II
plusieurs rues (i). La ville de Tezcoco et les résidences de Netzahualcoyotzin étaient de la plus grande richesse, surtout en objets sacrés ; bien que le possesseur n'eut pas le bonheur de les terminer suivant ses projets, car Dieu ne voulut pas le permettre. Ces édifices acquirent encore un plus haut degré de gloire, puisqu'ils devinrent le premier endroit où Ton établit la loi de l'Évangile, et où l'on celébra les mystères de la vie et de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ pour la rédemption du genre humain. Les demeures de ces barbares sont donc le premier endroit où l'on consacra l'hostie sainte. Les héritiers de ce prince , tombés dans la pauvreté et dépouillés de leurs biens patrimoniaux et de leurs souverainetés, n'ont pu conserver la propriété de ces monuments; et l'enceinte, où pour la
(i) Ce fait est exact. Le palais était construit derrière le couvent ; le lac qui en baignait les murailles s*est retiré d^une lieue; c'est dans cet endroit, que Cacamatzin fut pris en trahison d'après les ordres de Moctheuzoma. On l'emmena par une galerie souterraine qui donnait dans la cour {Noie de fédii, mex,).
d'ixtlilxôchitl. 1 63
première fois ces saints religieux célébrèrent la messe, a été ravie par les Espagnols et transformée en des ateliers exploités par ces conquérants (i).
L'époque de l'expédition de Ibueras étant arrivée (c'était au mois d'octobre), Ixtlilxôchitl voulut reconnaître le nombre de ses soldats; il passa en revue son armée dans la place de Otumpan, sa résidence. Il choisit entre tous vingt mille hommes de guerre, les plus braves, et qu'il avait pu bien connaître dans les guerres passées, ainsi que tous les chefs ses amis qui ne l'avaient pas quitté. Il laissa pour gouverner à sa place Alonzo loquinquani , un de ses serviteurs. H lui confia le commandement de tout le royaume de Tezcoco, dont la moitié appartenait à son frère. Quoique Ixtlilxôchitl gouvernât la totalité, Cohuanacotzin
(i) Quels souyenirs douloureux ! Encore une circonstance qui prouve la tyrannie des l^pagnols ; a Tëpoque de la révolution de 1810, Vatroce oommandant Eliaze employa ^es derniers vestiges de ces palais pour fortifier Tezcoco {Note de ledit, mex, ). ,
n'avait conservé que les tributs et les bommar ges; il ne se mêlait en rien du gouvernement, quant àr ce qui avait rapport à la guerre. Cette décision avait été arrêtée par Certes, qui craignait que Cohuanacotzin ne s'insurgeât. Ixtlilxôchiti n avait pas voulu laisser Tadministration du royaume à aucun de ses frères, d'abord parce qu'ils étaient fort jeunes et qu'ils n'avaient pas voulu se soumettre aux Espagnols, qui les traitaient fort mal malgré leur rang ; secondement , dans la crainte quei^euxci ne pussent avec succès lesacc user de trahison eomme ils avaient fait à l'égard de Cohuanacotzin , sous le règne du roi Cacama. Izquinquani (i) était un homme de jugement et de mœurs libérales. IxUilxôchitl institua Zoutecou et Cohuatecatl en qualité de gouverneurs de Mexico et de TIacopan, avec les mêmes pouvoirs que Izquinquani. Toutes ces dispositions ayant été prises, et des gouverneurs mis
f (i) C'est éyidemment le même que loqnincani* {«# texte est rempli d erreurs de ce genre.
D*IXTLILXÔcniTL. 1 65
à la tête du royaume des Aculhuas, dés Mexi-cains et des Tecpanèques, qui comprenaient toutes ses possessions ', ainsi qu'on Ta vu, car les rois Quauhtemoc et Tetlepanquetzatzin étant prisonniers, ne s'occupaient plus du gouvernement de leurs royaumes. Ixtlilxôchitl partit de Otumpan et se rendit à Chalco ^ oû il attendit Cortès , qui laissa des lieutenants à Mexico , et se mit en marche avec toutes lei^ troupes espagnoles qu'on put réunir. Elles étaient bien pourvues d'armes et de munitions : pour plus de sûreté il emmena avec lui le roi Quauhtemoc (i), ainsi que Cohuanacotzin, Tetlapanquetzatzin , Zihuacohuatzin , gouverneur et capitaine général des Mexicains , Tlatecatzin , Mexitzincontzin , princes très-puissants, et les plus grands sei^ gneurs du pays. Il rejoignit Ixtlilxôchitl à Chalco, et tous deux se mirent en marche avec
(i) Malheureux! il jb'eninenait pour te donner la mort; il voulait se délMurrasser de^toi comme on le fait d'un fardeau pesant ; car jamais il ne te voyait sans que tu lui rappelasses le souvenir de Tusurpation de ton royaume (^Noie de Védit. mex»).
l66 BELATION
leur armée 9 le plus promptement possible, car Certes était très-inquiet des nouvelles qu'il avait reçues de Christophe de Olid. Une insurrection ayant eu lieu , il voulait, y porter remède avant que les événements ne prissent une tournure plus inquiétante, et en même temps soumetti^e plusieurs provinces qui s'étaient mises en état de rébellion contre les Espagnols qui pillaient leurs biens et leur faisaient mille mauvais traitements.
Peu de jours après le départ de Cor tés , les gouverneurs espagnols qu'il avait laissés à Mexico en son lieu et place , et qui se nommaient Alonzo de Estrada et Rodrigo de Albornos, découvrirent plusieurs complots tramés contre le gouvernement, si bien que la division se mit entre les Espagnols, etles naturels ne cessaient de leur côté de les maltraiter (i):
(i) Tel est le sens exacte de ce pacage; mais je crois que le texte est altéré , et qu'au lieu de los Espanôles estaban encontrados los unos con los otros , ^' los naiurales Us haclan mil
d'ixtlilxôchitl. 1 67
ils finirent par se soulever ouvertement, et tuèrent tous les chrétiens qu'ils rencontrèrent dans la ville. Sans les religieux qui- tâchèrent de les apaiser, et qn\ supplièrent les Espagnols de ne pas maltraiter les habitants dans la crainte d'une révolte que ceux-ci pouvaient exécuter bien facilement ,
les massacres auraient été plus grands encore.
Les Mexicains étaient plongés dans la plus
grande tristesse, ils se plaignaient de ce que Cortès avait presque enchaîné et emmené dans des pays si éloignés, leurs rois et leurs chefs; ils pensaient qu'il ne les avait conduite avec lui que pour les tuer en trahison, comme effectivementcela arriva. Les Espagnols étaient très-mal avec les religieux, qui prenaient parti pour les Indiens, si bien que peu s'en fallut
moUstias.,. il faut lire après otros ^ j' a los naturaUs, etc. C'est-à-dire : la division se mit entre les Espagnols, et ils n« cessèrent de maltraiter les naturels, qui finirent, etc.
l68 RELATION
qu'ils ne les chassassent de Mexico. Il arriva
même un jour que, dans un sermon, un prédicateur leur reprochant leurs actes criminels, ils se révoltèrent contre ce religieux , et furent sur le point de le jeter à bas de sa chaire; mais la présence d'esprit et la prudence du saint frère Martin de Valence firent que ce prélat )es apaisa, les ramena à l'amour de Dieu , et empêcha que ces chrétiens , ces Espagnols , ne se conduisissent comme des barbares.
Ixtlilxôchitl , les autres rois et les chefs, apprirent tout ce qui se passait pat des messagers que l'on expédiait exprès chaque jour- Ce prince fit dire à Izquinquani , son gouverneur, que si les religieux étaient inquiétés parles Espagnols, ils se retirassent à Tezcoco, où ils seraient à l'abri des mauvais traitements de leurs compatriotes , et qu'on leur fournirait tout ce dont ils pourraient avoir besoin. Il donna Tordre de placer une garde nombreuse pour veiller jour et nuit à la su-
d'ixtlilxôchitl. 169
reté dé leurs personnes. Izquinquani suivit ces instructions avec toute l'exactitude possible.
Les religieux , ne pouvant supporter les méchancetés des Espagnols ,- se réfugièrent à Tezcoco , chez les autres prêtres qui s'y étaient établis avant eux ; ils furent bien traités et bien servis par les habitants; on prétend qu'ils étaient quatre en tout ; ils y résidèrent jusqu'à l'arrivée de Cortès et d'ixtlilxôchitl. Cortès envoya à la ville de Espiritu-Santo , en qualité de gouverneuFs, le facteur Gonzalo de Salazar, et le contrôleur Peralmindès Chirinosde Ubeda, avec pouvoir de suspendre et de punir Alonso de Estrada et Rodrigo de Albornoz , s'ils étaient coupables, et de prendre les rênes de Tadministration. Quand les nouveaux gouverneurs furent arrivés à Mexico, les Espagnols, loin de se soumettre, se révoltèrent; des disputes et des dissensions très-vives s'élevèrent entre les officiers, et la guerre civile commença. Un grand nombre
1 70 IlELATION
d'Espagnols furent tués , et la ville fut sur le point d être ruinée de fond en comble; Les Espagnols avaient fait beaucoup de mal aux naturels, mais ce fut encore pis dans cette révolution; les chrétiens leur faisaient mille mauvais traitements et pillaient leurs propriétés.
I^es habitants de Huaxacac , de Zihuatlan et d'autres pays supportèrent de cruelles persécutions de la part des Espagnols qui habitaient chez eux , surtout de certains mineurs révoltés qui se répandaient dans le pays pour enlever les Indiens et les forcer de travailler aux mines. Péralmildès marcha contre eux à la tête de cent cavaliers espagnpls , de deux cents fantassins , et de je ne sais combien de mille de naturels, Aculhuas et Mexicains, que le gouverneur pourlxtlilxôchitl, fournit comme troupes auxiliaires. Les insurgés se fortifièrent sur des hauteurs. Péralmildès remarqua que leurs forces étaient considérables , il craignit de ne pouvoir les vaincre; cependant, ayant
D IXTLILXOC^ITL. 1 7 I
appris qu'ils avaient d'immenses richesses et un très-grand serpent en or, il les tint bloqués pendant quarante jours ; mais une nuit ils s'échappèrent avec leurs trésors sans qu'on s'en aperçût , et laissèrent les Espagnols tout honteux d'avoir été trompés. Ceux-ci firent leurs efforts pour les rejoindre à Zihuatlan. Jamais ils ne purent parvenir à soumettre ces insurgés ; ils retournèrent ensuite à Mexico , où se passèrent des événements très-importants, dont je ne parlerai pas ici , parce qu'ils ne se rapportent pas à cette histoire. Ceux qui désirent les connaître n'ont qu'à lire la Chronique des Indes (i). On y trouvera une relation étendue des faits qui concernent les Espagnols ; mon projet se réduit à écrire l'histoire des souverains de ce pays , et en partie de don Fernand Ixtlilxôchitl , de ses frères et de ses parents , parce que leurs faits héroïques sont , plus que ceux des autres, ensevelis dans
(1) Voyez aussi Chimalpain , t. 2 , p. 120 {Note de Ndii. mex. ).
173 RELATIOir
l'oubli, etque personne ne se souvient d'eux ni des services qu'ils ont rendus aux Espagnols, ainsi qu'on l'a vu et qu'on le verra plus loin. Enfin grâce à l'administration de Alonso de Estrada et du châtiment qu'il infli-> gea aux coupables , la ville de Mexico fut pacifiée, et les Espagnols^ furent soumis.
II est évident, et c'est un fait connu de tout le monde , que Quauhtemoc et les autres seigneurs moururent innocents , que leur accusation fut calomnieuse , puisque jamais leurs sujets ne prirent les armes contre les Espagnols , jamais ils ne se révoltèrent ; ils se plaignirent seulement des travaux dont on les accablait. Ceux-ci leur répondaient de les supporter pour l'amour de Dieu, de considérer les longs voyages qu'on faisait faire à leurs rois, et pendant lesquels ils mouraient de faim , de chaleur ou de froid, maux qu^ils supportaient avec autant de patience que s il les eussent endurés pour eux-mêmes. Il est certain que, sans l'amour que les naturels portaient à
d'ixtulxqghitl. 173
leurs souverains, ainsi que je l'ai déjà dit , se voyant tyrannisés avec acharnement , ils n'auraient pas laissé ua seul Elspagqol en vie; ce qu'ils auraient pu faire très-facilement, car, à cette époque , les chrétiens n'avaient pour eux ni Tezcoco, ni Tlaxcalan, ni d'autres pro^ vinces dont Cortès s'empara par la suite; et même ils étaient divisés.
Ceux qui ont écrit ou qui ont* dit que
Quauhtemoe et les autres seigneurs furent misa mort parce qu'ils avaient voulu massacrer les Espagnols , les calomnient, et il est certain qu'ils ne tiennent ces discours que pour excuser les crimes et les trahisons des Espagnols, sans qu'aucune relation, sans qu'aucun poème ait jamais dit que ce fût vrai. 11 n'existe pas d'histoire ni de romances (i) qui racontent ainsi ce fait, et tous les naturels
(i) Les Espagnols appellent ainsi des pnëmes historiques dans lesquels ils racontent les faits les plus importants de leurs annales. Presque toutes les ferres des Maures sont écrites dan» des Bomanteros, Les Indiens avaient aussi des écrits de ce genre. Voyez à l'appendice la pièce sous le n. VIII.
de la Nouvelle-Espagne, historiens ou poètes, disent d'une seule voix que c'est une calomnie, aue la mort de ce prince est un acte de tyrannie infâme. Les ouvrages des historiens espagnols m'engagent à m'exprimer ainsi ; mais je n'en suis pas surpris, ils n'ont écrit que ce que Cortès et les autres auteurs de cette barbarie leur avaient communiqué par des notes. Ceux qui sont venus par la suite ont suivi ces historiens sans s'assurer de l'exactitude des faits (i).
Cortès et ceux qui se rendaient à Ibueras étant arrivés à la ville de l'Espiritu-Santo, Ixtlilxôchitl et Quauhtemoc firent prévenir les souverains de Tabasco et Chicalanco qu'ils étaient arrivés, et que Cortès se dirigeait sur Ibueras. Us leur ordonnèrent d'envoyer une peinture danslaquelle furent représentés toute la route, les villes et les villages par où il fal-
(i) La force de la vérité a pu seule donner à cet écrivain indien le courage de soutenir ces assertions avec tant de force en présence du vice-roi du Mexique , et d'un tribunal sous les yeux duquel il exposait ses jours ( Note de Védit, mex, ).
d'ixtlilxôchitl. 175
lait passer, les rivières à traverser , et* de lui expédier quelques marchands qui connussent les montagnes et le rivage, afin de servir de guides. Les souverains de Talasco et de Xicalanco ayant reçu les ordres de leurs rois , firent aussitôt représenter toute la route et les villes par où il fallait passer (i). Quand la peinture fut achevée, ils l'envoyèrent avec dix nobles très-savants afin de lexpliquer. Ces derniers étant arrivés pour s'acquitter du message dont ils avaient été chargés , on leur fit faire toute la route , depuis Xicalanco jusqu'à Nacoynito, et même jusqu'à Nicaragua. Ixtlilxôchilt examina la peinture avec les autres seigneurs; ils la firent voir à Cortès, qui en parut très-content, et remercia les habitants de Talasco et de Xicalanco ; ceux-ci lui donnèrent avis que tous les villages par où on devait passer étaient abandonnés, parce
(i) Cette circonstance est confirmée dans la relation de Cortès dont j*ai parlé plus haut. Ce conquérant cite fréquemment cette carte , et se loue de son exactitude.
17^1 BBLATIOJf
que les Espagnols les avaient pillés et brûlés; qu'en conséquence les hf^bitants avaient pris la fuite et s'étaient retirés dans les déserts. D'après ces avis on expédia sur la rivière de Tabasco des navires chargés de vivres, et l'on partit. Après avoir fait huit ou neuf lieues on traversa dans des barques une rivière trèsgrande, et l'on arriva à Tonalan. On parcourut ensuite une distance à peu près égale jusqu'à un cours d'eau nommé Quiyacuilco. Peu loin de là Cortès passa une rivière considérable qui força de construire un pont de bois de près de mille varas (i)de long près du bord de la mer. Les naturels chargés de ce travail s'en acquittèrent avec beaucoup d'adresse. L'armée fit ensuite trente ou quarante lieues; elle franchit cinquante cours d'eau, qui forcèrent les naturels à faire un pareil pombre de ponts; puis on arriva dans la province de Gopilco, et ensuite à une ville nommée Anaxaxucan,
(i) Cortès dit neuf cent trente-quatre pas : la vara on aune de Castille , a trois pieds
d'ixtlilxochitl. 1 7*7
qui est au delà et après laquelle il fallut gravir des montagnes très-escarpées ainsi qu'une trèsgrande rivière , nommée Quetzapalan. Alors on fit usage des vivres qui étaient à bord des grosses caravelles ou navires de transport; car cette grande rivière se jetait dans celle de Tabasco. Beaucoup de naturels amenèrent des canots qui servirent au passage de l'armée. On resta vingt jours à Zihuatlan ; on se rendit ensuite à Chilapan , où l'on franchit encore une rivière sur un pont que l'on fit exprès, Chilapan , comme les autres villes , avait été brûlée et détruite par les Espagnols ; elle était donc inhabitée- Deux hommes seulement y restaient, parce que les guides leur avaient donné avis de l'arrivée des Espagnols, de leur roi et de toute l'armée. Cette province dépendait de Tezcoco ; l'armée passa un grand cours d'eau, nommé Chilapan. Conduite par ces deux hommes , elle se rendit à Otamoztepec. On fut deux jours à faire quatre ou cinq lieues , à cause de la difficulté du chemin et
de beaucoup de rivières qui donnèrent bien du mal à nos troupes. Elles s'y reposèrent six jours ; on y fit provision de vivres , et Ton y trouva une quantité considérable de maïs et de fruits. De là on se rendit en deux jours à Iztapan , avec autant de peine que dans les dernières marches. Les naturels ayant aperçu les Espagnols , prirent la fuite avec leurs femmes et leurs enfants, en emportant tout ce qu'ils purent; car ils avaient appris, par les habitants de Zihuatlan, comment on avait traité leurs voisins. Un grand nombre se noyèrent en passant la rivière. Ixtlilxôchitl les envoya appeler, et leur ordonna de retourner ; il leur fit dire que Ton ne voulait point les maltraiter. Quand ceux-ci se furent assurés que c'était la vérité , et que leurs rois venaient avec l'armée , ils retournèrent avec leurs chefs en apportant de^ présents. Pendant huit jours que l'armée resta dans cette ville, ils fournirent tout ce dont on eut besoin. Cortès expédia de cet endi^eît.. trois Es-
D^IXTLILXÔCHITL. I «^g
pagnols qui se rendirent à Tabasco , en descendant la rivière sur des canots. Ixtlilxôchitl ordonna aux grosses caravelles d'aller l'attendre dans la baie de l'Ascension , afin que de cet endroit ces navires transportassent les vivres à Acalan , à travers un lac. D'autres canots, accompagnés d'une troupe considérable d'Indiens et de quelques Espagnols, descendirent la rivière pour soumettre quelques villes qui s'étaient insurgées.
On marcha ensuite contre Acalan; mais on n'y trouva que vingt prêtres indiens dans un temple, sur le bord d'une rivière. Les habitants s'étaient enfuis. A peu de distance de là on franchit un marais avec bien des difficultés , puis une lagune où l'on jeta un pont, enfin un second marais , et l'on parvint dans une forêt très-épaisse, composée d'arbres fort élevés, qui laissaient à peine apercevoir le ciel. L'armée y resta égarée pendant deux jours; le troisième elle arriva à Ahuetecpan. Les hommes mouraient de faim ; ils s'y restaure-
rent avec des fruits. Cette villeaussi était abandonnée. Cortès et Ixtlilxôchitl envoyèrent explorer une rivière en suivant le courant, pour voir si l'on trouverait des canots, et si les Espagnols pourraient continuer leur marche à la suite des troupes qui descendaient la rivière. Les éclaireurs, étant parvenus à des terres cultivées, pénétrèrent dans une grande lagune, où ils découvrirent des petites îles, des canots , et un grand nombre d^habitants , qui , les ayant vus, vinrent au-devant d'eux, et se mirent à rire immodérément en voyant la barbe et les habits des Espagnols qu'ils ne connaissaient pas.
Les gens d'Ixtlilxôchitl leur apprirent tout ce qui s'était passé. Ces Indiens, voyant qu'on ne venait pas leur faire de mal , chargèrent leurs canots de vivres, de miel et d'autres pré^ sents, et vinrent voir les rois et Cortès. Ils «'excusèrent d'avoir abandonné leurs villes, en disant qu'ils avaient appris à Zihuatuan que des Espagnols avaient pillé et brûlé un
d'ixtlilxôchitl I 8 1
grand nombre de villages. Ils donnèrent des nouvelles de ceux qui descendaient le fleuve. Ces derniers s'étaient rendus dans leur ville ; le frère du chef de ces Indiens les avait accompagnés avec une escorte pour les protéger contre les autres naturels. On les envoya chercher, et ils arrivèrent chargés de miel, de cacao et de vivres ; ils apportèrent aussi un peu d'or. Les Indiens retournèrent chez eux. Tous ceux des autres villes et villages voisins vinrent aussi voir les rois et Cortès; ils offrirent leur amitié, et chacun d'eux donna l'or qu'il avait; mais ils en possédaient peu : ils suivaient en cela les ordres de Quauhtemoc et des autres chefs. Après avoir brûlé les idoles et les temples, et érigé des croix , on quitta la ville de Ahuatecpan. Deux religieux, au moyen des interprètes qu'ils (Conduisaient avec
eux, expliquèrent aux habitants la loi de l'Evangile : Ixtlilxôchitl et les autres princes les instruisirent dans le même sens, et leur inculquèrent ces grandes vérités.
L'armée prit une route qui conduit droit à la province de Acalan ; on passa une grande rivière au moyen des barques, et pendant trois jours on voyagea dans des forêts trèsépaisses, où Ton souffrit extrêmement. Ixtlilxôchiti , Quauhtemoc, les autres princes et leurs vassaux étaient exténués de faim et de soif, ils ne vivaient que d'herbes. Les Espagnols avaient du maïs; mais ils aimaient mieux le donner à leurs chevaux qu'à l'armée. Trois jours après on arriva à une lagune de plus de cinq cents pas, et profonde de six brasses environ. Comme on n'avait pas de canots pour se rendre à l'autre bord , on construisit un pont immense avec une peine extrême. Ce travail fit courir de grands dangers aux naturels, à cause de la profondeur de l'eau. On y employa six jours entiers ; les Indiens étaient accablés de misère et de faim : les rois mêmes et les chefs ne vivaient que d'herbes et de mauvais fruits sauvages; encore avaient-ils tant de mal à se les procurer,
d'ixtlilxôchitl. 1 83
qu'ils pouvaient à peine assouvir leur faim. Pour faire à leurs souverains un présent con • sidérable , les sujets leur donnaient quelques grains de mais qu ils dérobaient aux chevaux des Espagnols ; car ces gens faisaient plus de cas des bêtes que des rois et des principaux seigneurs. Ils n'emmenaient les animaux que par ostentation , et pour les montrer aux habitants de ces contrées, qui, ne les connaissant pas, désiraient les voir à cause de leur réputation qui s'était répandue. Ces animaux n'étaient d'aucune utilité pour faire la guerre, car le haiit pays était trop montagneux, et les plaines étaient couvertes de marais et de lagunes; c'était un miracle qu'ils pussent s'en tirer : la marche les fatiguait plus que les piétons.
11 faudrait écrire un livre entier pour ^aconter tous les maux que soufiFrirent Ixtlilxôchitl , Quauhtemoc , Gohuanacotzin , les autres princes et leurs vassaux pendant la construction de ceponti sans parler de ce qu'ils avaient
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déjà éprouvé et qu'ils éprouvèrent par la suite. On peut donc concevoir que Quauhtemoc et les autres chefs eurent sujet d'être exaspérés, lorsque , accablés de travail , de misère, et mourant de faim , ils voyaient que les Espagnols n'en prenaient aucun soucis; et que, s'ils avaient pu les tuer tous , sans en excepter un seul , ils l'auraient fait très-volontiers. Jamais ils ne se plaignirent , jamais ils ne montrèrent de faiblesse; tout ce qu'on leur commandait, ils l'exécutaient de la meilleure grâce. Il leur était très-facile alors de massacrer les Espagnols sans courir aucun risque , ou bien de les abandonner pendant la nuit dans des endroits inconnus , et de retourner à Mexico , ce que ces étrangers n'auraient pu faire. Les rois n'auraient éprouvé aucune difficulté , car ils avaient leurs guides. Partout où ils seraient arrivés ils auraient été bien mieux reçus que les Espagnols, puisque les habitante des territoires qu'ils devaient traverser étaient leurs sujets. Ils pouvaient faire ce
D IXTtILXÔ CHITL. 1 85
qu'on leur reproche d'avoir projeté , c'est-àdîre soulever leurs royaumes et leurs vassaux contre les Espagnols; mais, quoique barbares , ils savaient bien que la véritable sagesse , que la loi de l'Évangile , et le salut de leur âme qu'ils désiraient si ardemment, les détournaient d'une telle conduite, et même ils aimaient, ils chérissaient les Espagnols , et ils préféraient soufiFrir la famine et les fatigues plutôt que de voir endurer ces maux aux chrétiens ou à leurs animaux ; et ils se privaient eux-mêmes de nourriture pour les faire vivre. Ce poqt fut la construction la plus surprenante du monde ; les Espagnols étaient émerveillés du talent et de l'adresse des naturels. On passa , et à peu de distance de là on arriva à un marais effrayant, quoiqu'il ne fut pas très-étendu; les chevaux ne purent la franchir. Alors on ouvrit au milieu un canal qui se remplit d'eau , et les chevaux traversèrent à la nage. Quand on fut de l'autre côté on trouva plus
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de cent habitants d'Acalan qui venaient audevant de l'armée avec une grande quantité de vivres et des rafraîchissements. Ils avaient avec eux quatre Espagnols et des soldats qui s'étaient joints à eux, pour prévenir de notre arrivée le roi de la province d'Acalan , nommé Apochpelan. Ce prince apprit avec beaucoup de plaisir que les rois et les grands seigneurs dont ils relevaient,venaient visiter son pays avec les Espagnols, Il les attendait avec tous ses sujets: À\ expédia des envoyés chargés de présents pourCortès, Ixtlilxôchitl, Cohuanacotzin, et chacun des autres seigneurs. Ces envoyés devaient les complimenter sur leur bonne arri* vée. Apochpelan fit dire qu'il attendait l'armée depuis longtemps , car il avait été instruit de son approche par les habitants de Xicalanco ; il fit savoir beaucoup d'autres choses. Cortès reçut un message semblable; toute l'armée fut remplie de joie de ces bonnes dispositions , et les envoyés retourhèrent chez eux.
D'iXtLiLXÔCHITI, . 187
Le lendemain l'armée se mit en marche et se rendit à Tizapetlan , où elle fut fort bien reçue. Les habitants étaient remplis de joie; ils servirent les Espagnols , leur firent toute sorte de bons traitements , et fournirent tout ce qui leur était nécessaire. Après quatre ou cinq jours de repos on partit pour Teotilac( i), à deux lieues de la province d'Acalan. On arriva de bonne heure au bord d'une rivière considérable, la même qui coule à Cohuatzacoalco. On éleva une cabane en paille pour loger Cortès et les siens. Les rois en firent construire une autre avec les matériaux d'un grand temple cîie.
C'était à l'époque du canaval ; comme les naturels avaient vu dans les années précédentes les Espagnols se livrer à des réjouissances , ils firent aussi des fêtes suivant leurs anciennes coutumes. Tout le jour et la nuit fu-
(i) Teotilac d'horrible mémoire, où Quauhtemoc et d'autres rois du continent mexicain furent mis à mort. Suivant le père P. Bétencourt, le prince mourut le i5 février 162 5 (iVb/« de Vèdit, mex, ).
rent passés en divertissements; mais c'était surtout parce qu'ils voyaient le terme des maux qu'ils avaient à souffrir et la fin de leur voyage. Cortès leur avait dit qu'une fois arrivé à Acalan on reviendrait sur ses pas. Tout le monde était donc fort joyeux, les rois se divertissaient et plaisantaient entre eux. Gohuanacotzin dit au roi Quauhtemoc, entre autres plaisanteries : « Seigneur, la pro- » vince que nous allons conquérir sera pour » moi, car vous savez que, suivant les consti- » tutions de mon aïeul Nezahualcoyotzin, et en » vertu des traités qu'il fit avec votre oncle » Ixcohuatzin , ancêtre de votre altesse, la » ville de Tezcoco et mes royaumes doivent ï) avoir la suprématie en tout. » Le roi Quauhtemoc lui répondit en criant : « Dans ce temps- » là, seigneur, nos armées n'étaient pas con- » duites par d'autres, alors il eût été bien que ») votre altesse obtint le premier rang, car » Tezcoco est notre ancienne patrie , et c'est » de cette ville qu'est sortie toute notre mai-
d'ixtlilxôchitl. 1 89
» son ; mais aujourd'hui que nous sommes » aidés par les fils du soleil , grâce au bien » qu'ils me veulent , la couronne m'appar- » tiendra. » Tetlepanquetpatzir) , se mêlant à la conversation, s'écria: « Non, seigneur, puisqu'à présent tout va à rebours, elle est pour moi, car Tlacopan , et le royaume desTecpanèques, qui est le dernier dans l'ordre, doit être aujourd'hui le premier » . Temilotzin, commandant des forces de Mexico , le plus grand seigneur du pays, et qui portait le titre de Tlacatecatl, s'écria: aAh! messeigneurs, comme vos majestés plaisantent sur la poule qu'emporte le loup ravissant, et qu'aucun chasseur ne pourra lui arracher, ou sur le petit poussin que le faucon perfide enlève en l'absence de son gardien , quoique sa mère le défende , comme l'a fait monseigneur le roi Quauhtemoc, qui a défendu sa patrie avec toute l'affection d'un bon père. Depuis lors la paix et la concorde , ces bons pasteurs des royaumes ont abandonné l'empire Ghichimèque, et notre
1 9^ KELATION
tendrirent tous les assistants , et ils le remercièrent de ses bons avis. Les autres nobles qui étaient présents (il y en avait neuf en toi^, parlèrent aussi, se réjouirent et chantèrent des poésies analogues à la conversation. Ces poésies , composées par d'anciens philosophes, prophétisaient tous les maux que les nôtres avaient vus et qu'ils éprouvaient encore.'Cortès, voyant tous ces seigneurs si joyeux converser avec beaucoup d'intérêt et plaisanter entre eux, soupçonna quelque crime, car, ainsi que dit le proverbe , le voleur croit que tous les hommes sont voleurs( i ). Il leur fit dire par les interprètes qu'il trouvait fort mal que des grands seigneurs plaisantassent ainsi (2), qu'il les priait de ne pas recommencer à l'avenir; ils lui répondirent qu'ils n'agissaient point ainsi dans l'intention de lui déplaire, mais pour prendre quelque divertissement et
(i) Piensa el Udronque todossoa de tu coudicion. (t) £n carnayal , grands ou petits , tout le monde cherche à •e faire des malices ( Note de Yédit. mex. ).
D^IXTULXOCHITL. 1 gS
secouer leurs chagrins ; que dans des circonstances comme celles où ils se trouvaient , il était bien que les princes se montrassent contents pour donner aux sujets le courage de supporter leurs peines, en voyant les chefs aussi satisfaits au milieu des privations , des persécutions et des maux de la guerre ; que l'obéissance en pareille occasion , était de la plus grande importance; mais qu'enfin on cesserait de plaisanter puisque cela lui déplaisait.
Cortcs fit ensuite appeler en secret un Indien, nommé Costemexi, qui prit ensuite le nom de Christophe : il éfait d'Ixtapalapan , ou suivant d'autres de Mexicaltzinco. Cortès avait la plus grande confiance en lui, parce que cet homme lui faisait de fréquents rapports sur ce qui se disait ou se passait dans l'armée (car il ne manque pas de brouillons dans ce monde et de langues qui coupent mieux qu'un rasoir). Il lui demanda quels
étaient ces discom\s que les seigneurs tenaient 8. ' i3 ^
entre eux. On s'aceorde à croire que lorsque Ixtlilxôchitl fit mettre à la torture Costemexi à Tezcoeo pour lui faire déclarer ce qu'il avait dit à Cortès, et comment on avait pu faire mourir tant de rois et de seigneurs innocents , d'après ses faux rapports , il prétendit qu'il avait conté les faits ainsi que nous les avons rapportés et tels qu ils s'étaient passés; qu'il avait représenté en peinture neuf personnes, mais quil nuirait pas déclaré ce que Cortès prétendait avoir appris , c'est-à-dire quon voulait se soulever contre lui y et le tuer ainsi que tous les Espagnols. Ceci résulte clairement des écrits <les historiens, des peintures, des relations et de la confession de cet Indien, dont le témoignage calomnieux fut employé par Cortès pour faire périr ces princes innocents. La vérité est que ce conquérant inventa tous les faits qui leur furent reprochés pour se tirer d'une situation difficile , et pour détruire tous les souverains légitimes de ce pays. Le lendemain, jour de mardi-gras, de l'année
D^XTLILXÔCHITL. Ig5
j525, trois heures avant l'aube, tous les rois et les seigueurs furent arrêtés sans qu'aucun d'eux fût prévenu en particulier des mesures que l'on prenait à l'égard des autres. Personne n'en fut instruit, dans la crainte d'une révolte et queCortès ouïes siens ne fussent en danger, et tous ces princes furent pendus les uns après les autres ; d'abord le roi Quauhtemoc, puis Tletlepanquezatzin et ainsi de suite ; Cohuanacotzin fut le dernier. Ixtlilxôchitl, ayant été averti du Supplice des rois, et que l'on pendait son frère, sortit en toute hâte de ses logements , jeta de grands cris et marcha à la tête de son armée contre Cor tés et les siens. Voyant le danger où il se trouvait, et qu'il ne lui restait plus d'autre ressource , il accourut en toute hâte sur le lieu du supplice et coupa la corde qui suspendait Cohuanacoxtzin au moment où il expirait (i); puis il supplia Ixtlilxôchitl de l'entendre , l'as-
(0 Ce passage est loin d'être clair, il paraîtrait d'après le exte que c'estCortès qui coupa la corde; mais on croit générale-
surant qu'il étaitprêt à lui rendre compte de sa conduite, et que , s'il ne la trouvait pas de toute justice, il ferait ce qu'il voudrait. Toute l'armée allait être taillée en pièces; ce prince ordonna à ses troupes de se contenir, et il écouta attentivement Cortès. Celui-ci lui fit voir la peinture de Coxtemexi. Il lui dit que Quauhtemoc, Cohuanacoxtzin et les autres seigneurs voulaient le massacrer lui et tous les Espagnols; que le plus coupable était son frère Cohuanacoxtzin ; qu'il avait d'abord eu soin qu*on ne le pendît pas avant qu'Ixtlilxôchitl ne fût éveillé, afin qu'il le condamnât luimême; mais comme celui-ci tardait beaucoup et qu'il ne voulait pas le déranger de son sommeil , et craignant que l'armée ne se révoltât car il se faisait tard, il avait ordonné de l'exécuter le dernier (1). Cortès donna à Ixtlilxôchitl beaucoup d'autres raisons qui
ment que c'est Ixtlilxôchitl. M, de Bustaïuente est de cet avis. Voyez sa préface en tête de cette relation.
(i) Voici encore une de ces phrases, obscures si fréquentes dans cette relation. Je crois en avoir donné une interprétation
D IXTLILXOCUITL. 1 97
finirent parle calmer, quoique avec bien de la peine. Plusieurs souvenirs se présentaient à sa mémoire , et surtout la foi qu'il avait reçue ; il crut qu'en tenant une autre conduite tout serait perdu, que la propagation de l'Évangile serait arrêtée et qu'il naîtrait des guerres sans nombre. Prenant donc l'affaire du bon côté , il cacha le mieux qu'il put son ressentiment de cette trahison. Comme il était jour, Gortcs et Ixtlilxôchitl , qui s'étaient réconciliés, se dirigèrent sur Iztancamac. Ixtlilxôchitl fit transporter sur un brancard son frère., dont le cou était meurtri par la corde avec laquelle on avait voulu le pendre, et il mourut peu de jours après d'une hémorragie causée par les chagrins et les souffrances.
assez satisfaisante , néanmoins je soumets le texte au lecteur : Que el que mas culpa ténia era su hermaho Cohuanoooxtzin , jr que de industria no lo habia qucrido ahorcar antes , por si se ricordaha ( à despertaba ) para que il propio senlenciase s ^ como via que dormia tanto , por no darle pesadumhre ^jr porque no se alboroiase la gente ^ que era^a tarde y lo habia mandado <ihorcar el ûltimo.
A un jour de marche avant d'arriver à Iztancaraac, un jeune homme, fils de Apochpalan , chef de cette ville , se présenta à Ixtlilxôchitl , et vint lui faire des compliments de condoléance sur la mort des rois et des princes, que l'on avait déjà apprise dans tous les villages de l'Acalan, et comme pour cette raison son père ne voulait pas venir au-devant des Espagnols, ce jeune homme dit qu'il était mort. Ixtlilxôchitl le consola et l'envoya parler à Cortès , qui parut content de le voir , mais il ne voulut pas croire que son père fût mort , car il n'y avait que peu de jours que ce chef lui avait envoyé des messagers.
Ils arrivèrent à un village nommé Teotlycacac , où ils furent bien reçus et bien traités. Cortès contracta une amitié intime avec le chef de ce pays , et il le pria secrètement de lui dire s'il était vrai que Apochpalan fût mort. Celui-ci, l'ayant prié de garder le secret, lui apprit qu'il n'en était rien , et qu'il faisait courir ce bruit pour que Cortès ne vînt pas
D IXTLILX OCHITL. 1 99
sur ses terres , car le supplice des rois avait été très-mal vu dans tout le pays. Cortès lui rendit compte de ce qui l'avait engagé à prendre ce parti , il lui parla de beaucoup d'autres choses qui n'ont pas trait à cette histoire; puis il envoya chercher en secret le fils de Apochpalan, et il lui dit qu'il savait positivement que son père était vivant. Ce jeune homme le voyant si bien instruit , ne put nier la vérité , et lui dit pourquoi son père refusait de venir. Cortès et Ixtlilxôchitl le prièrent d'aller le chercher. Ce prince envoyaplusieurs de ses soldats pour accompagner le fils de Apochpalan , et pour prier ce dernier de venir le trouver sans retard , lui et Cortès. Deux jours après ce chef se présenta; il se rendit d'abord à la demeure d'ixtlilxôchitl : ce prince occupait des temples très- vastes qui sont en fort grand nombre dans cette ville. Ixtlilxôchitl reçut ses compliments de condoléance et pleura avec lui. Apochpalan fit des excuses de ce qu'il ne s était pas présenté ; il
dit que la cruauté que les Espagnols avaient exercée l'en avait empêché , et l'avait engagé à faire dire par son fils qu'il était mort. Il finit par demander pardon à Ixtlilxôchitl , qui reçut fort bien ses bonnes raisons, et pour céder à sa prière il se rendit avec lui à l'habitation de Cortès. Apochpalan dit à Certes le motif pour lequel il avait envoyé dire qu'il ne pouvait venir; il lui offrit son amitié et le pria^ ainsi qu'Ixtlilxôchitl , de se rendre avec lui à Iztancamac ; c'était la capitale de sa province. Il promit qu'ils y seraient bien reçus et bien traités. Le lendemain on partit pour Iztancamac ; l'armée fut logée dans les palais d' Apochpalan ; on y célébra des fêtes et des réjouissan- CCS. Avant d'entrer dans la ville , Ixtlilxôchitl pria Apochpalan d'ordonner à ses architectes de faire son portrait dans un rocher très-élevé , voisin du chemin qui passe près de Iztancamac. Apochpalan suivit ses désirs, et ses architectes le représentèrent au naturel en scupltant le rocher, et avec les mêmes armes qu'il portait
D'iXTLILXÔcniTL. 20 ï
alors. On dit qu'aujourd'hui on voit encore ce portrait, et les chants nationaux appuient cette opinion. Ixtlilxôchitl donna cet ordre , afin que sa mémoire passât à ses descendants, et que son souvenir fût éternel. Lès architectes le représentèrent si bien ; ainsi que je l'ai dit , que rien ne lui manquait. Txtlilxôchitl alla voir ce portrait avec Apochpalan ; quand il y fut arrivé , il fut attendri et pleura, si Ton en croit les poésies. Apochpalan versa aussi des larmes , et tous les seigneurs les consolèrent. On resta quelques jours à Iztancamac , fort bien traité et bien servi; Gortès et Ixtlilxôchitl reçurent d' Apochpalan de nombreux présents , des tasses à chocolat très-curieuses , des tecomates ( tapis indiens ) de différents genres de travail , et beaucoup d'autres objets que fournit cette province, dont tous les habitants sont des marchands. Ixtlilxôchitl fit très-grand cas de ces présents ; Gortès en reçut de semblables , mais il en fut médiorement satisfait, parce qu'il y avait peu d'or.
encore était-il mêlé, avec du cuivre. Cette province est très-vaste ; les foires y sont nombreuses, la plus grande est celle de Nito, qui se tient dans un quartier de la capitale, ainsi nommé.
Quelques auteurs écrivent que la mort de Quauhtemoc eut lieu à Iztancamac ; mais les habitants de cette ville, les peintures, les poésies, les histoires du pays, qui me servent de documents pour cette relation , racontent le fait comme je l'ai rapporté; enfin, quelque opinion que l'on suive, toujours est-il que les princes furent mis à mort dans la province d'Acalan , et que Gortès les fit mourir sans sujet , et seulement pour priver le pays de ses maîtres légitimes. Si ce conquérant avait bien connu les moyens que Dieu employa pour faire de lui ce qu'il a fait, il aurait dû conserver l'existence de ces princes comme ses propres yeux, les estimer comme des pierres précieuses, c'est ainsi qu'il aurait couronné dignement ses hauts faits; mais il
d'ixtlilxÔchitl. 2o3
chercha continuellement à faire mourir les chefs et même leurs descendants ; il fit tous ses eflPorts pour obscurcir leur gloire , et pour la faire profiter à lui seul. Cependant, si l'on observe bien, on verra que, seul avec les siens, il lui aurait été impossible de conquérir ce pays; et, s'il l'a fait, il ne mérite pas de si grands éloges, puisqu'il trouva beaucoup plus d'amis que d'ennemis : encore ne peut-on pas donner à ceux-ci le titre d'ennemis , car ils furent provoqués par les Espagnols. Nonseulement ces derniers ont déjà enseveli dans l'oubli le souvenir des secours qu'ils ont tirés de Tezcoco, de Tlaxcalan et d'autres villes; mais encore ils ont tellement diminué dans leurs chroniques le mérite des vaincus , que c'est une honte. Leurs récits sont tout à fait opposés à la vérité et à la raison. Ils ne suivent pas en cela cette règle qui prescrit d'accroître les forces du vaincu pour augmenter l'honneur et la renommée du vainqueur; ce qui tourne au profit de la gloire, de l'honneur et
de Ja réputation du héros : s'ils avaient fait ainsi, ils auraient assurément plus de renommée qu'ils n'en ont. Certes, Cortès et les autres conquérants auraient fait une grande chose en introduisant l'Evangile dans le Nouveau - Monde , s'ils n'avaient commis les cruautés et les méfaits rapportés dans cette histoire et dans bien d'autres. Aussi Dieu at-il permis qu'il ne restât d'eux qu'un faible souvenir; et la plupart ont fait une mauvaise fin. Quauhtemoc et les autres princes qui moururent avec lui dans la connaissance de Dieu et dans la foi , après avoir perdu leurs royaumes et leurs biens périssables , obtiendront de Dieu, si je ne me trompe, le royaume des cieux, qui est éternel , et plus important pour nous que les honneurs, les richesses et les autres biens de ce monde. Plaise au Seigneur qu'un grand nombre de places, destinées d'abord aux premiers Espagnols qui arrivèrent dans ce pays, ne soient pas remplies par ces malheureux naturels et par quelques-
d'ixtlilxôchitl. 2o5
uns de ceux qui vivent aujourd'hui et dont la misère est extrême. J'ai lu bien des auteurs qui parlent des tyrannies et des cruautés exercées chez d'autres nations; mais quand bien même on les réunirait toutes, elles ne seraient pas comparables aux persécutions et à l'esclavage des naturels. Aussi plusieurs disent-ils qu'ils préféreraient être esclaves à la chaîne que d'être traités comme ils le sont , car au moins ces mêmes Espagnols, qui les tyrannisent si cruellement; auraient pitié d'eux pour ne pas perdre leur argent. Leur misère est arrivée à ce point, que, si l'un d'eux se heurte, tombe ou se blesse , les Espagnols en sont si joyeux qu'on ne peut l'être davantage. Non contents de cela, ils les accablent de toutes les malédictions qui leur viennent à l'esprit. Un Indien meurt-il , ils disent que le diable aurait déjà dû les prendre tous. J'en parle, parce que cela arrive à chaque moment, parce que à chaque instant je l'entends dire : mais puisque Dieu le sait, que sa majesté en est in-
struite , rendons-leur-en des actions de grâces» Les Espagnols partirent ensuite de Iztancamac , et se rendirent à Mazatlan. Ils furent trois jours en route , franchirent deux marais et une lagune; quelques soldats dTxtlilxôchitl qui marchaient en avant, en emmenant avec eux un espion de Mazatlan, furent attaqués par un nombre égal d'ennemis qui s'emparèrent de l'homme qu'ils tenaient prisonnier. Les nôtres, irrités, se battirent vaillamment, et finirent par reprendre Thabitant de Mazatlan. Le chef ennemi reçut un coup de sabre sur le bras , il fut fait prisonnier et conduit à Ixtlilxôchitl pour servir de guide. Quand on fut arrivé au village, on ne trouva personne; tous les habitants s'étaient enfuis en apprenant l'approche des Espagnols , et avec quelle vaillance les Aculhuas combattaient. Ixtlilxôchitl envoya chercher le chef de Mazatlan, qui était enfant, ainsi qu'un marchand de Acalan ; cet homme conduisit l'armée à Tiacac , qui est à un jour de marche de Mazatlan. Les
D IXTLILXÔCHITL. 20^
nôtres y furent bien reçus, bien traités; cependant les ^habitants , qui s'étaient tous enfuis sur une colline du voisinage , ne voulurent point absolument retourner chez eux. On alla passer la nuit à Xuncahuitl, place très-forte, bien peuplée et bien fournie de provisions; on y prit des vivres pour cinq jours , au bout desquels on arriva à Tiacac. Les autres villages avaient été abandonnés, parce que, suivant le rapport des historiens, dès qu'on avait eu connaissance dans tout le pays de la mort cruelle que Gortès avait fait souflPrir aux rois et aux princes , l'épouvante s'était répandue de tout côté, surtout quand l'on eut appris qu'Ixtlilxôchitl et les Aculhuas soutenaient Cortès et les siens. Les habitants de ces différents pays l'ayant su, avaient imité ceux de la province de Quatzacoalco et des pays dont nous avons parlé. La tyrannie des Espagnols qui les parcouraient fut telle , qu'il n'y resta ni hommes ni femmes. Les naturels abandonnèrent leurs demeures ,
208 KELATION
épouvantés des cruautés des Espagnols , surtout lorsqu'ils virent qu'ils se conduisaient ainsi, mendie avec les personnes les plus puissantes.
On marcha quatre jours dans un pays désert; le cinquième, après avoir franchi une hauteur nommée Teteyztacan, Ton arriva à un grand lac y au milieu duquel est la capitale de la province de Tiacac. Aussitôt que l'on fut parvenu à un village entouré d'un grand nombre de cultures , quelques laboureurs vinrent voir les Espagnols; ils s'embarquèrent dans des canots, et arrivèrent sur le lac pour gagner le village. L'armée souffrit extraordinairement, les soldats étaient obligés de marcher dans l'eau jusqu'au genou ; il tombait une pluie très-forte , inconvénient que que l'on avait souffert pendant presque tout le voyage. Ces gens conduisaient avec eux un homme dont nos guides s'emparèrent sur la route; on lui ordonna d'aller prévenir Canec; c'était un seigneur qui gouvernait
d'ixtlilxôc hitl. 2 09
cette province , de lui dire , de la part d'Ix-
tlilxôchitl, que ce prince allait le voir avec les enfants du soleil , qui avaient la même intention, et qui étaient les ambassadeurs du plus grand roi du monde. Cet homme étant parti , Ixtlilxôchitl établit son camp , le fortifia , et Cortès fit de même après qu'ils eurent choisi l'endroit le plus favorable; car cette province était tout à fait inconnue et indépendante du royaume des Chichimèques (i). Le messager revint à minuit avec deux nobles qui étaient au service de Canec. Ils se présentèrent à Ixtlilxôchitl , le complimentèrent sur sa bonne arrivée ; puis ils s'informèrent de son histoire, demandèrent ce que c'était que les fils du soleil, et la cause de leur voyage. Ce prince leur rendit compte de tout , et il envoya chercher Canec, en lui faisant dire qu'il désirait le voir : il leur donna deux chefs en otage , et Cortès un Espagnol - Le lendemain Canec se présenta avec trente
(i) Voyez à l'appendice la note sous le n. IX.
2IO BELATIOl^r
personnes de marque ; il conduisait avec lui l'Espagnol et les deux chefs, et il apportait des présents pour Ixtlilxôchitl et pour Cortès. Il parut très-icontent de voir les Espagnols. Ixtlilxôchitl lui exposa clairement le motif de leur voyage , et lui parla sur la religion : ce chef indien ayant témoigné le désir d'entendre la messe , on la célébra devant lui. Les religieux l'instruisirent sur le saint sacrifice et sur les mystères de la foi , et il promit de renverser ses idoles. Il demanda qu'on lui donnât une croix pour la planter dans sa ville. Après plusieurs discours semblables, comme c'était l'heure de prendre le repas, il fit présent aux nôtres de pain, de poules,
de miel et de poissons. Il offi^t ensuite d'être
l'allié et le vassal de l'empereur, et il conduisit Cortès, Ixtlilxôchitl et plusieurs Espagnols dans sa ville où il brûla les idoles , et l'on partit. .
Comme il était tard, Cortès et Ixtlilxôchitl se mirent en marche avec des guides pour sui-
D^IXTLILXOCHITL. 2 H
Tre les traces des Espagnols et des naturels qu'ils avaient envoyés en avant, et Ton eut bientôt de leurs nouvelles. Toute l'armée arriva dans la ville , car la lagune était tout à fait à sec; l'on campadans une plaine des environs, où l'on passa la nuit. Le lendemain on continua la marche au travers des plaines, où l'on tua un grand nombre de daims qui abondent dans ce pays , puis l'on trouva des chasseurs qui portaient un lion qu'ils avaient tué. On s'empara d'eux, et ils servirent de guides avec des habitants de Tiacac, jusqu'à un grand lac très-profond ; la ville où se rendait l'armée était sur la rive opposée; en voyant les Espagnols , les habitants commencèrent à abandonner leurs maisons; ils emmenèrent leurs enfants et feurs femmes , et se chargèrent de ce qu'ils possédaient. On en prit deux qui s'enfuyaient dans un canot avec une jeune fille. Ces gens conduisirent les nôtres à une lieue de là , dans un endroit par où l'armée pouvait pénétrer dans la ville; quand elle y
2l4 ttELATlOl*
SUS comme sur un pont, avec ]a plus grande facilité. Les Espagnols , qui étaient au désespoir, en conçurent une plus grande jôïe , c'était la semaine sainte , tous s'étaient confessés et préparés à la moi^t. On établit des poutres afior de joindre le rocher à Tàutire rivage ; on passa et Ton alla dormir dans une ville voisine» nommée Teoxoic. 11 y avait peu de monde et encore moins de vivres, dont nos gens avaient le plus grand besoin , surtout les Indiens.
Pepuis que Ton avait consommé les vivres pris à Taxytetl ^ pendant tous les jours de souffrance qu'ils avaient passés, ils ne s'étaient nourris que d'herbes. Les habitants du dernier village où l'on était entré dirent qu'à une journée de marche de là on entrerait dans une province nommée Tahuican , où l'on trouverait beaucoup de vivres et tout ce dont on aurait besoin , mais qu'elle était du côté opposé. Ixtlilxôchitl envoya plus de mille Aculliuas, ses sujets, et qûelqu^'Cspagnols^
D IXTLILXÔCHITL. 2 1 5
pout^iii|^appo:rter des vivres; ces gens y allèrent plusieurs fois , et ils approvisionnèrent 1 armée, mais avec bien du mal. Des Espagnols et des Aculhuas furent aussi expédies dans la province de Azuculin. Ils arrivèrent à une maison où ils trouvèrent sept hommes et une femme qui leur apprirent quejusques à Azuculin la route était unie et très-bonne. Un homme , natif d'Acalan , donna des informations plus complètes sur tout ce qui avait rapport à ce voyage. Quelques jours ^près l'armée partit pour Azuculin , mais sans guides , car celui d^Acalan et les autres s étaient enfuis pendant la nuit. Après trois jours d'une marche difficile on arriva à Azuculin y qui était tout à fait abandonné , l'on n'y trouva point de vivres, et l'on souffrit extrêmement dç la famine. Pendant plus de huit jours ioirliôtres cherchèrent des guides pour les conduire à Nito, mais on n'en put prendre aucun. Ayant bien examiné la peinture qu'ils avaient pour leur indiquer la route,
ils virent que Ton y avait reprcsentéquelques villages soumis à la province de Tunia : ils se mirent en marche et rencontrèrent un jeune homme qu'ils prirent. Celui-ci les conduisit à travers les montagnes à un petit village que l'on atteignit après deux jours de route , mais ils n'y trouvèrent qu'un vieillard qui les conduisit en deux jours à une ville où l'on s'empara de quatre hommes , les seuls que l'on y rencontra , tous les habitants s'étant enfuis. Ixtlilxôchitl leur demanda s'ils connaissaient Nito, et quelle était la distance; ils répondirent qu'il y avait deux jours de marche ; mais, pour plus de certitude, il en fit mettre deux en liberté, et il leur ordonna d'aller chercher quelques habitants pour certifier ce qu'ils avaient avancé. Instruits par les maux qu'ils avaient soufierts, ces deux Indiens partirent et raflaenèrent quelles femmes de Nito, qui donnèrent des informations sur cette ville et sur des Espagnols qui y étaient. Ck)rtés , peu satisfait de cette nouvelle.
D IXTLILXÔCHITL. 2 1 7
envoya plusieurs des siens pour s'informer s'il y avait en effet quelques chrétiens dans cette ville. Ses gens s'y rendirent , prirent quelques hommes , et vinrent rendre compte à Gortès de leur mission. Celui-ci écrivit à un capitaine , nommé Jean Nieto , de lui envoyer des barques pour traverser la rivière , et il se mit en route avec l'armée. On employa cinq jours, tant pour la route que pour passer la rivière et beaucoup d'autres cours d'eau que l'on rencontra dans la province de Tuina. Les Aculhuas souffrirent la famine et de grandes privations. On trouva encore moins de vivres à Nito qu'autre part. Les Espagnols qui y résidaient étaient malades ou mourants de faim. Ixtlilxôchitl divisa ses soldats en deux bandes, il en envoya une chercher des herbes pour vivre , l'autre fut expédiée dans les villages voisins pour voir s'il y avait des provisions ; mais cela fut impossible, ils furent forcés de soutenir des combats terribles contre les habitants. Dans
320 RBLATlOir
qui en descendent , et les menèrent près d'une ville; mais comme la population était nombreuse , les nôtres n'osèrent pas y entrer. Ils couchèrent dans les environs, exposés à de fortes averses, à des orages et aux mousquites. A la pointe du jour ils entrèrent dans la ville ; les habitants dormaient encore. La maison du chef était remplie de gens qui reposaient. Les Espagnols tombèrent sur eux , tuèrent quinze personnes , parmi lesquelles était le chef; ils s'emparèrent d'un pareil nombre d'Indieils,et de plus de vingt femmes. Comment de pareilles cruautés n'auraientelles pas fait fuir les habitants de leurs villes? Les prisonniers les conduisirent dans une autre place plus grande encore, où ils disaient qu'il y avait du maïs et tout ce dont on avait besoin , et' qu'on n'avait pas trouvé dans la première. On prit en route huit chasseurs et quelques bûcherons, puis l'on arriva dans une plaine où l'on se reposa. On y parvint à minuit , après avoir passé un fleuve avec beau-
d'iXTLILXÔCHITL. 22 1
coup de mal. Les habitants , ayant aperçu les Espagnols , rassemblèrent leurs guerriers, allumèrent des feux et jouèrent des instruments. Ixtlilxôchitl dit à Cortès qu'avant d'attendre davantage il fallait entrer dans la ville , la prendre sans retard ou partir à l'instant, car le danger était imminent. Cortès fut de cet avis. On pénétra dans la ville, une multitude d'habitants furent tués , et les nôtres se fortifièrent dans la place. La population prit la fuite, et à la pointe du jour il ne resta plus personne. Aussitôt les maisons furent mises au pillage; on y trouva une quantité d'étofies , du coton , du maïs , du sel et divers objets, ainsi que beaucoup de fruits, des poules , d'autres oiseaux , du chile et du cacao.
Les navires étaient à environ trois journées de marche de là , et la route pour s'y rendre très-diflBcile ; mais comme la ville est traversée par une rivière qui descend à, l'endroit où étaient les bâtiments , on envova dire à ceux
mauvais traitements, qui venaient enlever leurs sujets, et qui les emmenaient de force sur leurs vaisseaux. Ixtlilxôchitl dit à Certes, par l'entremise de son interprète Marina, tout ce que ces princes avaient fait répondre. Ce chef le pria de les tranquilliser, et.de dire aux envoyés d'engager leurs maîtres à .venir pour traiter de leur tranquillité. Ixtlilxôchitl les renvoya donc expliquer plus en détail le sujet de son voyage, et prier leurs chefs de venir sans la moindre crainte; que les Espagnols ne leur feraient aucun mal , qu'ils étaient ses amis ; de lui envoyer des vivres pour son armée qui souffrait beaucoup de la famine , et de lui expédier des ouvriers et des bûcherons pour couper une forêt que Gortès disait qu'il était à propos d'abattre. Aussitôt que ces chefs eurent connaissance du message d'Ixtlilxôchitl , ils réunirent le plus de monde qu'ils purent, se présentèrent avec beaucoup de vivres , et abattirent la forêt.
Apres ces pourparlers et beaucoup d'autres
d'utui-xôchitl. aa5
événeiuenta, Cortès reçut des nouvelles d^»., auditeurs (oldores) de Cuba, qui lui apprenaient que des révoltes avaient eu lieu à Mexico. Trois ou quatre fois il voulut partir sur ses bâtiments ; mais les mauvais temps t'en . empêchèrent. Il prit le parti d'envoyer Martin ■ Dorantes à Panuco avec des lettres. Il était accompagné de grands seigneurs et de nobles de Tezcoco, de Mexico et de Tacuba, qu'Ixtlîlxàchitl expédia à la prière de Cortès. Ce générât donnait l'ordre à ses gouverneurs de faire tous leurs efforts pour calmer les dissensions, quiauraieiit fini par occasionner une révolution dans le pays, et des guerres nombreuses. Martin Dorantes, et les nobles envoyés par Ixtlilxochitl , arrivèrent après bien deslatigues. Cortès avaitexpédié avec cet officier une partie de ses troupes pour batti'e le pays, ainsi que Heriiando de Saavedra, à la tête de soixante Espagnols. Chichi nquatzin était de l'expédition. Ils parcoururent une grande étendue de pay^ , des villes et dtis vil- 3. i5
3a6 KBLATION
li^es trés-richeSy situés dans une vallée. Chichinquatzin se conduisit avec tant d'adresse, que, sans peines et sans recourir à son collègue, il attira un grand nombre de villes à Doti^ parti. Vingt chefs se présentèrent à Ixtlilxôchitl , et offrirent à Cortès et aux Espagnols leur amitié, leurs personnes et leurs sujets. Ils fournirent tous les vivres nécessaires à l'armée dlxtlilxôchitl et aux chrétiens.
Les chefs des provinces de Papayca et de Chiapaxina se soumirent; ils vinrent voir Ixtlilxôchitl , mais ce ne fut plus avec la même amitié que la première fois, car jUs avaient
sur le cœur la conduite des £spasi)Alsvl»|i^rs ♦ '^j ■*■■■•
eux. Lxtlilxèchitl leur avait ias dice. de se
soumettre; ils avaient refusé d'éMOter ses
messagers ; alors ce prince avait sans retard
envoyé des soldats qui s'étaient emparés
d'eux par ruse. Us étaient trois ; le premier
se nommait Chicuey tl , le second Pochotl et
le troisième Mendexeto.
Quand ils furent entre ses mains, il. les
d'ixtlilxôchitl.
livi^ à G)rtès. Des auteurs prétendent que celui-ci les fit mettre aux fers, et leur dit qu'il ne leur rendrait la liberté que lorsqu'ils se seraient soumis, et qu'ils auraient repeuplé les villages. Alors ils envoyèrent dire à leurs vassaux de revenir dans leurs habitations, de déposer les armes s'ils voulaient les voir encore libres. Les habitants de Chiapaxina, ayant appris dans quelle position difficile se trouvaient leurs mjditres, se soumirent sans plus tarder, repeuplèrent leurs villes , et promirent à Ixtlilxôchitl , que , s'il rendait la liberté à leurs chefs, Jamais ils ne se révolteraient, et qu'ils seraient toujours les alliés de Cortès et des Espagnols.
Les habitants de Papayca refusèrent de mettre bas les armes. Ixtlilxôchitl envova un certain nombre de ses sujets avec quelques Espagnols expédiés par Cortès. Une nuit on surprit la ville, et l'on s'empara de trois gouverneurs ou tuteurs du chef du pays, qui était 1res -jeune. Ces trois personnages avaient
2a8 RELATION
usurpé le pouvoir ; le plus puissant se nommait Pizacura.
On s'empara d'eux avec presque tout le butin et on les conduisit à Truxillo ; c'est ainsi que Gortès avait nommé la ville où il résidait Pizacura se disculpa en disant qu'il n'était pour rien dans la révolte, que Matzal en était le chef, que si on voulait lui rendre la liberté il le livrerait aux chrétiens. On le délivt^a^ mais il ne tint pas sa promesse. Ixtlilxôchitl donna l'ordre d'arrêter Matzal; on le lui amena et il le remit entre les mains de Gortès qui le fit pendre. On prétend que ce chef voulait se soumettre, mais que ses sujets n'y consentirent pas. L'armée se dirigea aussitôt sur Papayca, que l'on mit à feu et à sang. Pizacura fut repris avec le jeune homme qui était le souverain légitime. Le résultat de cette expédition fut la pacification du pays(i).
Gortès donna l'ordre de se préparer à partir
(i) Ubi solitudinem faciunfc , pacem appcllant ( Noie de Vèd, mex, ).
D IXTLILXOCHITL. 22Q
pour la province de Hueytlitto et de Nicaragua. Quand il fut sur son départ, les historiens prétendent qu'un de ses cousins , nom*mé Fr. Diego Altamirano, vint lui donner avis de tout ce qui s^était passé à Mexico, et que l'on était sur le point de perdre cette ville à cause des querelles intestines qui divisaient les Espagnols Ce rapport engagea Cor tés à prier Ixtlilxôchitl d'envoyer une partie de son armée dans la direction du Quauhtemalan , pour ouvrir lecheminpar où il avait l'intention
de passer* Ixtlilxôchitl expédia sans retard un
certain nombre d'Aculhuas et des naturels des environs de Honduras pour exécuter ce tra** vail; mais Cortès ayant fait savoir par un courrier qu'il partirait par mer, les gens d'Ixtlilxôchitl ne se rendirent pas a leur destination. Us revinrent par la même route qu'ils avaient suivie quelques jours avant ^ sans attendre la plus grande partie de l'armée et Christophe de Sandoval , qui étaient k Naco , d'après les oi'dres de Cortés et d'Ixtlilxôchitl.
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Quelques auteui^ disent que ce prince partit avec ceux qui allaient préparer la route. Néanmoins l'opinion générale est qu'il resta toujours avec Cortès , et par conséquent il ne voyagea pas par terre.
Ixtlilxochitl donna Tordre à toutes les villes, les bourgs et les villages de faire trouver sur la route ce dont on pourrait avoir besoin. Cette nouvelle combla de joie les naturels, qui attendaient avec impatience le moment où ils pourraient revoir leur souverain, car il avait survécu seul à tous les rois, aux princes et aux grands seigneurs qui avaient accompagué Ck)rtès. Quand on eut bien établi Fadminis^ tration des deux villes que Cortès avait fondées, c est-à-dire Truxillo et la Natividad, les navires étant préparés et bien approvi-^ sionnés , Cortès partit avec vingt Espagnols, et Ixtlilxochitl avec deux cents de ses guei^ riers et beaucoup de chefs du pays. On quitta le port de Truxiilo la huitième année de Toxtti, le iG du mois de tozoztzintli , qui
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répond au i5 aviMi i526. Les mauvais temps les portèrent à Cuba , t)ù l'on dit qu'ils restèrent dix jours. De cet endroit ils arrivèrent en sept jours à Chalchichuecan(i). Ils y débarquèrent et y restèrent huit jours. Ixtlilxôchitl fit parvenir à Mexico, à Tezcoco, à Tacuba et dans d'autres endrc^, la nouvelle dé son arrivée, et il envoya iÉié relation de tous les voyages qu'il avait faits et de tous- les maux qu'il avait endurés. Les habitants se réjouirent unanimement de son arrivée, qui fut pour eux un grand sujet de consolation, mais ilâ furent fort affligés d'apprendre que là mort de leurs rois et de leurs princes était certaine.
Ixtlilxôchitl et Côrtès partirent pour Mexico ; pendant tout le voyage on leur fit des réceptions solennelles; les chefs venaient au-devant d'eux; non-seulement ceux des pays du voisinage, mais même ceux qui demeuraient
(i) Où est aujourd'hui le château de Saint- Juaa ( Alpt« de réd, mex, ).
d'ixtlilxôghitl. :233
auteurs espagnols , et particulièrement Go*mara^ concordent avec moi sur les époques et les endroits dont j'ai parlé dans mon histoire; mais je n'ai rien dit des conquérants ni des conquêtes j parce que je ne traite pas cette matière. Beaucoup d'écrivains espagnols ont tonservé la mémoire de leurs compatriotes et de leurs actes, sans parler d'Ixtlilxôchitl et de ses sujets : les peintures qui me servent pour cette histoire né font aucune mention de cçs prétendues conquêtes, et ne parlent des conquérants que dans les circonstances où j'en ai parlé moi-même.
Excepté Topiltzin , dernier souverain des Toltèques, qui, aux rapports des historiens ^ suivit la même route qu'Ixtlilxôchitl , aucun prince de ce mondé n'a enduré autantde maux que ce dernier. Xolotl voyagea beaucoup > à la vérité , cependant il ne souffrit jamais autant que ce prince; son aïeul Nezahualcoyot* zin , comme on fa vu , supporta de cruels malheurs , il fit des voyages qui durèrent de
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longues années, mais c'était dans sa patrie, dans son royaume. Je crois donc qu'on doit regarder en tout Ixtlilxôcbitl comme un second Topiltzin, prince qui fut errant, malheureux, qui vit la ruine de son empire, puisque c'est sous son règne qu'arriva la destruction de la'monarchie Tokèque , qui avait duré cinq cent soixante-deux ans. IxtlHxôchitl eut le même sort, et 1 empire Chichiméque méridional finit avec lui, après une existence aussi longue.
Outre l'expédition dont nous avons parlé , il y en eut plusieurs dans difFérents endroits, telles que celles de Colima , de Hueymolan , dcTlapalan et d'autres , mais je ne les raconterai pas pour éviter les longueurs* Tlapalan est une province au delà d'Ibueras , ainsi que les poésies et les peintures nous l'apprennent. Ixtlilxôcbitl s'y rendit en personne , et il fournit aux chrétiens des armées considérables, si Ton en croit l'histoire , les relations nombreuses de don Alonzo Axâyaca et d'autres
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auteurs qui sont entre mes mains. Indépendamment de ce que j'ai puisé dans ces écrits , j*ai entendu beaucoup de vieillards en raisonner, car il en existe encore qui en ont fait partie. On prétend que la meilleure armée qui partit de Tezcoco pour les provinces dont nous avons parlé était composée de cinq mille guerriers qu'Ixtlilxôchitl avait pourvus de tous les objets nécessaires, soit «n habillement, soit en vivres. Il leur fitaussi distribuer de larges récoimpenses, suivant Fancien usage. n dépensa une grande partie de sa fortune , son trésor, celui de ses frères , de ses parents, tous les tributs et revenus réyaux qui étaient dans les caisses de son père ou de son aïeul, et qu'il recevait chaque jour de ses sujets , ainsi que des autres royaumes ou provinces soumis aux trois capitales de l'empire. Tout son or, toutes ses pierres précieuses , toutes les richesses des princes, ses parents et ses amis , furent employés à faire des présents à Cortès et aux autres chrétiens qui le harce-
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laient de leurs demandes, tant leur avarice et leur cupidité étaient affamées. Ils avaient les yeux de la convoitise; plus ils voyaient, plus on leur donnait, plus ils demandaient, et jamais ils n'en avaient assez , ainsi qu'on le reconnaît clairement dans divers écrits de plusieurs auteurs.^ Les malheureux Indiens ^ non -seulement partageaient avec les chrétiens leur part de butin, mais ils leur aban^ donnaient tout pour les contenter; et pourtant les premiers qui vinrent dans ce pays attribuent à eux seuls l'honneur des victoires, lorsque Ton sait positivement que les naturels étaient toujours les premiers dans toutes les occasions difficiles. Les historiens cependant les représentent comme des gens sans courage ( como gente de pan y narangia ) , ou pour mieux dire, de la plus grande lâcheté ( came de i^aca). En résumé , les sacrifices d'Ixtfilxôchitl pour la conquête, la conversion de ce pays et le service qu'il a rendu à Dieu et à sa majesté furent immenses, ainsi qu'on Ta vu*
D IXTLlLXOCmTL. 237
Le roi de Tezcoco fut dépouillé de tout, il n'obtint aucun dédommagement; aujourd'hui ses descendants n'ont plus de ressources qu'en Dieu et dans la clémence de Philippe III, notre maître.
Ixtlilxôchitl fut extrêmement peiné d'apprendre ce qui s'était passé depuis son départ jusqu'à son retour. La conduite des trois gouverneurs ou vice-rois , Izquincuani de Tezcoco, Mexicaltecuhtli de Mexico, Contectl de Tlacopan , et des autres provinces sujettes, l'afiDigèrent sensiblement. Il sut tout le mal qu'ils avaient fait, et suivant le rapport des historiens, comment, à l'instigation des Espagnols , ils avaient mis à mort un nombre considérable de riches et de nobles qui ha-* bitaient dans leur gouvernement. Plusieurs étaient frères ou parents d'Ixtlilxôchitl , et ils servaient les Espagnols comme s'ils eussent été leurs esclaves. D'autres , abandonnant leurs biens et leur patrie, se cachaient ou fuyaient en terre étrangère, dans la crainte
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de perdre la vie comme les autres que Ton avait mis à mort sous de légers prétextes ; ou bien , plutôt que de s'abaisser à servir ces misérables qui avaient été leurs sujets, ils préféraient s'exiler. Ces gouverneurs avaient en effet si mal administré , que , non contents de tant de tyrannies, ils avaient fini par piller le peu qui restait dans les villes d'Ixtlilxôchitl et de ses parents; ils avaient dissipé les revenus de l'état, perçus pendant le temps de réxpédition d'Ibueras , et vexé les naturels de toutes les manières. Us avaient construit à Mexico des habitations pour les Espagnols , et leur avaient fait don de terrains appartenant à Ixtlilxôchitl. On a vu des chefs indiens qui , pour un bonnet et même pour des souliers et d'autres objets de moindre prix, faisaient des donations de ce genre , et d'autres beaucoup plus considérables encore pour un habit de drap. Les choses en vinrent à un tel point qu'Ixtlilxôchitl fut indigné contre ces tyrans, qu'il avait institués gouverneurs. Ces geHi
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apprirent indirectement son arrivée, car il ne leur en donna^ pas avis pour voir jusqu'où irait leur impudence. Chaque jour les nobles et les principaux personnages venaient se plaindre amèrement a Ixtlilxôchitl , disant
qu'on les faisait contribuer, qu'on les forçait de servir les Espagnols. Ces plaintes étaient dirigées surtout^ contre Izquincuani , le plus puissant des trois gouverneurs. |Ce chef les appelait piltzintli ^ ce qui veut dire bambins^ et il leur adressait d'autres paroles injurieuses, disant que leur règne était passé, qu'eux, les gouverneurs et les Espagnols , étaient les souverains du pays ,. comme le prétendaient Cortès et les siens. Ixtlilxôchitl en fut profondément affligé.
Le roi de Tezcoco fit convoquer aussitôt tous les nobles et les principaux habitants qui étaient restés. Quand ils furent réunis , il leur ordonna à chacun de prendre son huacatl (ce sont des espèces de paniers, soit en bois, soit en cuir d'animaux), et de transporter des
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matériaux à Mexico pour construire Téglise
de Saint-François, qui en e^t la cathédrale. Ce prince , comme étant leur chef, remplit da pierres un grand huacalt fait en p^au de tigre, et il partit pour cette capitale à la tête des plus grands personnages, chargés de pier** res, de chaux et de sable ; d'autres traînaient des pièces de charpente.
Il les animait et leur disait de mcmtrer de la patience et du courage, sous les yeux même des traîtres; que bien que le travail qu'ils faisaient fut .au * dessous d'eux, ils sauraient Fexécuter seuls sans Taide deii rebelles. Il engagea le peuple à suivre son exemple et à marcher courageusement sur ses traces pour servir Dieu en lui élevant une église ; disant que c'était aux chefs à donner l'exemple ; que puisqu'il avait été le premier à recevoir le baptême , puisqu'il avait marché au premier rang dans les batailles livrées pour la cause divine ou pour l'intérêt de sa majesté , il soutiendrait les chrétienB qui
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le protégeraient tant que Dieu lui domerait 'vie. On a vu que pour montrer l'exemple à ses "sij^jets, il s'était conduit de même à Tépoque de la reconstruction de Mexico. Les naturels^ voyant le zèle et le courage de ce prince extraordinaire, arrivèrent fort gaiement à Mexico, quoiqu'aocablés sous leurs chaînes qui étaient fort pesantes , doubles des fardeaux ordinaires et si lourdes , que des paysans n'auraient pu les porter. Ils se rendirent droit à remplacement qu'Ixtlilxôchitl avait désigné plusieurs années avant poyr les églises de Saint-Joseph, de Saint-François, et pour la cathédrale. Ils se mirent à l'ouvrage. Déjà les habitants avaient presque terminé la maison des ixïligieux ; on disait alors la messe au pied d'une croix fort élevée , qui est tombée il n'y a que quelques années.
Quand la nouvelle église de Saiut-Francois cfut achevée , Ixtlilxochitl , voyant que l'ouvrage avançait beaucoup, retourna à Tez- ^coco et laissa la plupart des grands seigneui^
Son intention était, eq se rendant dans cette ville, de leur faire parvenir tous les matériaux et autres objets nécessaires ; cependant il avait travaillé quelque temps à Mexico , et quoique grand général et souverain du pays entier, on le vit se faire maçon.
Pendant tout le temps que ce prince resta dans cette capitale, les gouverneurs ne vinrent pas le voir , ne lui fournirent aucun secours, et persévérèrent dans leur folle conduite , toujours pour complaire aux Espagnols. Ixtlilxôchitl s'en réjouissait, parce que ces gens lui fournissaient une meilleure occasion de les punir suivant leurs fautes. Quand il fut à Tezcoco, il fit les envois nécessaires, et fournit aux religieux tout ce dont ils avaient besoin , ce qui les consola. Ils se trouvaient charmés de sa bonne société, car ils avaient souffert des persécutions cruelles et bien des tourments de la part des Espagnols, tout cela pour protéger les naturels, dont les maux excitaient leur compassion. Les iMexi-
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cains disent même (et aujourd'hui encore il existe des témoins de ces faits), que la chose arriva au point qu'Ixtlilxôchitl avait choisi des troupes pour garder les religieux, jour et nuit, dans la crainte des Espagnols. On ne pourrait pas le croire ; mais cela est vrai , et voilà pourquoi j'en parle.
Quant aux autres méfaits que les Espagnols commirent lorsqu'ils vinrent dans ce pays, il serait trop long de les raconter. Si quelqu'un me dit qu'étant partie dans la cause je m'éloigne de l'équité , je répondrai que je ne dis rien en comparaison de ce que je pourrais dire ; et si les historiens espagnols n'en ont pas parlé , c'est parce que ceux qui leur ont communiqué des relations étaient les auteurs mêmes de ces faits; que, pour leur honneur, ils se sont tus ; et si quelqu'un avait élevé la voix on ne l'aurait pas cru. Les religieux , premiers fondateurs de la foi évangélique , n'ont pas conservé la mémoire de ces insolences, parce que c'étaient de vrais servi-
teurs de Dieu , 4es saints ; tous étaient de$ saints, à voir leur vie édifiante et digne de louanges. Ils recevaient ces iiyu.res pour l'amour de Dieu ; ils lAen tenaient pas compte. Tout ce que je dis, les nouveaux religieux qui viendront après eux à Saint-François le sauront bien. Le souvenir enest conservé dans des écrits , ceux qui ne les liront pas , on le leur racontera. Enfîn^ soit que ce fut k ca^use^es Espagnols, soitque ce fut dans la crainte d'autres personnes , c'est un fait avéré , que l'on trouve repi^ésenté dans nos peintures , et que Ion a raconté par écrit, qu'à cette époque un grand nombre de naturels veillaient et montaient la garde dans les endroits où résidaient les religieux , à Tezcoco, à Mexico , à Tlacopan , à Xochimilco et à Tlaxacalan ; et qu'ils faisaient sentinelle la nuit comme s'ils eussent été eu pays ennemi. On verra par cela combien est véridiquc l'accusation que les Espagnols ont intentée contre les princes Quauhtemoc , Cohuanacptzin, Tetlepanquetzatzin , en disant
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qu'ils voulaient s'insurger dans les provinces d'Ibueras ou d'Acalan, ce qui n'est qu'un rapport maladroit, puisque ces princes ne gouvernaient pliis. Le pouvoir étaitentreles mains de gens du peuple , de coquins dévoués aux
Espagnols, soumis à leurs ordi*es, et qui méprisaient leurs maîtres légitimes, ce qui fiit eaused'un grand nombre de cruautés.
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Telle est la treizième relation de don Fernand de Alva, qui confirme tout ce que j'ai dit dans mon avant-propos, et qui déchire le voile qui couvrait de nombreux mystères d'iniquités commises par les Espagnols. Elle nous découvre en même temps l'orgueil, la cruauté, l'ingratitude de ces conquérants , la perversité du dernier roi de Tezcoco, que Dieu a commencé à châtier dans ce monde en le rendant un objet de mépris pour ces bandits qu'il protégea avec amour , en foulant aux pieds