LES RECLUSES
elles des hospices, où elles n'avaient d'âutres devoirs à remplir qu'à chanter la gloire do Dieu et la gloire de Venise. Aussi c'était dans ces hospices connue un perpétuel concert d'anges. Les séraphins du paradis de .saint f^ierre, les péris du paradis de Mahomet, ne vous ont jamais, dans vos rêves, donné l'idée de cette radieuse musique. Elles étaient toutes belles, parce (|uo le gi'nie des arts couronnait leur Iront et rayoïniait dans leurs yeux. Elles étaient vêtues de blanc, et portaient dans les cheveux un bouquet de grenades. Elles jouaient du violon, de la flûte, de l'orgue, du hautbois, du violoncelle. « Il n'y a si gros instrument qui puisse leur faire peur; leurs voix sont adorables pour la tournure et la légèreté. La Zabelta est surtout étonnante par l'étendue de la sienne et les coups d'archet (ju'elle a dans le gosier. Pour moi, je ne fais aucun doute qu'elle ait avalé le violon de Somis. «
11 y a cent ans, on commençait pourtant à abandonner son palais, parce qu'on ne s'y trouvait plus assez grand; — ainsi nos aïeux abandonnaient leurs châ- (eaux à tourelles; — aujourd'hui, il n'y a presque plus de Vénitiens dans ces beaux palais du style oriental. Les Vénitiens du dix-neuvième siècle sont des Russes et des .Anglais à moitié ruinés qui habitent ces demeures princières pour l'aire des économies Madame la duchesse de Luchesi Palli, — ci-devant la duchesse de Berr\ , — est aujdurd'hui la reine de Venise. Mademoiselle Taglioni est plus riche; mais, avec ses trois ou ([ualre palais, elle n'est toujours (pi'une déesse de l'Opéra.
Il y a trois cents ans, on ne s'habillait pas tous les
jours à Venise : voyez plutôt les courtisanes du Titien; il y a deux cents ans, on s'y habillait avec un luxe inouï : demandez à Véronèse ; il y a cent ans, ou s'y liabilifiit d'une perruque et d'un manteau pour braver les fureurs de l'été; aujourd'hui, on s'y habille comme à Paris. — 0 pays du style étoffé et théâtral ! ô patrie de la palette ardente !
Il y a cent ans, les prêtres déjeunaient de l'autel et soupaient du théâtre. On les voyait le soir à l'Opéra folâtrer avec les courtisanes, se démasquer devant elles pour recevoir en face du public des coups d'éventail sur le nez. Aujourd'hui, les prêtres n'ont plus assez d'argent pour avoir des vices.
Il y a cent ans, l'inquisition n'était plus qu'une ombre de puissance, parce que sa justice n'avait plus les ténèbres du mystère. Devant ce tribunal odieux, le conseil des Dix plaçait trois juges souverains. Dès que l'inquisition montrait ses ongles, un des trois juges souverains se levait et suspendait le jugement. Le conseil des Dix, de son côté, était fort débonnaire; il fallait que l'accusé fût bien criminel pour être enfermé dans les Puits ou sous les Plombs. Aujourd'hui la justice ih' Venise, ayant à combattre Silvio Pellico, a voulu illustrer une dernière fois les Puits et les Plombs du palais ducal*.
Les prisons de Venise, qui ont été le prétexte de beaucoup de déclamations et de quelques tragédies en
* On voit encoro un goôlior qui se glorifie d'avoir porté à Silvio Pellico son manteau pour aller au tribunal. C'est un vieux soldat de Bonaparte qui pleure en parlant du prisonnier de Sainle-llélène, mais qui vous mioutre sans jamais s'attendrir les prisonniers soumis à sa garde.
LKS PUISONS 0Ô7
cinq actes, no sont ni trop haut ni trop bas. Les Puits ne sont pas sous l'oau; les Plombs ne sont pas au ciel. I;('S Puits sont (les caoliots fort habitables aux jours do nK'lancolie. La népubrK[ue, qui ne voulait pas la mort du pécheur, les a revêtus de planches pour empocher toute humidité. Les Plombs sont des espèces de mansardes d'où on jouit d'un des plus beaux panoramas du monde, c'est-à-dire Venise nageant sur la mer avec les cinquante îles qui l'environnent. Casanova ne s'y trouvait pas bien, parce que Casanova n'était pas un rêveur*. « Mais un président du tribunal de Venise, le comte Hosemberg-, qui les a habités, a écrit dans un journal qu'il souhaitait à beaucoup de ses lecteurs de n'être pas plus mal logés **. »
Il y a cent ans, l'Évangile de Saint-Marc, exposé dans le Trésor à côté du clou, de l'éponge et du roseau de la Passion, était écrit en latin sur papyrus; aujourd'hui il est écrit en latin sur parchemin (il y reste à peine quelques lettres éparses). Tl y a cent ans, il y avait, comme aujourd'hui, des incrédules; on osait douter de l'auliienticité de cette sainte merveille, sous le prétexte assez taquin que les apôtres ont toujours écrit en hébreu ou en grec.
Il y a cent ans, on ne dînait guère et on ne soupait pas à Venise. Les salles à manger étaient peintes par le Pjassan ou .ses élèves; on y voyait épars les plus beaux
* On sait que Casanova rejetait la lecture de la Cunsolation, de Poëre, parce qu'il n'y trouvait indiijué aucun moyen d'évasion.
** Valéry. Le môme voyageur est de notre opinion sur l'ancien gouvernement de Venise : â l'arrivée des Français, en 1797, les registres de cond:imnalions pour crimes d'Klal ayant été ouverts, on ne trouva que qualor?o condamnés depuis le commencement du siècle.
fruits du monde, les plus rares victoires de la chasse et de la pêche; mais sur la table il n'y avait presque rien à mettre sous la dent. C'était le regard qui dînait. « Les Vénitiens, avec leur faste et leurs palais, ne savent ce que c'est que de donner un poulet à personne. J'ai été à la conversation chez la procuratesse Foscarini. Pour tout régal, sur les trois heures, c'est-à-dire à onze heures du soir de France, vingt valets apportent, dans un plat d'argent démesuré, une grosse citrouille coupée en quartiers, qualifiée du nom de melon d'eau, mets détestable s'il en fut jamais. Une pile d'assiettes d'argent l'accompagne, chacun se jette sur un quartier et s'en retourne à minuit souper chez soi. » Aujourd'hui, cela n'a pas changé : — toujours les plats d'argent et les melons d'eau, à cette variante près qu'on m'a offert un soir, sur un plat de vermeil, une pomme de Normandie. Les pommes de Normandie sont trèsrecherchées à Venise. J'ai vu plus d'une grande dame y mordre à blanches dents, — comme si c'eût été la pomme amère.
Il y a cent ans, Alfred de Musset, qui était alors un amoureux de Grenade et de Venise, chantait avec son timbre d'or :
Dans Venise la rouge Pas un liatcau qui bouge.
Pas un pécheur dans l'eau, Pas un falot.
Ah ! maintenant plus d'une Attend au clair de lune Quelque jeune muguet, L'oreille au çmet.