LE PASSÉ
VENISr. Il, Y A CENT A.NS
Il y cent nns, Voniso avait encore son doge et ses courtisanes, son carnaval et ses gondoliers; — Venise avait encore un peintre vivant, — une femme, il est vrai, — la {lerni("'re (leur, le dernier sourire de la peuilure vi'nitienne, Rosalba, dont l'éclat magi({U(' l'ait presi|iin |);'ilir les mirages de La Tour.
Il y a cent ans, le président de Brosses, y voyageant avec Sainte-Palaye, écrivait : « Il n'y a plus de peintres, mais il y a encore des peintures dans les palais de quoi combler l'Océan. Nous ne songeons jamais à déjeuner, Sainle-Palaye et moi, sans nous être au pn-alable mis ipiatre tableaux de Titien et deux plafonds de Véronèse sur la conscience. Pour ceux de Tintoret, il ne faut pas songer à les épuiser. Il fallait que cet liomme-là eût iina furia du diavolo. »
Déjà les idées sur les stylets vénitiens n'avaient plus cours (jue parmi les badauds de France et de Navarre, .lamais un duel, jamais un assassinat; à peine s'il tombait, trois ou quatre fois l'an, un bon cbrétien dans la luer; et encore c'était, disait la veuve éplorée, un insensé qui avait bu du vin de Gbypre et qui était tombé dana la me.
La jalousie vénitienne était aussi un paradoxe; on
n'avait pas le temps d'être jaloux. D'ailleurs, la communauté de biens était admise pour toute la famille jusqu'au trente-sixième degré. « Dès qu'une fille, entre nobles, est promise, dit le président, elle met un masque, et personne ne la voit plus que son futur ou ceux à qui il le permet, ce qui est fort rare. En se mariant, elle devient un meuble de communauté pour toute la famille ; chose assez bien imaginée, puisque cela supprime l'embarras de la précaution, et que l'on est sûr d'avoir des béritiers du sang. C'est souvent l'apanage du cadet de porter le nom du mari; mais, outre cela, il est de règle qu'il y ait un amant; ce serait même une espèce de déshonneur à une femme si elle n'avait pas un homme publiquement sur son compte. » Voilà pourquoi la noblesse de Venise , (jui date du cinquième siècle, est venue jusqu'à nous sans interrègne; le mari pouvait se dispenser d'être présent; il lui arrivait quelquefois de faire un voyage sur les mers lointaines, pour le service de la République, sans que sa maison eût souffert de son absence; à son retour, il la retrouvait pleine de petits enfants. 11 voulait douter d'abord que ces petits enfants fussent de lui; mais il n'y avait point à douter, le Livre d'Or de Venise avait enregistré les enfants à son nom.
Il y a cent ans, la galanterie, un peu fatiguée des palais, s'était réfugiée dans les couvents. Les religieuses avaient tous les privilèges de la coquetterie : elles s'habillaient à peu près comme nos fameuses comédiennes, qui jouaient des tragi'dies en paniers. Tout le monde vantait le charme de leur coiffure et la coupe profane de leur robe. On voyait la gorge et les épaules,
LE CA UN AVAL Ô5r.
mais â iravn-s un voilo. ("<'lait d'ailleiirs un acte d'humilité : elles abandonnaient sans doute aux pauvres l'étoffe supprimée au corsage. <« Il y a une furieuse brigue entre trois couvents de la ville, parce que chacun veut donner une maîtresse au nouveau nonce qui vient d'arriver. » Aujourd'hui il y a encore des religieuses, mais on ne voit plus ni gorges ni épaules.
11 y a cent ans, les gondoliers chantaient les vers du Tasse et de l'Arioste, parce qu'il y a cent ans ils conduisaient des amoureux dans leurs gondoles. T'n patricien avait droit de haute justice dans l'étendue de son palais, mais la gondole était un asile sacré. « 11 est inouï qu'un gondolier de madame se soit laissé gagner par monsieur; il serait noyé le lendemain par ses camarades. » C'était le voyage à Cythère de Watteau; la volupté, née de la blanche écume de la mer, était indolemment bercée par la mer dans une gondole toute de velours, de soie et d'or. Aujourd'hui, on retrouve les mômes gondoles sveltes, élancées, courant sur l'eau comme les requins, mais on ne sait plus le chemin de l'île amoureuse.
11 y a cent ans, le carnaval durait six mois, l'endant six mois, doges, arclievêques, seigneurs, prêtres, ambassadeurs, ne pouvaient sortir de la ville sans avoir un masque à la main ou sur le nez; les bacchanales [laïennes envahissaient les palais, les églises et les couvents; tout le monde se donnait un peu au diable, ne fût-ce que pour avoir la joie ineffable de revenir ;i Dieu. Aujourd'hui, on ne se donne ni à Dieu ni au diable; il y a encore des masques, il n'y a plus de carnaval. La passion faisait les courtisanes ; aujourd'hui, c'est l'ar-
gent. 11 y avait des théâtres où se révélait le génie vénitien par l'esprit et par la musique; il n'y a plus de génie national depuis que l'Autriche y a fait retentir sa musiifue, et que son esprit y court les rues.
Il y a cent ans, la place Saint-Marc était « pavée de courtisanes, » connue l'enfer est pavé de bonnes intentions : aujourd'hui, on n'y voit plus courir que des colombes. On rencontre des colombes à Venise comme on rencontre des chiens à Paris. On sait qu'aux anciens temps, le jour des Rameaux, il était d'usage de lâcher, « d'au-dessus du portail de Saint-Marc, une multitude de pigeons avec un petit rouleau de papier à la patte, ce qui les forçait de tomber après quelques instants de lutte. » Le peuple se ruait dessus et leur tordait le cou pour souper. C'était la poule au pot de Henri IV. 11 arriva que chaque année trois ou quatre pigeons échappèrent à cette Saint-Barthéleray et se réfugièrent sur les Plombs du palais ducal, comme pour se consoler dans l'espoir avec les prisonniers. Ils se multiplièrent à l'infini. Le conseil des Dix, attendri, rendit un décret portant qu'ils seraient nourris aux frais de la Républit(ue. Aujourd'hui, il n'y a plus de prisonniers sous les Plombs, et les pigeons apprivoisés se promènent nonchalamment en manchettes sur la place Saint-Marc, comme des bourgeois endimanchés.
Il y a cent ans, c'étaient encore l'art et le luxe qui gouvernaient à Venise. On se ruinait royalement pour dorer les lambris, les plafonds et les cadres de son palais. Vous ne devineriez pas ce que devenaient les bâtardes ou les orphelines abondonnées par leur famille à la .sollicitude de la République. On avait bàli pour