CHAPITRE PREMIER
Arrivée des Ingas au Pérou. — Règne de Mango-Oipao.
Après avoir vécu longtemps dans l'état sauvage, les Indiens du Pérou commencèrent à se réunir dans des bourgades et à reconnaître des chefs qu'ils choisirent parmi les plus nobles, les plus riches et les plus vaillants. Bientôt ceux-ci les gouvernèrent plutôt 15. 1
2 bjilboa.
ecMDine de cruels tyrans que connue des pères, et ne s'occupèrent qu'à faire la guerre a leurs Tolsins pour les dépouiller de leurs posses- «ODS. Le plus puissant fut reconnu par tons comme Aef ou Curaca {i) , et il exigea on tel respect de la part de ses sujets , que le regarder en lace était un délit grave. Il y eut aussi beaucoup de changement dans la religion ; car, à cet égard comme sur tout le reste, le chef commandait en despote; et si Ton roulait en parler d'une manière exacte , il faudrait composer un traité particulier pour chaque village. Ce qu'il y a de certain , c'est que quand les Ingas commencèrent à régner , tout était confusion dans le spirituel comme dans le temporel. Les uns adoraient un arbre, une montagne , une fontaine ou un rocher; d'autres, le tigre, le lion, ou quelque autre animal. Quelques-uns même adoraient leur
(i) Cnraca éUit le Téritable nom des chefs chez les Péni- ▼ieiis. Olui de cacique fat importé par les Espagnols ; c'est un mot de la langue des Antilles. Balboa s'en sert quelquefois y mais à tort ; je n*ai pas cependant cru devoir le corriger.
chef. Il serait donc impossible de rendre un compte exact de ces idolâtries. Cependant, dans presque tout le Nouveau-Monde , on regardait le soleil comme le dieu suprême et le créateur de toutes choses. Les premiers temples furent des cavernes et des arbres creux dans lesquels les Indiens cachaient leurs idoles qu'ils allaient invoquer dans le besoin. Us adoraient aussi le tonnerre , les éclairs et les étoiles les plus brillantes. Dans quelques provinces, ils avaient des confesseurs auxquels ils avouaient sans réserve toutes leurs fautes , et qui leur imposaient une pénitence (i). Ils avaient soin de brûler les vêtements qu'ils portaient quand ils avaient commis le péché. Les anciens habitants du Pérou n'avaient pas de sacrifices cruels comme en ont eu les autres nations.
( I ) Garcilasso (liv. Il . ch. xiii) prétend que tout ce que l'on a dit de Tusage de la confession ches les Indiens du Pérou est complètement faux , et n*a été inventé que pour flatter les Espagnols. Mais il est contredit, à- cet égard , par presque tous les historiens.
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neti (le plus ù dire sur l'état du puys avfuit r;irnvée des Ingas , je la raconterai traprès les niémoirrs liu savaot père Chrtstovai de Molina^ et d'après ce que m'ont tlil des vieillards espagnols et indiens très— verses itans cette mati«ne, tant sur ce cpi'ils avaient vu tpie siu^ ce tpi ils avaient entendu raconter à leiii's aieiix«
\ cinq Heties île la ville impériale de Cuzco cm tixiuvotles tHlitiiT^ nommiss Pacari Tomba ou Titmho Tin^9s o\*st-^lire maison du matin ou maison M* la timvirr'. Ces monuments célèbres passent ^HUir èlrtî d'une haute antit{uîte. Le b«Ms qui U*s tHivironne était autrt^îs re5Ç»nU* ctuume saere. Les Indiens racontent qu'à lUie iqHMpu* rrès-reeulee . quatre fireres et t|Uiilrfr ïMfHtrs !H>r tirent un jour de PaGsritauirbu ) \ Les premufTs se uomttmieut Haii^p- Ca|Ha*. Iv'^**"*-**-'^*^^ Vv:u^--Vuca et Vvar-l'chf-
leurs sœurs Marna - Guaca ^ Marna - Cora , Mama-Oello et Mama-Aragua. Toutes les nations voisines furent très-étonnées de l'arrivée de ces nouveaux venus, dont le costume était d'une forme jusqu'alors inconnue. Ils se dirigèrent d'abord du côté de Pachete; mais le pays ne leur ayant pas convenu , ils s'établirent à Guamancancha.
Mango-Capac abusa de sa sœur Marna- Odto
mot ajrar n'a aucun sens dans la langue générale du Pérou , mais qui! devait en avoir un dans celle des Ingas. Mais il n'entre dans aucun détail sur leur histoire, qu'il traite de fable ridicule. Acosta {Hist. de Indias ^ liv. ] , ch. xxv) dit aussi que Manco'Capac descendait de quelques hommes sortis de la caverne de Pacari-Tambo. Garcia {Origen de los Indios , liv. V, ch. viii), en rapportant ce fait, ajoute que Pacari-Tambo veut dire maison de la production. L'opinion la plus généralement suivie est celle de Garcilasso (liv. 1 , ch. xv), qui fait Manco-Capac et sa sœur originaires du lac de Titicaca. Garcia (liv. V, ch. vu) rapporte, d'après Betanços , qu'avant la création du soleil le monde était déjà habité. Tout d'un coup il sortit du lac un seigneur nommé Contici-Viracocha. Celui-ci , ayant réuni quelques Indiens dans un village nommé Tiaguanuco , créa le soleil et lui ordonna de faire incessamment le tour du monde pour l'éclairer. Il créa ensuite la lune et les étoiles. Contici-Viracocha fit ensuite plusieurs statues de pierre et les anima. 11 leur ordonna ensuite de réunir les Indiens et marcha à leur tête vers Cuzco , dont il donna le gouvernement à un seigneur nommé Allca-Vica, de qui les Ingas sont descendus. Garcilasso (liv. 1 , ch. xvui ) rapporte une tradition sem-
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lui déclarant qu'il y resterait enfermé à jamais. Ayar-Auca jeta des cris si épouvantables qu'il épouvantait le ciel et ébranlait les montagnes sur leur base. Mais voyant qu'il ne pouvait, malgré tous ses efforts , recouvrer sa liberté , il prononça contre Tambo-Chacay une malédiction si terrible , que celui-ci fut transformé en pierre sur le rocher même qui fermait l'entrée de la caverne, et sur lequel il s'était assis.
Les frères et sœurs d' Ayar-Auca dirent aux Indiens qu'ils l'avaient fait périr parce qu'il faisait crouler les montagnes et dévastait ainsi les champs cultivés, et parce qu'ils craignaient qu'il n'abusât de sa puissance pour détruire le monde.
Peu de temps après ils se remirent en marche et arrivèrent auprès d'une montagne que l'on nomme aujourd'hui Guanacauri. Ayant aperçu un arc*-en-ciel dont la base s'appuyait sur la montagne, Mango-Capac dit à ses frères : « Ce signe nous est favorable, car il nous an-
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Ayiâi 4ju:Uh leur dit alors : « Adieu, mes
frères , je meurs victime du projet que vous avez formé de vous emparer de l'innocent ministre de ce temple. Je vous perds pour toujours , et vous jouirez sans moi du bonheur et de la puissance qui vous attendent. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas oublier celui qui s'est sacrifié pour vous , et de l'invoquer le premier dans vos fêtes et dans vos sacrifices , et quand vous célébrerez le Guaro-chiqui. »
A peine Ayar-Cacha avait-il achevé ce discours qu'il fut transformé en un rocher que l'on montre encore aujourd'hui dans cet endroit.
Ses frères descendirent la montagne à pas lents et arrivèrent dans un endroit nommé Matagua , où ils résolurent de percer les oreilles au jeune Inga , cérémonie que les Péruviens nommaient Tocochiqui (i) , et qui fut
(i) Les Péruviens se fendaient les oreilles plutôt qu'ils ne les perçaient , et y faisaient des trous d'une grandeur incroyable. Ils passaient dans ce trou des cordelettes qui avaient un quart d'aune de longueur et l'épaisseur d'un demi-doigt. Au bout de
t^ t/LLhOA.
akir« pratiquée pour la première fois. Us o'oubliereut fias ce qu'ils avaient promis à leur frère, et Tinvoquérent plusieurs fois ai disant : i< frère, que notre malheur est grand de ne pouvoir nous réjouir avec toi de voir grandir et embellir ce jeune enfant, notre héritier ! Que notre joie serait grande si le soleil , notre père , avait permis que tu fusses présent à ces fêtes ! n
C'est à cette époque que s'introduisit, chez les Péruviens , l'habitude de pleurer les morts en imitant le roucoulement des colombes, ainsi que les cérémonies du Raymi , du Guicochico et Guarachico , et la fête d'Auricay, qui se celèbre à la naissance des enfants par des réjouissances et des festins qui duraient quatre jours.
Les deux frères qui restaient ne négligèrent rien pour établir leur autorité parmi les tricette cordelette était un pendant qui avait la largeur du pied d'un bocal. C'est pour cela qu'on leur avait donné le surnom d*oreJonfs, comme on le verra plus loin. (^or.Garcilasso, liv. I, chap. XXII.)
bus voisines, et leur firent croire une quantité de fables.
Voilà ce que rapporte la tradition de l'origine des Ingas ; il y a sans doute un fond de vérité. D'après les quipos ou nœuds, aux moyens desquels les Indiens conservaient le souvenir de leur ancienne histoire , il paraît que ces événements arrivèrent vers l'an 949 de notre ère.
Je pense donc qu'une famille qui habitait le haut Pérou conçut, vers cette époque, le projet de fonder une monarchie. Après avoir fabriqué secrètement des vêtements brillants d'or et de pierreries , ils quittèrent le lieu de leur habitation , et ne voyageant que de nuit, pour éviter d'être vus , ils arrivèrent à cinq lieues de Cuzco, dans un endroit où les habitants du voisinage avaient l'habitude de se réunir pour y tenir une espèce de marché et y échanger les produits de leur industrie. Ils apparurent tout à coup au milieu d'eux et profitèrent de leur étonnement pour leur per-
suader qu'ils étaient enfants du soleil , et envoyés par lui. Le bruit de leur apparition miraculeuse se répandit dans la contrée, et ils réunirent bientôt sous leur autorité une lieue ou deux de pays , car il n'en fallait pas davantage alors pour former un royaume.
Ce fut peu de temps après qu'eut lieu la grossesse de Mama-Oello, et que Mango-Capac, fatigué des reproches de son frère Ayar-Auca, le fit tuer d'un coup de pierre par son serviteur Tambo-Chacav, dont il se débarrassa ensuite pour ne pas avoir de témoins de son crime. Quand Mama-Oello fut accouchée de Sinchi-Ruca, on le fit passer pour fils du soleil. Ayar-Cacha fut empoisonné par un magicien qu'il avait voulu dépouiller de ce qu'il possédait, et Mango-Capac, voulant faire croire qu'ils étaient immortels, prétendit qu'il avait été changé en rocher. A la mort de son dernier frère, qui ne laissa pas d'héritiers, il prétendit qu'il avait été enlevé au ciel.
Le séjour des Ingas à Matagua dura plus de
vingt ans. Pendant ce temps, Mango-Capae, qui était brave et prudent, entreprit avec succès plusieurs expéditions militaires. On prétend qu'un jour il lança deux verges d'or, dont l'une alla tomber à Collca-Bamba , mais sans s'enfoncer dans la terre , et que l'autre se planta à Guanaipata, dans Tendroit où est aujourd'hui , dans Cuzco , l'arcade qui est auprès de Saint-Sébastien : ce qui fut regardé comme d'un favorable augure.
Ce fut pour Sinchi-Ruca que l'on introduisit, quand il eut trois ans , l'usage de percer, à cet âge , les oreilles des enfants, et de célébrer à cette occasion une fête nommée Tocockiqui; de leur couper les cheveux l'année suivante , fête nommée Ratochiao ; et quand ils ont quinze ans, celle de Guarachiqui, quand ils mettent les premiers caleçons. On introduisit successivement un grand nombre d'autres cérémonies dont nous parlerons dans la suite.
Quand Sinchi Ruca fut en âge d'être marié, il prit pour épouse Mama-Cauca, native de
Sano et fille de Sutiguaman , chef de la famille du même nom : il en eut un fils qui reçut le nom de (i) Mango-Sacapa , d'après le village de Matagua , où les Ingas avaient habité longtemps. Mango-Capac alla s'établii' à Collca- Bamba , où était tombée la première verge d'or, mais sans s'enfoncer dans la terre ; puis voyant que le terrain n'était pas assez fertile , il résolut de jeter la terreur parmi les naturels, pour s'emparer plus facilement de Cuzco, qu'il convoitait depuis longtemps , et qui n'est qu'à une lieue de là. Cette ville était très-fréquentée par tous les Indiens de trois ou quatre lieues à la ronde; car, alors , on était peu disposé à entreprendre de longs voyages , à cause de la difficulté des chemins et de la différence des langues.
Au bout de quelque temps , Mango-Capac , suivi de son fils Sinchi-Ruca, de tous ses parents et d'une foule innombrable d'Indiens
(i) Je ne comprends pas le rapprochement de ce» deux noms, mais le texte est positif.
quitta Collca-Bamba , et alla se fixer à Guamahquianga^ en se rapprochant toujours de Cuzco. De là y ils allèrent à Guanaipata^ qu'ils regardaient comme un endroit privilégié , parce que c'était là que la verge d'or s'était enfoncée dans la terre.
Se voyant aussi près du but de leur désir^ ils commencèrent à cultiver la terre, en débutant par plusieurs cérémonies superstitieuses. On rapporte qu'en marchant contre lesGuaillas, Mama-Guaco, ayant rencontré un Indien de cette nation , le tua avec un tumi ou couteau de pierre qu'il portait caché sous ses vêtements. H se barbouilla de son sang ainsi que ses compagnons; ils prirent dans leur bouche les entrailles de leur victime, et se présentèrent ainsi devant le village desGuaillas, qui , croyant qu'ils avaient affaire à des gens qui mangeaient de la chair humaine , l'abandonnèrent et prirent la fuite. Copali-Mayta , leur chef, parvint cependant à réunir quelques guerriers : il attaqua Mango-Capac sur
les bords d'un petit ruisseau qui se trouve dans cet endroit , et le força de rentrer dans Guanaipata.
Mango-Capac s'y retrancha jusqu'après la récolte, qui fut si abondante cette année-là , que chaque plant de mais était couvert d'épis depuis le bas de la tige jusqu'à la pointe. La fertilité du sol augmenta son désir de s'emparer de Cuzco. Il prépara une seconde expédition, et attaqua à l'improviste Copali-Mayta , qui n'avait pas su profiter de sa victoire et se tenir sur ses gardes. Fait prisonnier dans un combat, il fut contraint d'abandonner ses états pour sauver sa vie , et prit congé des siens en leur disant : « Adieu ; lorsqu'à l'avenir vous apercevrez les sommets des montagnes couverts de neige , vous pourrez dire : C'est là qu'est exilé l'infortuné Copali-Mayta. »
Mango-Capac et ses compagnons , heureux de se voir maîtres du pays qu'ils convoitaient depuis si longtemps, s'établirent sur l'emplacement de Curicancha , oii l'on voit de nos
jours le couvent des Dominicains de Cuzco.
C'était précisément dans cet endroit que se trouvait le temple du Soleil,
Mango-Capac divisa le plateau de Guzco en quatre parties , qu'il nomma Ovinti Cancha , Chumbi Gancha^ Arambui Gancha etSayu Gancha : c'était dans celle de Ghumbi Gancha que se trouvait la ville de GuzcoXe prince, voyant son autorité bien établie, régla si bien toute chose, qu'il s'attira l'amour et le respect de ses su-jets : il les gouvernait non comme un tyran , mais comme un bon pè e de famille ; il était bon pour tout le monde, même pour lescoupa-" blés , et prenait plaisir k soulager les malheu»reux.
Mango-Gapac mourut vers Tan 1006 après la naissance de J.-G., à l'âge de quatre-vingtonze ans , dont il avait régné soixante. Il eut pour successeur Sinchi-Ruca, que son exemple avait rendu habile dans l'art de gouverner.