Parisienne, je lui donne des cachemires des Indes et des dentelles de Flandre; quand j'ai le temps d'avoir des chevaux, je les fais venir d'Afrique ou d'Kcosse; si j'avais de l'esprit, on dirait que j'ai de l'humour.

Mais je m'aperçois que ce second paradoxe détruit le premier? Pourquoi donc ai-je écrit le |)remier? Peut- Atre parce que je voulais écrire le second.

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