LES VÉNITIENNES
pie, à Venise, a deux amants pareillement aimés: le soleil et le gondolier, le règne de l'un commence (|uand l'autre achève le sien.
En voyant passer dans leur nonchalance de reine ces belles fdles nées pour être belles et non pour le travail, j'admirais tour à tour Dieu dans son œuvre et Paul Véronèse par le souvenir. Elles allaient à peine vêtues de l'air du temps. Elles n'ont ni bonnet, ni chapeau, ni aucune de ces horribles inventions des femmes du Nord ([ui ont peur de s'enrhumer. Leurs cheveux abondants sont à peine retenus sur la nuque par un peigne d'écaillé. Il y a toujours quelque touffe indocile qui s'échappe bruyamment comme une gerbe d'or. Leur robe est à peine agrafée; leur corsage orgueilleux rappelle celui de la maîtresse de Titien au Musée du Louvre; il n'est pas beaucoup plus voilé. Elles se drapent en chlamyde avec une majesté orientahî dans un châle de cent sous. Quelquefois elles se drapent sur la tète comme les Espagnoles. Elles traînent avec beaucoup de grâce des mules de bois ou de maroquin d'une jolie coupe, à haut talon. Elles sont d'assez belle taille cependant pour ne pas rappeler les vers de Juvénal :
Breviorqiifi vidotiir Virgule Pygmaîa nuliis adjiita cotliuniis;
c'est à dire, quand elle n'a pas ses patins, elle paraît plus petite qiCîine Pijgmée. Elles sont toutes coloristes; elles cherchent les couleurs amies ou les oppositions harmonieuses. Il semble qu'elles aient été a l'atelier des peintres vénitiens du siècle d'or. C'est bien le
t>!l'2 VOVAGI' A VEMSE
inrinc cllct violent, lo inêine ;miaiir des teintes ardentes, le même style étoflé, n'atteignant ni au sinijde ni au sublime, mais éclatant en magnificences théâtrales; le style de Véronèse à Venise, de lUibens à Anvers, de (liordano à Naples et de Lemoine à Paris. Cicéron n'eût pas aimé les femmes de Venise, mais Pline les eût adorées.
Titien, le roi suprême des coloristes même en face de llubens, même en face du Giorgione et de Véronèse, ne reconnaissait que trois couleurs, le blanc, le rouge et le noir; il y trouvait ses ciels, ses Violantes, ses doges, ses arbres et ses rayons. Les femmes du jieuple à Venise n'aiment (jue ces trois couleurs; le soleil achève le tableau.