CHAPITRE X
NATION CUYONES (i).
Les Indiens du premier village de cette nation résistent rail* lamment aax chrétiens et leur font beaucoup de dommage. — Ceux-ci, Tojant les naturels s'obstiner à refuser la paix et Tamitié qui leur étaient o£fertes » sont forcés de les traiter en ennemis, de brûler leurs Inaisons, d*en tuer un grand nombre, et de faire six cents prisonniers. — Les Cuyoues ne sont pas soumis* elles chrétiens ^ut obligés de prendre un autre chemin que celui qu'ils s'étaient proposé.
Ceux que j'avais envoyés contre les Cuyones arrivèrent le troisième jour , c est-à-dire
(i) Alcedo (Z>ic/. geog. de las Indias occid,)^ dit que les restas de la nation des Coyonet , presqu entièrement détruite à pré-
1 4o RELATION
le 28 décembre : ils conduisaient avec eux six cents prisonniers dont il s'étaient emparés dans un village qu'ils avaient attaqué avant le lever du soleil. Je leur avais donné Tordre de me les amener , sans leur faire aucun mal, s'il était possible, et de ne pas permettre qu'ils fussent maltraités par les Indiens Caquetios et Cuybas, qui étaient partis avec eux du bourg de Hacarygua , au nombre de huit cens, comme je l'ai dit plus haut. Je n'avais pas l'intention de les punir , quoique je l'eusse promis à ceux de Hacarygua pour les contenter, mais au contraire de gagner
sent , habitent encore leis montagnes au sud-ouest de Toci^o.
On a TU chapitre VI , que Federmann yisita la nation des Cayones,doht le territoire, suivant lui, est situé entre ceux des Ayamanes et des Xaguas, c'est-à-dire à quarante miUes environ de Coro : plus loin , pag, i3«3 , il dit que les villages des Guyones contre lesquels il envoya une partie de sa troupe , étaient à quelques milles d'Hacarygua , et par conséquent à cinquante milles à peu près des Cayones ; il est donc évident que ces nations sont différentes , et qu il ne faut pas les confondis malgré l'analogie de leurs noms.
Le père Simon, voyez plus haut pag. 77, et Alcedo que nous venons de citer , ont - ils voulu parler des Cayones ou des Cjiyones? Cette question est difficile à résoudre.
DE FEDERMANN. l4l
leur amitié , parce que un des chemins que l'on m'avait indiqués pour arriver à la mer du Sud, traversait leur territoire.
Quand les chrétiens s'approchèrent du premier village des Cuyones, ils se placèrent en tête et mirent les Indiens à l'arrière-garde , pensant avec raison que, si ces derniers commençaient l'attaque, il serait bien difficile d'obtenir d'eux de ne pas faire main-basse sur leurs ennemis j malgré mes ordres et contre les intentions des miens. Aussitôt qu'ils furent entrés dans les premières rues du village, les assiégés se barricadèrent dans leurs maisons et blessèrent plusieurs des nôtres qui* furent obligés de reculer , car ils étaient frappés sans pouvoir se d^endre.
Voyant donc qu'on ne voulait pas écouter leurs protestations de paix et d'amitié , ni traiter avec eux, il ne resta plus qu'un moyen j qui fut de mettre le feu au village, pour forcer ainsi les Indiens d'en sortir, s'ils ne voulaient pas se laisser consumei*parles flam-
14^ RELATlOilf
mes. Les nôtres firent done six cents prison* niers, y compris les femmes et les enfants» Il périt aussi un grand nombre de naturels, parmi lesquels plusieurs auraient peut-être désiré échapper, mais dont la majeure partie aima mieux se laisser brûler vive, que de tomber dans les mains de ses ennemis.
De notre côté, nous eûmes deux chrétiens de tiiés et quinze hors de combat, ainsi que beaucoup d'Indiens , nos alliés ; il y eut aussi un cheval de blessé, qui mourut au bout de huit jours.
Je fus assez mécontent du succès de cette expédition, tant à cause de la perte que les miens avaient soufiFerte, qu'en raison de la destruction de nos ennemis. Mais le repentir ne servait à rien; ceux que j'avais envoyés s'étaient trouvéscontraintsde seconduire comme ils avaient fait, ou de revenir sans avoir agi; ce qui aurait été aussi très-mal à propos , car nos alliés , les Guy bas et les Caquetios du village d'Hacarygua , pouvaient attribuer notre conduite à la
DE FBDERMANN. iJ^Z
lâcheté 9 ce qui devait diminuer leur considération pour nous , leur aurait fait perdre toute crainte , et nous aurait causé le plus grand tort.
En témoignage de notre amitié, je distribuai aux caciques et à quelques-uns des principiiux du village , environ deux cents prisonniers, pour qu'ils en fissent leurs esclaves. JTeus soin de choisir particulièrement les enfants et les vieillards, et ceux qui étaient tellement brûlés, qu'ils ne pouvaient nous servir.
Le 3 janvier 1 53i , je repris ma marche vers la mer du Sud, sans quitter le territoire des Cuybas, puisque la route qui traversait les terres des Guyones, nos ennemis, nous était fermée. D'après les renseignements que nous avions , le chemin qui passe chez les Guyones devait être un peu plus court, et moins difficile pour les chevaux.
La quantité de nos malades était un peu diminuée; cependant les prisonniers Guyones ,
l44 RELATION
qui augmentèrent de près de quatre cent le nombre de nos porteurs, nous furent très* utiles. Nous arrivâmes le même jour a un village nommé Tohibara ; les habitants, nous reçurent avec beaucoup de marques d'amitié , que nous avions recherchée 4'avance par le moyen de ceux de Hacarygua, qui sont leurs alliés. Ils nous informèrent que , pour continuer notre route, nous avions d'immenses marais à franchir, et où il nous serait presque impossible de faire passer les chevaux. Mais comme ils ajoutaient que nous pouvions arriver en trois jours à un village d'où l'on découvrait la iner du Sud , je fis partir cinq cavaliers et vingt - cinq fantassins, leur ordonnant de se rendre à ce village, nommé Itabana, s'ils pouvaient le faire sans danger et sans être attaqués. Je leur recommandai de ne pas rester absents plus de six jours , savoir : trois pour aller et trois pour revenir, afin que nous ne fussions pas trop séparés.
DE FEDEHMANir. l4^
Le troisième jour, ils parvinrent à une grande rivière, qui sépare le territoire des Guy- . bas de celui d'un autre peuple quelon appelle les Guaycaries,etoù finit le pays de nos alliés. Ils ne pouvaient la traverser sans grand danger , puisqu'il fallait se mettre à la nage et perdre ainsi tous leurs avantages. D'ailleurs on leur annonçait qu'ils étaient seulement à moitié chemin d'Itabana , où Ton nous avait cependant assuré que l'on pouvait se rendre en trois jours. Ils n'avaient pas ordre de rester absents plus longtemps; ils se décidèrent à revenir, ayant soin de faire alliance avec tous les villages qui se trouvaient entre nous et cette rivière. Ils apprirent des Indiens , qu'il y avait du côté dltabana, sur la mer du Sud, des hommes vêtus, barbus, semblables à nous, qui faisaient du commerce; et qu'ils étaient arrivés par eau dans une grande maison.N ous supposâmes que ces gens devaient être ceux de Sébastian Gabotto (Cabot) ( i ), qui ,
(i) On voit par ce passage combien , à cette époque , TAmëri- I. lO
trois ans auparavant , avait fondé une colonie au rio de Solis. Ils avaient découvert une grande mer qui sWançait à trois cents lieues dans lïntérieur du pays, et ils étaient arrivés sur des vaisseaux que les Indiens appelaient des iQaisons; cette opinion nous parut d autant plus admissible , que le gouvernement de Sébastian Gabotto touche très-probablement à la partie méridionale du Venezuela.
Cette nouvelle , qui nous causa une grande joie, nous donna l'espoir de rencontrer bientôt des chrétiens qui nous fourniraient des renseignements sur l'autre mer , et sur letat et la nature du pays. Nous espérions pouvoir les repousser des limites de notre gouvernement, s'ils y ébdent entrés; mais aussi les sauver s'ils y avaient été jetés par la
que était encore peu connue , même de ceux qui l'avaient visitée ; car le rio de Solis dont parle ici Federmann , n*e$t autre que le rio de la Plata, découvert en i5i8 par le pilote JnanDiazdeSolisetremonté en 1620 par Sébastien Cabot. Notre voyageur croyait déjà y être arrivé quand il n était pas même parvenu jusq>i'à l'Orénoque , ce qui est une erreur d'au moins 40 degrés.
DE FEDBRMANN. Î^J
tempête : et s'ils nous étaient nécessaires pour alimenter notre troupe, i^us pouvions aussi leur être fort utiles.
Aussitôt après avoir appris cette nouvelle , je quittai Tohibara le a3 janvier , et je me dirigeai vers la grande rivière. Les habitants des deux premiers villages que nous rencontrâmes , nommés Curahy et Cazaradadi, nous firent une très-bonne réception , et nous fournirent toutes sortes de vivres : mais depuis là jusqu'à la grande rivière, je trouvai tous les villages déserts et abandonnés. J'employai cinq jours à parcourir, avec mes malades, la route que ceux que j'avais envoyés avaient feite en trois. Je ne trouvai aucun des habitants avec qui mes gens avaient traité; la crainte leur avait fait prendre la fuite à tous. Ils avaient pî^obablement supposé que les miens n'étaient venus que pour reconnaître le pays, et que j'arrivais pour les attaquer.
£tant parvenus à un village, nommé Cura-
i48 RELATIOrr
hamara/à deux milles de la grande rivière , nous le trouvâmes aussi abandonné; ce qui nous fut très-désagréable, car nous n'avions personne de la nation que nous allions quitter pour nous aider à faire alliance avec les Guaycaries. G est pourquoi je pris la résolution de m'y arrêter, et de chercher à en découvrir les habitants* J'envoyai du monde de deux côtés; ils parvinrent à reconnaître l'endroit où s'était retiré le cacique et ses gens , en apercevant un feu que ceux-ci avaient allumé pendantlanuit : ils le surprirentet me l'amenèrent prisonnier avec dix-huit des siens. Je leur expliquai pourquoi je les avais envoyé chercher, leur reprochant d avoir pris la faite, malgré ma promesse de les bien traiter. Je remis ensuite le cacique en liberté après lui avoir fait quelquesprésents, et je l'emmenai avec moi chez les Guay caries , qui scmt leurs alliés. 1