SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DES AMIS DE LA POLOGNE
Sussex Chambers, Duke street St. James, + 16 août, 1832.
‘‘ Monsieur,
J'ai l'honneur de vous informer qu'à une assemblée tenue le 15 de ce mois, vous avez été élu membre de cette
société sur la proposition de Thomas Campbell, écuyer, secondé par Hunter xordon, écuyer.
“Je prends la liberté de vous transmettre ci-joint, les règlements de l’association, et j'ai l'honneur d'être, etc.”
Plusieurs dames de distinction en
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laisaient partie. La société tenait ses séances ordinaires chez Campbell luimême. Il occupait alors des appartements dans la maison connue sous le nom porté à la tête de la lettre que je viens d:
transcrire. C'était un reste d’un ancien édifice occupé autrefois par Cromwell.
Campbell me dit un jour que dans la salle même où nous nous trouvions, le prétendant avait souvent reçu des ambassadeurs.
C’est là que j'eus occasion de voir jusqu'à quel degré le vrai talent est respecté en Europe. Il y avait une
réunion d’une quarantaine de personnes.
C’étaient le prince Czartoriski, le général Pac, le célèbre poète Ursin Niemcewicz, exilés, des membres de la chambre des lords et de la chambre des communes, des hommes de lettres. O’Connell est
Es
annoncé. Lorsqu'il fut introduit, tout le monde se leva spontanément pour rendre hommage au grand orateur, hommage qu'on ne rendit qu'à lui seul. Je ne l'avais entendu parler qu'une fois ou deux.Je pus l’examiner à mon aïse,n’étant qu'à quelques pieds de lui en face. Il était de grande taille et gros en proportion. Il avait le figure ronde, le nez petit et le regard pénétrant. Il portait un frac bleu boutonné jusqu’au menton,
et une cravate noire dont il roulait les
bouts fort courts souvent dans ses doigts.
Il dut parler. Il se leva. Le geste, le ton de sa voix, le langage tout annonçait le puissant orateur. Il affectait la prononciation irlandaise. Son discours fut applaudi. L'occasion n’exigeait pas un grand déploiement d’éloquence, mais lorsqu'il parla des malheurs de l’oppression, sa voix prit ce timbre presque
tremblant, ses yeux prirent cette expression de douleur et de vengeance que je n’oublierai jamais.
Le prince Czartoriski avait déjà atteint la cinquantaine en apparence. Il était d’assez haute taille, et sa figure, plus longue que large, annonçait l’homme qui a pris son parti sur les revers de Ja jortune. Il n’en était pas de même du général Pac, comte polonais et ancien colonel dans les armées de Napoléon :
c'était un homme de taille moyenne, qui portait sur sa figure à la fois la résolution du soldat et la tristesse de l'exilé. Son magnifique palais de Varsovie et tous ses biens, qui étaient considérables,
avaient été confisqués, comme ceux du prince Czartoriski et de tous les autres patriotes, Niemcewicz, génie d’un ordre supérieur, semblait moins abattu que ses compatriotes, et en même temps plus
avancé qu'eux dans l'intimité de leurs hôtes : mais cela était dù probablement à sa réputation littéraire. Le prince Czartoriski était l’ami intime du comte Grey.
Ces célèbres exilés, placés à part dans l'assemblée, ne prirent point la parole.
Les Polonais voulurent faire célébrer, le 7 septembre, anniversaire de la prise de Varsovie, une messe pour le repos de leurs frères tombés sous le fer des Russes dans cette fatale journée. Après la messe plusieurs membres de la société et plusieurs Polonais déjeunèrent chez Campbell. Le Dr. Schirma adressa à 1x réunion quelques mots en anglais, qu’il termina en citant ces beaux vers de Campbell lui-même :
‘ Come—should the heavenly shock my life destroy, And shut its flood gates with excess of enjoy ; — Come but the day when Poland's fight is won,
: And on my grave-stone shine the morrow's sun..."
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Ensuite il fit un discours en polonais à ses compatriotes : “ Ces fragments maintenant exilés, dit-il, d’une grande nation, distinguée par son amour de la patrie et par ses malheurs.” Je dus contribuer à la célébration de ce premier anniversaire funèbre par quelques vers que je lus, et qui commençaient ainsi :
** On nous disait : Son règne recommence, La Liberté partout renverse les tyrans :
Comme l'éclair on voit briller sa lance Qui dans leurs chars poursuit les monarques erraus. Le guerrier de Warsaw sur son coursier lidèle, Pour la patrie à ressaisi son dard :
Et déjà le clairon résonne en le tourelle Où sommeillaient les Satrapes du Czar.”
Il y avait déjà quelque temps que M Bédard était de retour à Londres.
M. Bédard était le fils de ce patriote inébranlable des temps de Craig, dont
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J'ai retracé l'énergie et la prudence dans
un autre ouvrage. Il avait vingt et quelques années. C'était un homme d'une taille élevée, d’une figure mâle et expressive, doué de grands talents naturels, mais d’un caractère nonchalant qu'il tenait un peu de son père. Son nom et son esprit l’avaient fait choisir pour représenter le comté de Saguenay, Je crois, à l'assemblée législative.
Lorsqu'il vit M. Viger partir pour l'Europe il lui prit fantaisie d'en faire autant. Il alla s'embarquer dans un port des Etats-Unis. On crut au Canada, qu’il allait prendre part aux travaux de la mission de l’envoyé canadien ; mais il n’en était rien. Débarqué à Liverpool, il voyagea en Angleterre, s'arrêta quelques jours à Londres où je le vis un
instant, et partit pour la France et
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l'Italie, qu'il parcourut à loisir jusqu’à l’année suivante (1822.)
Je connaissais à peine M. Bédard :
mais la connaissance fut bientôt faite, et quelques jours ‘après son retour en Angleterre, il vint loger avec moi.
C'était un esprit gai, qui sous une surface mathématique et raisonneuse, cachait beaucoup d'imagination et des passions ardentes. Na société ne m'en était que plus agréable. Mais je crus m'apercevoir que ses courses sur le continent avaient allumé en lui une passion funeste, celle du jeu. Sans avouer sa iaiblesse, il me parlait de la
Roulette, comme d'une invention qui pouvait faire la fortune d’un habile calculateur. Je le badinai sur ses illu-
sions, sans pouvoir les détruire. Néanmoins 1l fut fort tranquille tout le temps
qu'il resta à Londres ; mais l'ennui le rappela bientôt en France, où une maladie mortelle s'empara de lui et le conduisit au tombeau l’année suivante, comme on le verra ailleurs. Je lui avais conseillé vainement de retourner en Canada ; une fatalité semblait l’attacher à cette vieille terre d'Europe, où il devait laisser son nom et'’ses cendres. Je me séparai de Ini avec regret et le triste pressentiment d'une fin qui ne se réalisa que trop tôt.
M. McKenzie, député par une partie de la population du Haut-Canada, venait se plaindre à la Métropole des imperfections du gouvernement de cette province.
Le système administratif des colonies
était comme le vaisseau qui fait eau de toute part. Tout le monde jetait les hauts cris. De partout l'Angleterre recevait des plaintes amères contre ses agents et
contre l'organisation qu'elle persistait à maintenir dans ses possessions d’outremer.
M. McKenzie était membre de la législature alors comme aujourd'hui, et rédacteur d’un journal fort incommode pour le pouvoir. C’est un homme actif et persévérant, se délectant dans le conflit des partis jusqu'à Navy-Island, et ne s'épargnant lui-même en rien pour faire triompher ses idées. Il ramasse tout ce qui peut faire mal à ses adversaires, sans rien oublier. Iltient un livre ouvert où tout ce qu'ils ont dit et fait depuis qu'ils sont sur la scène, est scrupuleusement enregistré sous forme de discours, d'extraits de gazette, de documents parlementaires, et Dieu sait quelle uniformité règne dans la vie politique et parlemen-
taire d'une foule d'hommes publics. M.
McKenzie est très-expert dans l'usage
des armes que ces contrations lui donnent sans cesse ; mais sa vie publique à luimême jusqu’à ce moment, semble prouver qu'il est plus fait pour l'attaque que pour la défense, et que le sang celtique
bouillonne aveg trop de force dans ses
veines, pour lui permettre de remplir un rôle plus méditatif et plus tranquille.
Malgré les reproches qu'on peut lui adresser sur son imprudente ardeur et l'exagération de ses idées, il faut reconnaitre toutefois sa consistance et son indépendance ; car il est difficile de croire qu'il n’aurait pas pu, comme tant d’autres, retirer de sa popularité et du système responsable, ces avantages personnels qui ont tant contribué à faire accueillir partout l'Union des Deux Canadas.
M. MckKenzie s'était mis de son côté à démontrer aux ministres les funestes
écarte du gouvernement colonial, sans
pouvoir réussir, plus que M. Viger, à faire sortir en apparence la Métropole de la route où elle se fourvoyait de plus
en plus.
Tels étaient les hommes et les choses qui occupaient une partie de mon attention et de mon temps à Londres.
En septembre de la mème année, M. Garneau fait un nouveau voyage à Paris, en compagnie de M. Viger ; nos voyageurs passent par Portsmouth, 1» Havre ; ils s'arrêtent en passant à Rouen, dont M. Garneau nous donne une intéressante description,
puis il continue :
Dans ce second voyage à Paris, je revis la plupart des lieux et des monuments que j'avais visités dans mon premier, et j’étendis mes courses dans les environs de la ville. Ainsi j'allai à Saint- Denis, à Montmorency, à Vincennes, à
aint-Maur, à Charenton, tous lieux illustrés par les romanciers et par les poètes.
Je fus assez heureux cette fois pour rencontrer M. Berthelot, avec qui je fis
une partie de mes courses. M. Berthelot était un ancien avocat de Québec, en
possession d’une belle fortune, et qui avait abandonné depuis longtemps la pratique pour mener une vie plus
chrétienne. Des parents et des intérêts
de famille l'avaient appelé une fois ou deux en France. Je ne pouvais avoir de meilleur cicerone.
Nos relations æinicales formées à Paris ont duré jusqu’à la fin de ses jours. M.
Berthelot est mort pour ainsi dire dans mes bras. (C'était un homme instruit et ennemi de cet esprit d’intrigue et de comédie qui sert tant aujourd'hui aux
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adorateurs de la fortune. [l était revenu de beaucoup d'erreurs courantes dans son bas âge, de ces erreurs que l'esprit inépuisable de Voltaire avait fait agréer partout au milieu du rire inextinguible dont il avait accablé l'hypocrisie et la corruption de son temps. Il s’ennuyait de sa vie de célibataire, et regrettait souvent la société d’une épouse bien aimée qui aurait embelli la solitude de sa vieillesse.
Je passai une partie de mon séjour à Paris avec lui lorsque je n'étais pas avec M. Viger et M. McGregor. Je n'avais pas oublié non plus M. Mermet et sa dame, qui avaient eu tant de bonté pour moi l’année précédente, et qui la renouvelèrent cette année avec le même empressement. Je revis aussi M. Lebrun
qui persistait toujours à voir en moi un compatriote de sa chère Normandie.
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quoique dans le fait Ls. Grarnault passé en Canada vers 1662, vint d’une paroisse
située à deux lieues ou environ de Mirebeau en l'évêché de Poitiers,” et que son épouse fut de la Rochelle ; mais je n'avais pas d’objection à passer pour normand puisqu'il est bon de l'être quelquefois.
M. Garneau visite de nouveau Paris, en compagnie de MM. Viger et Berthelot ; puis il revint à Londres.
De retour en Angleterre, je commençai à penser au Canada. J'avais perdu mon père depuis mon départ, et la santé de ma mère était fort chancelante ; elle me demandait de revenir au printemps, et
je voulais la voir encore vivante. Je pris
mes mesures pour me rendre à ses vœux. La grande affaire qui retenait M. Viger à Londres, tirait à sa fin. Le gouvernement aprèsiune longue investigation allait destituer M. Stuart de ses
lonctions. M. Morin, l’un des membres de notre chambre d’assemblée, arrivait.
il est vrai, avec de nouvelles représentations sur d’autres questions de politique coloniale ; mais comme la solution pouvait s’en faire attendre longtemps.
puisque celle de l'affaire de M. Stuart avait mis deux ans à venir, je résolus de retourner à Québec au printemps.
Au commencement de l'hiver nous vines arriver plusieurs de nos compatriotes. C'étaient pour la plupart des marchands passés en Europe pour leurs affaires, comme MM. Masson, W. II. Anderson, Larocque, J. F. Parent, Rodier.
DeLagrave, Bernard ; c'était le rédacteur de la Gazette de Québec, M, Samuel Noilson. [1 suffisait que M. Viger fût au Café de Londres pour les engager à venir V planter leurs tentes. Nous nous trou-
vâmes là, pendant quelque temps, huit
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à dix Canadiens à la fois, outre le représentant du Haut-Canada, M. McKenzie.
En nous comptant nous croyions compter les progrès que faisait notre pays. Nous étions fiers d’être en aussi grand nombre dans un seul hôtel anglais, et nous partions de là pour faire des calculs sur l'avenir que la fortune réserve au Canada et que nous basions sur sa vaste étendue et sur ses grandes formes naturelles. On a beau dire, les grandes
images agrandissent l'esprit de l’homme,
et en agrandissant son esprit elles agrandissent sa destinée.
M. DeLagrave partait pour Paris, d'où il commençait à nous arriver des nouvelles fort tristes de M. Bédard. Plus tard, le 11 mars, M. Berthelot m’écrivait :
“ M. Bédard est toujours à Paris, et se propose de s’'embarquer pour le Canada au commencement du mois prochain.
Sa santé a été faible, et j'ai été du nombre de ceux qui lui ont conseillé de ne pas se hasarder sur la mer dans une saison aussi orageuse que celle-ci. ” Le 24, M.
DeLagrave m’apportait une lettre qui contenait ces mots :
“ I ne me reste que le temps de vous dire que ce pauvre Isidore Bédard avec qui j'ai dinéily a aujourd'hui quinze Jours, est tombé le soir même très-malade d’un renouvellement de son crachement de sang. Ilaété dangereusement, malade depuis ce temps: mais il est mieux.
et les médecins m'assurent qu'il sera , capable de s'embarquer au commence ment de juin prochain pour le Canada ”
C’était une illusion. Il eut, il est vrai, vers le commencement du mois d'avril quelque mieux, et on espérait qu'il
pourrait bientôt supporter la voiture pour se rendre dans une maison de santé ; mais cela ne dura guère. Il languit quelque temps encore, et finit par succomber à une maladie de poitrine sans avoir la consolation de revoir sa patrie.
M. Bédard, dont la vie était tranchée «1 soudainement, avait le plus bel avenir devant lui. Comme je l'ai dit, la réputation du père était pour le fils une recommandation toute spéciale auprès de ses compatriotes. Des talents, ajoutés à cela, pouvaient le mener loin, s’il montrait le caractère et la consistance qui conviennent à un homme appelé à jouer un role dans la politique de son pays. Il Joignait à ces avantages une élocution facile et une voix mâle et agréable qui
le faisaient déjà rechercher dans les
assemblées publiques.
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Tout cela s'enfouit pour Jamais dans la tombe sur une terre étrangère, Les délices et les tentations de l'Europe avaient ouvert sous les spas du jeune Canadien un abîme qu'il n'avait pu éviter, et dans lequel il s'était p'écipité avec toute l’ardeur d’un tempérament fongueux qui s’abandonne à ses passions.
Le voyage qui devait former le plus bel épisode de sa Vie, était ainsi devenu la cause de sa perte.
La nouvelle de la mort prochaine de cet ami me parvint pendant que je faisais mes préparatifs pour aller m'embarquer à Liverpool, et me raffermit encore dans mon dessein en me rappelant plus vivement la situation précaire de ma pauvre
mère, quine devait pas survivre bien longtemps à mon retour Javais introduit M. Derivas à M. Viger, qui le prit
pour me remplacer dans son secrétariat.
et le 29 avril 1833, je partais de Londres au grand galop pour arriver le soir même à Birmingham, après avoir traversé un pays supérieurement cultivé, parsemé de bourgs et de villages avec ça et là deux ou trois villes qui, par contraste, m'avaient paru fort sales, Coventry surtout, bâtie sur le penchant d’une petite colline.
Alin de s'embarquer pour le Canada, M, Garneau parcourt Birmingham, Manchester, et surtout Liverpool dont il nous parle longuement,
Le moment de mettre à la voils arrivait. Je fis porter mes malles à bord, et je choisis la cabine où j'allais encore tant de fois m'endormir au gémissement sourd des vagues glissant sur
la carène du vaisseau à quelques pouces
seulement de mon oreille. Nous sortimes du port de Liverpool, le 10 mai,
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comptant sur une traversée rapide et un ciel favorable ; mais rien n'est plus incertain que les vents. Il y avait à peine trois ou quatre jours que nous étions en route, lorsque nous commençames à éprouver des bourrasques qui nous firent regarder à notre pont et à notre mâture, comme un soldat regarde à ses pieds et à ses armes lorsqu'il va entendre sonner la charge. Des vents
de tempête plus constants et presque toujours contraires, succèdant à ces premiers Caprices, soulevèrent enfin complètement les flots, Toutes les voiles hautes avaient déjà été serrées et tous les
ris pris dans les voiles basses. Nous étions lancés sur la cime des vagues, puis précipités dans les gorges profondes qui les séparaient. Nocre vaisseau battu
par la mer qui jaillissait jusqu'au haut de nos voiles et roulait ensuite sur le pont, semblait une frêle nacelle sur cet
océan tumultueux. La tempête dura deux ou trois jours avec fureur, au bout desquels elle s'apaisa graduellement.
Mais le calme qui la suivit ne dura guère. Des coups de vent qui obligeaient nos matelots de monter dans les mâts à tout instant, nous retinrent, je ne sais combien de jours, vers le milieu de l'Atlantique à courir des bordées tantôt à droite, tantôt à gauche. L’ennui me prenait au milieu de cette orageuse immobilité, L'image du Canada m'’apparaissait comme ces mirages trompeurs qui flattent les regards du voyageur au milieu du désert. Je voyais la fortune, l'avenir, le bonheur au delà des mers.
dans cette sauvage contrée où l'espérance avait autrefois conduit mes ancêtres :
valn songe que les événements se sont plu ensuite à démentir en détail.
Cependant pour surcroit de désagré-
ment le froid vint s'ajouter aux bourrasques ; l'océan se couvrait de ces immenses bancs de glace qui descendent des hautes régions du nord. Nous fûmes plus de dix autres longues journées au milieu de ces géants hyperboréens, tantôt en calme, tantôt en forte brise qui faisait écumer la mer. Les glaces qui hérissaient l'Océan, semblaient tantôt une côte à fleur d'eau, tantôt une haute montagne ; elles paraïissaient ici comme
des pointes de rocher, là comme des murailles à créneaux. Quelque fois une glace isolée s'élevait dans les airs comme
une tour. Ces formes diverses et gigantesques étaient très-curieuses à voir, surtout lorsque le soleil les dorait de ses rayons. Il y avait de ces masses qui devaient avoir plus de trois cents pieds d'épaisseur, puisque la partie quon voyait au-dessus de l'eau avait plus de cent pieds de hauteur. À l'aide de la
longue-vue, et quelque fois à l'œil nu, lorsque nous étions assez près, nous voyions l'eau se précipiter de la cime de ces masses immobiles, qui ressemblaient à d'immenses rochers de quartz, et former des cascades en tombant dans la mer.
Enfin nous atteignimes les bancs de Terreneuve, et quelques jours après nous traversions le Golfe et nous entrions dans le fleuve Saint-Laurent. Il y avait plus de quarante jours que nous avions quitté l'Angleterre. Le vent cependant nous était toujours contraire, et nous ne pümes jeter l'ancre devant Québec que le 30 juin, ou cinquante Jours après notre départ de Liverpool.
Mais rien ne s’oublie si vite que les
désagréments de la mer.
Au reste, c’est avec un plaisir mêlé
de tristesse que je suis revenu sur des Jours déjà loin de moi, et qui apportaient tant de jouissances à mon esprit avide de nouveautés, lorsque je touchais de mes mains les anciens monuments de la vieille Europe, ces monuments qui marquent sur son sol les progrès de cette haute civilisation à laquelle l'Amérique doit tout ce qu'elle est, et qui a fait d’un vaste continent couvert de forêts et d'animaux sauvages, dans trois siècles à peine, l’une des plus belles et des plus riches contrées de l'univers.