SAN .MARCO
cloisons. Les gondoliers vivent dans leurs gondoles, où ils ne cliantenl pas les vers de Torquato.
Cependant mon philosophe allemand voulait dîner; moi je ne vivais plus que par les yeux : je n'étais pas venu à Venise pour diner.
SAIM'-MAIU;
Jetais planté comme un point d'admiration devant la hasilique de Saint-Marc, cette merveille grecque, romaine et gothique, ce songe des Mille et une Nuits, ce poëme plein de vie et de couleur qui chante plutôt la gloire de l'art que la gloire de Dieu. Dieu dans sa simplicité de bon père de famille, n'aime pas toutes ces éblouissantes richesses. La basilique Saint-Marc est une mosquée autant qu'une église. Jamais on n'a confondu si harmonieusement les styles divers du génie architectural, la suprême élégance des Grecs et le luxe éclatant des Bysantins.
Déjà tout émerveillés du portail et des dômes qu'illuminait un gai soleil de septembre, des fameux chevaux de Corinthe, du groupe de porphyre, du lion mutilé, nous entrâmes avec un soudain éblouissement: ces mosaïques à fond d'or, courant sur toutes les voûtes et traduisant l'histoire sainte depuis Adani jus-
qu'aux cvangélistes; ces pavés de jaspe et de porphyre; ces colonnes innombrables de marbre, de bronze, d'albâtre, de vert antique et de serpentin; ce bénitier, chef-d'œuvre du quinzième siècle, qui s'élève sur un autel antique, chef-d'œuvre sans date; le fameux candélabre, la Pala d'oro, les tombeaux, tout ce luxe d'or et de marbre, d'art et de poésie, où le soleil, à son couchant, jetait quelques vifs rayons, confondait ma curiosité.
Je m'étais arrêté non loin de l'hôtel, devant une porte de bronze où trois figures en relief m'avaient frappé.
— Ce ne sont pas là des gens d'église, dis-je à mon compagnon.
J'avais reconnu Titien. Il avait reconnu Arétin. Nous découvrîmes bientôt que la troisième tète était celle de Sanzovino, qui a passé trente années à sculpter et à ciseler cette porte.
Arétin est là dans toute son audace. C'est une tète vivante qui porte avec insolence le cachet d'un odieux caractère tempéré par l'esprit. Arétin était marchand de louange ou de calomnie : Titien lui-même le peignait pour être proclamé un grand artiste ou pour adoucir ses diffamations.
Mais le Tintoret n'eut pas les mêmes ménagements; un jour il alla chez le poëte et lui prit mesure avec un pistolet: « Pierre Arétin, vous avez trois de mes pistolets de haut, i> lui dit-il. Le peintre était bien nommé Robuste.
La parole d'Arétin, c'était l'épée de Damoclès suspendue sur tout le monde. Aussi ce fut un beau jour
LARÉTI.X 2S
pour SOS ennemis et même pour ses amis (jue le jour où l'on put inscrire sur lui, sans crainte de le réveiller :
Qui glace rArolin [locta tosca
Clie (l'ot:niui disse iiialo clie di Dio,
Sciisatulosi col-tlirio ii'ol conosco.
C'était un puissant et infâme journaliste, qu'on peut regarder comme le créateur du chantage. N'a-t-il pas l'ait chanter François I" et Charles-Quint, sans compter les mille petits souverains de l'Italie"? Les uns lui envoyaient une chaîne d'or, les autres un cheval ; — les plus pauvres des coups de bâton, tout simplement ; — ce (jui ne l'empêcha pas de faire graver des médailles où il prit insolemment le titre de divin.
11 faut avouer que son portrait est une des bizarreries de Saint-Marc. Michel-Ange ne dirait pas, il est vrai, de cette porte de Sanzovino comme il disait de celle du baptistère de Florence : la ]iorte du Paradis.
On resterait plus longtemps à Saint-Marc, si le palais ducal n'était à côté. Si le palais ducal est le Capitole du pouvoir aristocratique, le pont des Soupirs en est la roche Tarpéienne. Sombre histoire! Dès la première page, Marino Faliero, qui la commence, a la tète cf»upée, et Calendrio l'architecte, ce précurseur de Michel- Ange, finit ses jours sur l'échafaud.
L'aspect du palais ducal est tout à la fois sévère et riant, comme un château gothique bâti par un amoureux au retour des croisades; c'est le génie du Nord et de l'Orient confondus dans une même pensée. Les chapiteaux des colonnes du premier ordn; de la façade, avec leurs feuillages, leurs figures cl leuis symboles
qui ont un accent hardi et primitil'; la iogiella de Vittoria, la délia Carta, les statues grecques de la façade de l'Horloge, l'Adam et TÈve de Rizzo, la petite façade de Bergamasco, le Mars et le Neptune de Sanzovino, l'escalier d'Or, sont une splendide entrée en matière.
Dans le palais, ({ui n'est plus habité que par les chefs-d'œuvre, il y a une bibliothèque; mais les vrais historiens de Venise, ce sont les peintres. Toute l'histoire de la république est écrite sur les plafonds du palais.
— Si nous allions dîner? me dit tout à coup mou philosophe.
Je le suivis en silence. 1! \cnait de me rappeler à la vie à peu près comme s'il m'eût dit : — Frère, il faut mourir!
UiN T.\r.LEAU VIVANT DE VliRONESE
Je n'avais pas encore vu de Vénitienne. Tout d'un coup je vis apparaître, comme par magie, un tableau de Paul Vérouèse dans tout son éclat et dans toute sa désinvolture-
C'étaient quatre jeunes filles blondes — brunes à reflets dorés, des lîUes du peuple vives et paresseuses, cherchant le soleil et le gondolier. Chaque fdle du peu-