‹ Voyages humoristiquesChapitre 84 sur 102 · I.'Ar.M E.Mir, I»F.S r.F. AIX- AfiTS · texte numérisé non relu

I.'Ar.M E.Mir, I»F.S r.F. AIX- AfiTS

Les peintres vénitiens n'ont pas regardé dans la vie avec les yeux de l'àine; ils n'ont pas ouvert les portes d'or de l'invisible et de l'infini; ils se sont contentés de sourire au monde périssable sans pressentir le monde immortel. Ils ont cueilli la fleur de la vie sans s'apercevoir que dans le calice il y avait une larme du ciel. Qu'il y a loin des rêveries amoureuses du Corrége aux ii\ mplies cliarnelles de Titien ! avec Corrége, la volupté est toute en flammes, mais elle a des ailes; avec Titien, c'est une femme coucliée qui entr'ouvre un rideau.

Venise n'a jamais ressenti les inquiétudes de la pensée; elle a aimé Dieu sans s'élever jusqu'à lui; elle s'est enivrée de la beauté rayonnante de ses femmes et des grappes dorées de la Lonibardie. La mer, qui lui ajiportait, comme une esclave à jamais docile, tous les trésors de l'Asie, tout le luxe et tout l'esprit de VEiirope, la mer, aux heures de tempête ou de calme, ne lui a jamais apporté les solennelles méditations qui [(tnt les rêveurs et les poètes. Venise n'a lu, pour ainsi dire, (jue le roman de la vie; elle écoutait les folles

chansons ilu banquet quand la philosophie lui voulait enseigner ses tristes vérités, ou bien elle attirait la philosophie au banquet, et lui versait, par la main d'une belle fille aux seins nus, le meilleur vin de Chypre qui eût voyagé sur la mer.

Ces réflexions me vinrent dès que j'eus franchi le seuil de l'Académie.

Il y a aussi à Venise une Académie des beaux-arts; mais celle-là ne fait pas de tort aux vivants et rend un culte aux morts. Cicognara, le fondateur, a surtout voulu qu'elle fût le refuge de tous les chefs-d'œuvre épars dans les églises, les palais et les couvents en ruines. C'est Cicognara qui a découvert l'Assomption, un chef-d'œuvre du Titien enfoui durant des siècles dans l'église des Frari sous une couche de poussière qui le masquait même aux yeux des peintres. Je n'essayerai pas de décrire l'effet de ce tableau, qui a recouvré sa virginale fraîcheur. C'est tout Titien. Michel-Ange et Hubens seraient seuls dignes de louer cette composition grandiose et ce coloris éclatant.

L'Académie renferme plus d'un chef-d'œuvre. Toute l'école vénitienne est là qui rayonne avec les noms des maîtres primitifs et des maîtres souverains.

Venise a eu peu de sculpteurs parmi les mosaïstes et les peintres. Cepeiidant l'Académie renferme quelques tnafbres et quelques bronzes, bas-reliefs et statues de sculpteurs vénitiens : ainsi le bas-relief daté de iZib, représentant en marbre doré la Vierge et l'Enfant Jésus, si simple et si expressif. Le ciseau de Canova est exposé au-dessous d'une urne de porphyre qui contient sa main. Canova est venu le dernier comme pour

VÉUONÈSE ."Il

l'aire un mausolée en marbre blanc à la mère [lalrie Jos artistes-dieux.

Canova avait voulu élever un tombeau à Titien dans l'église des Frari, en 1794; il avait publié le projet de ce monument, mais vint la chute de la république, et Titien fut abandonné dans son coin obscur. Le projet de Canova servit à son propre tombeau dans la même église. C'est une large pyramide en marbre de Carrare avec cette inscription : Ex consoJatione Europx univer sx.

Aujourd'hui enfin on taille le marbre du tombeau du Titien, mais on oublie Paul Véronèse dans Saint- Sébastien, où l'araignée file silencieusement sa toile sur les chefs-d'œuvre délaissés et détruits du grand coloriste : l'histoire d'Esther et de Mardochée. J'ai passé tout seul un après-midi devant ces peintures radieuses. Il m'a pris peu à peu une profonde tristesse à la pensée (ju'il était là, seul, dans la double nuit de la tombe, celui qui avait vécu en si bruyante et si joyeuse compagnie, celui qui avait si longtemps dérobé au soleil ses rayons et sa gaieté.

La tombe s'est aussi ouverte à Venise pour Sanzuvino et pour Arétin. Sanzovino, le grand artiste si tourmenté et si voyageur durant sa vie, n'a pas eu de repos à .<a mort. Sa dépouille a erré d'une église à une autre. Arétin n'a plus de sépulture. Il fut enterré à Saint-Luc^ où se retrouve son portrait peint par Âlvise dal Friso; mais si la tombe a disparu, son nom impie retentit encore dans l'église par la bouche des prêtres qui se sont transmis ses dernières paroles après l'extrème-onction. Il mourut, selon eux, en disant ce vers :

512 VOYAGE A VEiXISE

(juaidate nii tla'lopi, (ir ilio son uulo.

Cependant j'avais lu qu'Arétin était mort en éclatant de rire, au récit des aventures de ses sœurs, courtisanes vénitiennes (jui vendaient l'anutur comme il vendait l'éloge.

.l'ai pieusement visité toutes les églises de Venise pour y saluer Dieu, mais surtout pour y retrouver l'ombre des grands artistes flottant devant leurs tableaux ou sur leurs mausolées -l'ai conversé longtemps avec Palladio dans son église du Rédempteur, le soir, pendant que les capucins faisaient leur prière. Sanzovino m'apparaissait partout et m'initiait aux beautés de cette architecture étrange faite pour Venise et impossible ailleurs.

1,.\ JEU.NE Fll.LE QUI SE .NOURRIT DE l'.OSES

Les peintres vénitiens ne sont pas venus jusqu'à nous dans leur postérité, hormis nn seul, André Scliiavoni, dont j'ai visité les arrière-petits-fils. Déjà, à propos (Tune exposition de peinture à Amsterdam, j'ai nommé les Schiavoni modernes d(^ Venise qui ont conservé la religion du coloris et la passion des airs de tète voluptueux. Le vieux Schiavoni avait plus de génie, mais non plus d'amour dans le pinceau.

SCIIIAVONI T)!')

Un matin, de bonnn heure, j'étais en roule sur le grand canal, voulant visiter dans la journée la plupart di's palais dont la laradc séduit les yeux depuis Saint- Marc jusqu'au Uialto. Mon gondolier s'arrêta tout à coup devant un palais de style mauresque en me disant d'un air entendu :

— Une belle galerie, une belle l'enmie, une belle lille!

(>ela valait bien la peine de s'arrêter un peu. Il sonna. Après trois ou quatre minutes, une vieille vint ouvrir qui me fit signe de la suivre. L'entrée en matière manquait de s[ilendeur. La porte et l'escalier ne rappelaient nullement un ancien palais de Venise tout chargé d'or et de marbre. La vieille me fit passer dans une es})èce d'antichambre tapissée de tableaux fraichenieut peints dans un style doucereux, des tableaux de pacotille pour la Russie, contrée de Vati poli. Jusquelà, je m'imaginai que mon gondolier avait voulu s'amuser avec sa belle galerie, sa belle femme et sa belle lille. Je voulais rebrousser chemin, sous prétexte que je m'étais trompé de porte; mais, comme je songeais à battre en retraite, je vis s'ouvrir une vraie galerie peupli'e de ([uelques mauvais marbres (1(! la licnaissance, des bustes sans nez et sans oreilles, comme des antiques consacrés.

J'entrai dans cette galerie d'un pied de plus en plus défiant, quand une nouvelle figure .se montra à l'hori- Z()U. (j'était le maître du logis, un honnne déjà vieux, type vénitien déprimé par le costume moderne. Il vint à moi et m'ouvrit enfin un cabinet très-curieux à étudier. .Vu premier aspect, je fus ébloui comme si j'étais entré

chez le soleil en personne. J'étais chez les enfants du soleil : Giorgione, Bellini, Titien, Véronèse, Tintoret, répandaient là tout leur rayonnement; jamais on n'avait réuni de plus éclatant mirage. C'était Eve nue pour la première fois, parce qu'elle cachait sa nudité; c'était Madeleine repentante, avec toute la splendeur de Madeleine pécheresse; c'était Vénus au sein de neige, Diane au pied d'argent ; c'étaient tous les symboles amoureux des poètes et des religions. Le dirai-je? je crus vaguement d'abord entrer dans un harem, — ce ([ui m'a prouvé la faillibilité, — d'autres diront l'infaillibilité, — du génie vénitien.

Tous ces tableaux amoureux ne me représentaient ni Eve ni Madeleine; — la science avec toutes ses misères, le repentir avec ces amères voluptés ; ni Vénus, ni Diane; — Vénus, la fête du cœur; Diane, l'amoureuse qui triomphe de l'amour. Je ne voyais que des femmes à la surface. Le symbole s'était évanoui sous l'éclat de la palette ; j'étais ébloui mais par les yeux seulement.

Ce qui me frappa d'abord, fut une jeune fille endormie dans le Jai'diti des Roses. Son amant veillait et protégeait son sommeil. Le Jardin des Roses est sur le bord de la Brenta. Ce groupe charmant me rappela vaguement les Boucher ; mais c'était une vive peinture, beaucoup plUs ancienne, dont l'éclat était tempéré pat' uûe certaine mélancolie étrangère au talent sans souci de Boucher. Quoique l'accent des figures fût un peU îustique, on découvrait une vraie distinction dans ces deux charmantes expressions. C'étaient des paysans ou des grands seigneurs déguisés en paysans. Quoique lesommeil fermât les yeux à la jeune fille, on devinait qu'elle

SONNET DE LE PAYS 3i5

avait les plus beaux yeux du monde. Un léger sourire dorait ses lèvres , comme si un songe d'amour y eîlt passé avec le baiser idéal de son amant.

Parmi toutes ces fraîches et luxuriantes apparitions, j'avais encore remarqué une créature originale qui n'avait pas la prétention de rappeler une figure consacrée. C'était une œuvre du vieux Schiavoni, œuvre de cœur où le peintre se laisse aller au génie, sans y penser, un jour de bonne fortune pour la palette. Qu'on se figure une jeune fille d'une fraîcheur féerique devant une table chargée de roses. C'est l'heure de son repas : elle mange des fleurs. Aussi a-t-elle, selon l'expression d'un ancien, les joues nourries de roses. Voilà une idée toute poétique, une idée de rêveur allemand. Je suis convaincu que Schiavoni a créé cette belle mangeuse de fleurs sans songer qu'il y eût là un sujet de sonnet pour un poëte. Le sonnet existe. Vous ne devineriez jamais qui l'a rimé? C'est ce coquin de Le Pays, dans ses Amitiés, Amours et Amourettes :

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