CHAPITRE XI
NATION GUAYCARIES (i>.
De cette nation noire comme charbon, méchante, orgueilleuse et insolente. — Ruses et perfidies dont elle use envers les chrétiens. — Ceux-ci sont attaqués par trahison et restent vainqueurs. — Le cacique est arquebuse , après avoir été mis à la question. — Cinq cents indiens sont massacrés. — Le cacique d'un autre village est amené chargé de chaînes k cause de sa trahison , mais un troisième cacique réussit k tromper les chrétiens , et à s*échapper avec les siens.
Atant aperçu de l'autre côté du fleuve environ six cents Indiens Guaycaries , qui sont
(i) Cattellanos ( Elegia a la mucrU de don Diego de Ordaz ,
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une nation toute noire , dont je ferai la description plus loin, je leur envoyai le cacique
eani. ii^p. 1 74)t parle ainsi de cette nation et du pays qu*ell«r habite;
« Tomo pues con su gente macilenta Delpueblo de Carao los confines, £1 quai distara del potente rio (Jna pequena légua de desvio.
» Alli se reformaron los soldados
Y tuvieron un poco de reposo ,
Y despues di los dos meses passados Volvieron al viage trabajoso ,
Gost eando prolixos despoblados
Sin muestra de refugio virtuoso ,
Sin poeos y viles pescadores
Que de mngun buen pueUo son cnltorev<
» Guayqueries y algunos Guamonteyes Morenos altos, buena compostura , Subjetos a ningun modo de leyes Sin labranza , criança ni cultura.] Suelen tener sus principes y reges No para darles yida mas segura ^ Pescas y caças son sus alimentos
Y rayces di yervas sus sustentos. »
Arec sa troupe affaiblie (Gil Gonçales), il gagna les frontièr«» de la peuplade de Garao qui était à une petite lieu de la grandcr rivière.
Les soldats s'organisèrent dans cet endroit , et se remirent de leurs fatigues. Après un séjour de deux mois ils reprirent leunr périlleux voyage , à travers de tristes déserts , san* mène voir
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que j'avais amené , à leur village, éloigne d'un mille et demi de là, car ils n'ont au bord de l'eau que des huttes pour la pêche. Cest là qu'ils tiennent leur marché avec les Caquè^ tios, qui échangent des fruits et d'autres vivres pour du poisson , car la pêche est leur seule industrie, et ils sont les maîtres du fleuve. Ces deux nations vivent paisiblement sur le même territoire; parce qu'elles ottt besoin l'une de l'autre , mais chacune habité des villages séparés.
Depuis cette rivière jusqu'à Itabana, nous rencontrâmes les gens les plus méchants et les plus obstinés que nous ayons encore trouvés
les traces d'un bon gîte , rencontrant seulement quelques misérables pécheurs qui n'habitent que de mauvais villages.
Ge sont dès Guàyqueries et des Guamonteyes peu nombreux, gens bien faits, grands, bruns comme les Maures, affranchis de tout loi , sans terres labourables , sans éducation , sans culture. Cependant, ils ont des princes et des rois ; mais non pas pour leur procurer uue existence plus tranquille. La pèche , la chasse, fournissent a leurs besoins, les racines des plantes leur servent aussi de nourriture.
Les autres auteurs qui ont écrit sur ce pays et que nous avons eoDtfuHés , gardent le til^nce sur les Guàyqueries.
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dans tout notre voyage. Quand le cacique que j'avais envoyé chercher arriva, ce fut avec un grand nombre des siens , tous armés , et ressemblant plutôt à des diables qu'à des hommes. Je lui fis des reproches de ce qu'il n'était pas venu me voir avec des démonstrations amicales et comme un allié. Je lui demandai en même temps quelle était son intention, pour me régler en conséquence; ayant l'air de ne pas trop me soucier de leur amitié: au fond de mon cœur, je pensais tout au contraire qu'elle nous serait bien nécessaire.
Il me répondit avec assez de fierté , que s'il était venu armé , c'était à cause des lions et des tigres qui étaient très-nombreux dans ces contrées; et que d'ailleurs , nous , qui prétendions être venus avec des intentions pacifiques, nous étions armés aussi. Quoique son orgueil m'ofiensàt, je fus obligé de me taire et de dissimuler; mais je le lui fis bien payer, comme on le verra par la suite. Je lui dis que
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je voulais aller à Itabana , pour y chercher plusieurs de nos compagnons qui s'y trouvaient; que je laisserais la plus grande partie de mes troupes à Curahamara, lui ordonnant de leur fournir tout le poisson dont elles auraient besoin. «Les poissons,» répliqua-t-il, « m'appartiennent : je ne leur en refuserai pas en lespayant; mais je vous conseilled'emmener tous vos soldats , vous en aurez bon besoin , car les habitants d'Itabana sont de vaillants guerriers : ils ont tué la plus grande partie de ceux qui étaient venus par eau dans une grande maison et que vous appelez vos com^ pagnons. » Cela s'accordait avec ce que les autres Indiens m'avaient déjà dit, relativement à la présence des chrétiens* Je répondis que je n'avais pas besoin de tant de monde pour venir à bout de ceux dltabana , et que c'était seulement pour être servi que j'avais une suite
aussi nombreuse.
Le cacique ne nous donnait pas cet avis par bonté d'àme, mais pour éviter d'être
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obligé de nousfourtiir du poisson, et de supporter d'autres charges.
Quant à cette séparation, j'étais fotcé de m*y résoudre à cause des contrées marécageuses que l'on m'avait annoncé que je devais t^ayerser , et à travers lesquelles il m'aurait été impossible de faire passer noâ malades ; ce que je trouvai être vrai, et j'étais trèspressé de rejoindre les chrétiens dont oii in'avait appris la présence.
Je donnai un hameçon en fer au cacique dte Curahamara , et je le renvoyai dans son village, éloigné comme je l'ai dit d'un mille et demi du fleuve. Je fis partir avec lui les malades , au nombre de vingt-sept , cinquante fantassins, cinq cavalieris; et je lui recommandai de rappeler les habitants , l'assurant qu'il pouvait être parfaiteinent tranquille , pourvu qu'il traitât bien les miens, qui devaient m'attendre jusqu'à mon retour.
Pour moi, je continuai ma route avec trènte-ciïiq fantassins, huit cavaliers et deux
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cents Indiens de charge. Je traversai un nombre considérable de grands villages très-peuplés, appartenant aux Caquetios et aux Guaycarieè; je les trouvai partout sur la défensive, et parais^nt peu disposés à nous accueillir. Ils ne nous faisaient pas dé présents, et ne fournissaient des vivres qu'en les payant J'étais obligé de le souffrir en silence; et j'avais soin de ne m'arrêter dans aucun endroit, afin qu'ils n'eusséiit pas le temps de se rassembler, craignant que notre petit nombre ne les encourageât.
Dès que je fus arrivé à une demi-journée de distance d'Itabana , je fis partir deux Indiens que j'avais amenés avec moi de Gurahamana , pour annoncer mon arrivée au cacique , et ïé but de tiiôn voyagé, qu'il connaissait parfeitement bien; car ce cacique est aussi Seigneur de la plupart des villages que j'avais traversés^ et une grande partie de la nation Caquetiez lui est soumise. Quand jWivai à son village , qui est situé auprès d*une rivjére assez cônsi-
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dérable , nommée Cohaheri , et qui est à peu près large comme le Danube^ près de Ulm,je le trouvai qui m'attendait sous une grande ca- .bane d été , assis dans toute sa majesté , et environné de tous les habitants de son village : il ne parut pas étonné. Quand je le quittai^ il ordonna que l'on nous donnât à manger, qn nous apporta du pain et du poisson en abondance.
Je dis au cacique que j'étais venu pour chercher mes compatriotes, qui devaient s'être trouvés là peu de jours auparavant ; mais il ne voulut pas convenir qu'aucun chrétien fut arrivé chez lui , ajoutant qu'ils faisaient le commerce dans un village de la nation des Guaycaries, situé à deux lieues de là, sur le bord delà mer. Tandis que j'étais occupé à converser avec lui sur les diverses choses du pays et particulièrement sur la mer que Ton nous avait annoncé que nous pourrions voir d'Itabana, nous entendîmes chanter un coq et quelques poules, ce qui
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né nous était pas arrivé depuis que nous avions quitté Coro ; car les Indiens n'en ont pas. Lui ayant demandé d'où ces animaux venaient , il me répondit , d'Hamadoa, et que les Indiens les avaient achetés de mes compatriotes. Nous fûmes donc assurés de pouvoir les atteindre; nous restâmes même persuadés qu'ils étaient venus dans ce village dltabana , comme les autres Indiens nous l'avaient dit, et que ceux-ci ne voulaient pas en convenir, parce qu'ils en avaient peutêtre tué quelques-uns, et craignaient d'être punis.
Je priai le cacique de me vendre un de ses navoriàs , c'est ainsi qu'ils appellent leurs esclaves, en lui proposant de le payer deux fois sa valeur. Je lui fis cette ofifre dans l'espérance d'apprendre de cet esclave si les chrétiens étaient réellement venus dans ce village ou non, et comment ils y avaient été traités. Mais je ne réussis pas dans mon dessein, car le cacique refusa ma demande, quoique
ce fat chez eux Fusage de vendre et d'acheter des esclaves. G^mme j'avais grande envie de me rendre à la mer, ils m'assurèrent qu'elle n'était qu'à quatre railles de là, ajoutant qu'ils n'y allaient jamais par terre , le chemin étant rempli de marécages, mais qu'ib y descendaient toujours par eau et dans leurs canots. Je leur demandai aussi (ce que nous ignorions), si c'était FOcéan ou un lac que Sébastien Cabot avait découvert et dans lequel il était entré. Ils ne purent ou ne voulurent pas répondre à cette question, disant qu'ils n'avaient jamais été avec leurs embarcations plus loin qu'Hamadoa , que l'eau était douce et non salée, mais que vers le midi , on ne voyait que de l'eau sans pouvoir découvrir aucune côte. Je ne pouvais me hasarder à prendre la route de terre avec si peu de monde , ni même avec tous ceux que j'avais amenés de Coro quand il n'y aurait pas eu de malades; car les chenaux nous seraient devenus toiit-à-fait in-
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utiles, et les habitants nous avaient bien montré qu'ils n'avaient pas de bonnes intentions pour nous. Quant à la route par eau, je ne devais pas y penser, surtout avec leurs canots que nous ne savions pas manœuvrer et dont nous aurions cependant été obligés de nous servir, ce qui leur aurait donné contre nous, sur l'eau, l'avantage que nous avons contre eux sur terre. Voyant donc que je n'avais rien à faire dans ce village dltabana, et que je ne pouvais apprendre la vérité au sujet des chrétiens qu'on disait y être venus , je n'y restai que jusqu'à midi, et je traversai la rivière. A la distance d'un mille environ, sur l'autre bord, il y a une montagne qui est baignée, disent-ils, du côté opposé par les flots de la mer, que l'on voit parfaitement du sommet. Je passai la nuit dans un village des Guaycaries, et le lendemain, accompagné de deux naturels qui parlaient aussi la langue des Caquetios, je me dirigeai avec deux cavaliers vers cette montagne qui était encore à
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environ un mille; car ces deux nations habitent, comme je lai dit, le même territoire. Au pied de la montagne nous trouvâmes un bras du fleuve Coaheri , le même qui passe par Itabana et se dirige de là vers un établissement de pêcherie des Guaycaries , composé seulement de quelques maisons. Il s'y trouva un nombre si considérable d'Indiens, qui y étaient venus de divers villages pour acheter du poisson , que je ne savais si je devais risquer d'y pénétrer.
Mais pour ne pas les encourager, nous entrâmes dans la rivière avec nos chevaux et nous la passâmes à la nage, quoique l'eau nous vînt jusqu'à la selle. Pour traverser le marécage, nous laissâmes les chevaux aller seuls, et nous nous fîmes porter de l'autre côté par les Indiens : quand nous fûmes arrivés au haut de la montagne, nous vîmes comme les naturels nous l'avaient assuré, que tout le pays depuis Itabana était couvert d'eau, et qu'ainsi nous pouvions
ly^
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les croire, quand ils nous assuraient qu'il n'y avait pas de chemin par terre. Mais nous ne distinguions pas si c'était la mer ou un lac , car tout était couvert de brouillard comme cela est d'ordinaire dans des endroits humides, surtout le matin; cependant je pus observer que le pays d'alentour était beau et bien cultivé ( i ).
Après avoir tout examiné je me hâtai de revenir vers mes gens : il y avait à peine un quart d'heure que j'étais de retour , quand je vis paraître le cacique ou seigneur d'Itabana avec un grand nombre d'Indiens
(i) 11 est assez difRcile de tracer exactement la route que suivit Federmann, car, parmi les tribus dont il a traversé le territoire , quelques-unes ne sont mentionnées dans aucun auteur ; il parait cependant que la masse d*eau qu'il prit pour la mer, n'était pas autre chose qu'une des lagunes formée par rOrénoque , qui venait d'être remonté peu de temps auparavant par Diego de Ordaz.
. Simon, Noiicia 11^ cap, XXI I^ pag, 1 20, et Castellanos dans son élégie sur la mort de Ordaz, disent positivement qu'il débarqua à Garas; c'est de lui-même, sans doute, que voulaient parler les Indiens dans les rapports qu'ils firent à Federmann de la présence d'hommes vêtus et barbus.