‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français (volume 4)Chapitre 2 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Règne de Sinchi-Ruca.

La simplicité des Indiens et l'habitude qu'ils avaient déjà contractée d'obéir à des maîtres étrangers facilitèrent l'avènement de Sinchi- Ruca. Aussitôt que ce prince eut fait célébrer les obsèques de son père, avec les cérémonies usitées à cette époque , et qu'il eut feit placer

sa statue àGuanacauri^ il donna tous ses soins au gouvernement de ses -états. Il avait pris pour épouse Mama-Oello , qui lui avait donné un fils nommé Mango-Sacapa ^ qui montra toujours très-peu d'intelligence.

Sinchi-Ruca gouverna avec la bonté et la douceur dont il avait hérité de son père , et conserva en paix le petit territoire qui formait son royaume et qui n'avait guère que six lieues de circonférence, mais dans lequel un grand nombre d'Indiens de diverses nations et parlant diflFérentes langues étaient venus s'établir. Ce prince eut le talent de maintenir l'harmonie entre eux , en faisant de sa cour un séjour de réjouissances et de fêtes perpétuelles.

Sinchi-Ruca introduisit plusieurs cérémonies inconnues avant lui. Il fut le premier Inga qui porta pour signe de sa dignité l'aigrette que les Indiens nommaient Masca Pajcha ou Suntur Paucatj et le vêtement royal appelé Capac Ongo ou Tarcogualca.

Ce prince mourut en 1083 , à Tâge de soixante-dix-sept ans ^ laissant un grand nombre d'enfants, dont l'aîné, Lloqui-Yupangui ^ lui succéda. Ce nom veut dire le gaucher^ et lui fut donné parce qu'il maniait les armes plus aisément de la main gauche que de la droite. H gouverna avec tant de prudence et d'adresse, que le bruit de sa bienfaisance attira sous sa domination un grand nombre de caciques et de peuplades. Les plus puissants de ces chefs étaient Guaman Samo, cacique de Guaro, et Pachachulla Viracocha, homme rempli deprudence et d'habileté; Tambo-Vincays et Quiliscahes, chefs des Ayarcaches, vinrent aussi se soumettre à lui.

Ce prince et ses amis étaient très-aflBligés de voir qu'il n'avait pas d'héritier. Les Indiens rapportent que le soleil lui apparut sous la forme d'un homme et lui promit qu'il deviendrait un puissant prince , et qu'il aurait des enfants qui lui succéderaient.

L'Inga, consolé par cette j^ision , fît offrir

au soleil des sacrifices d'actions de grâces.

Son frère Mango-Sacapa conçut une trèsgrande espérance de cette apparition, et se reunit avec PachachuUa pour lui chercher une épouse. Us partirent avec une suite nombreuse et allèrent demander Mama-Cava , fille du cacique d'Oma, qui la leur accorda avec joie pour être l'épouse de l'Inga. On la conduisit à Guzco, où les noces furent célébrées avec beaucoup de cérémonies superstitieuses et idolâtres*

Quand les fêtes et les oi^ies qui les suivirent furent terminées , Lloqui*Yupangui alla s'établir avec son épouse à Gurïcancha (i) , où elle mit au monde un fils qui fut nommé Mayta-Capac, ce qui veut dire : Ou trouverat'On quelqu'un de plus riche et de plus puissant ?

La valeur de ce jeune prince croissait avec

(i) Curicaoeha signifie la Maison d'or. C'était le nom du palaisdes Ingas damCuzco, et non celui d'une ville, comme on pourrait le croire d'api^^s le texte.

les années y et il montrait un caraetère vrai* ment royal. Cependant^ il passait pour eruel et sanguinaire y parce qu'en jouant avec les jeunes gens de Cuzco^ il les battait^ leur cassait les bras ou les jambes y et les tuait même quelquefois. En se divertissant un jour avec les enfants des caciques d'Allcay-VilIcas^ il les blessa si dangereusement que leurs pères en conçurent une haine mortelle contre les Ingas, et ne laissèrent échapper aucune occasion de leur nuire. Ils résolurent même de faire périr le jeune prince , et chargèrent dix Indiens de cette expédition. Quand ils arrivèrent à Curicancha^ Mayta^Capac^ Apoc Conde-^Mayta et Tacachungay , ses cousins, étaient occupés , avec d'autres jeunes gens de leur âge, à un jeu de balle nommé cuchu. Ils avaient avec eux deux chiens du pays, d'une espèce un peu différente des nôtres. May ta-Capac voyant arriver ces dix Indiens, et soupçonnant leur mauvais dessein , leur lança sa boule avec tant de force qu'il en tua deux du coup. Ses deux

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cousins^ ayant aperçu dans leur chute les armes qu'ils avaient cachées sous leurs vêtements , allèrent avertir l'Inga et les chefs qui se trouvaient avec lui dans l'intérieur du palais de ce qui s^ passait (i).

Pendant ce temps ^ Mayta->C!apac et quelques personnes qui étaient venues à son secours se mirent à la poursuite des huit Indiens qui cherchaient à s'échapper « Us en tuèrent cinq; les trois autres allèrent porter à leur chef la nouvelle du mauvais succès de leurs projets.

Quoiqu'ils eussent espéré une meilleure réussite y ils s'étaient cependant préparés à la guerre , et avaient fait alliance avec de puissants caciques , tels que Gullu-Inchima et Allcay-Villca.

Quand Mayta-Gapac eut rejoint son père , celui-ci lui représenta que leur puissance était

(i) Herréra (décade 5 , liv. 111, ch. viii) rapporte aussi cette guerre de May ta-Capac contre les Allcay-Villcas ; raais il prétend que la querelle commença , parce que ceux-ci s'amusèrent à briser la cruche d'une femme de Cuzco, qui allait chercher de l'eau à la fontaine.

encore chancelante , et qu'il ne pouvait la consolider qu'en imitant la bienfaisance et la douceur de ses ancêtres. May ta-Capac promit de lui obéir et de se soumettre en tout à ses sages conseils.

Cependant les Allcay-Villcas et leurs alliés avaient réuni une nombreuse armée dans l'intention de détruire entièrement l'empire des Ingas. Les prêtres et les vieillards , connaissant la valeur de Mayta-Capac et voyant combien il était sensible aux reproches qu'il avait reçus de Lloqui-Yupangui , dirent à ce dernier : « SoufiFrez, seigneur, que Mayta- Capac donne à vos ennemis des preuves de sa valeur que sa grande jeunesse l'a forcé de contenir jusqu'à présent. N'arrêtez pas le cours de ses victoires. Il conservera par là votre puissance, et la maintiendra pendant de longues années. Autorisez-le, digne prince, à repousser cette injuste agression , et à châtier l'insolence de ces rebelles. »

Lioqui - Yupangui , persuadé par ce dis-

cours f ordonna à Mayta-Capac de marcher contre les AIlcay-Yilleas et de les punir sévèrement* Mayta-Capac attaqua vigoureusement les révoltés qui s'avançaient en désordre, et les repoussa jusque dans leurs retranche-» ments. Le lendemain ils tentèrent une seconde fois la fortune : vaincus de nouveau y ils es«sayèrent, quelques jours après, de s'emparer par surprise de Guricancha, qu'ils attaquèrent au lever du soleil. Mais Mayta-Capac les chargea avec tant de valeur qu'il les mit en pleine déroute et qu'ils s'enfuirent en laissant un grand nombre des leurs sur le champ de bataille.

Les Indiens racontent que dans cette occasion Mayta-Capac courut le plus grand danger. Sa mort allait décider la victoire en faveur des Allcay-Villcas , ({uand une grêle épaisse vint séparer les combattants. Quoiqu'elle empêchât Mayta-Capac de poursuivre les ennemis, elle jeta parmi eux un tel effroi qu'ils vinrent faire leur soumission et implorer le

pardon de leur révolte. Le bruit de cette victoire s'étant répandu chez les tribus les plus éloignées , leurs chefs s'empressèrent de rechercher l'alliance d'un aussi vaillant guerrier* On distinguait parmi euxUmanapan^ qui régnait sur un pays considérable et habité par une nombreuse population.

D'aussi heureux commencements furent pour Mayta-Capac une occasion de mettre à exécution les excellents conseils qu'il avait reçus de son père. Il donna au peuple des fêtes et des festins y et gagna son affection par sa douceur et sa bienfaisance , sans rien perdre pour cela du respect et de la crainte qu'il inspirait.

Peu de temps après, et vers l'an 1161, Lloqui-Yupangui mourut à Guricancha après un règne de soixante-dix-huit ans. Mayta- Capac , voulant se conformer aux usages de ses ancêtres, épousa, en montant sur le trône, Mama-Gauca, native de Taucaraz. Il en eut, outre Capac-Yupangui , l'ainé, qui lui suc-

nfiè f plusieurs fils, parmi lesquels ou WAri\ue Tarcoguaman , qui se distingua pli %ieurh UÀs à la tète des années.

flepuis cette époque , Mayta-Capac n'entreprit aucune guerre; ce qui lui valut la repu- Uition d'un prince doux et pacifique.

Ijft régne de ce prince est remarquable par rinfluence qu'exercèrent à cette époque les magiciens et les astrologues. Il ne sera donc pas hors de propos de dire ici quelques mots sur le commerce que les prêtres du Pérou avaient avec le démon. Il remonte à la plus tiaute antiquité ; mais comme le souvenir en est déjà bien effacé, il m'a été très-difficile de me procurer à cet égard des renseignements positifs.

Les historiens parlent d'une famille de prêtres qui avaient un tel pouvoir sur les démons, qu'ils forçaient les Guacas et les idoles à répondre à toutes leurs questions. Mayta-Capac, en homme habile, sut profiter de leur influence pour conserver la paix dans son em-

pire. Ces prêtres se nommaient Guacanmachi ( qui Jait parler la Guaca). D'autres, nommés jéjratapuc ( qui fait parler les morts) , obligeaient le démon à entrer dans les cadavres qu'ils consultaient , ou dans le corps de ceux qu'ils endormaient par leurs sortilèges. Les HechecQCf qui devinaient par le moyen du tabac et de la coca , étaient moins estimés et n'étaient guère consultés que par les gens du peuple. Les Cai^iacoc , qui n'étaient que des charlatans , faisaient croire au peuple que dans leur ivresse ils découvraient les choses les plus secrètes. Les Runatinguis préparaient des filtres irrésistibles, ainsi que des Huacanqui ou talismans faits avec des racines de plantes ou des plumes d'oiseaux, qu'on plaçait dans le lit ou dans les vêtements de celui ou celle que l'on voulait séduire.

Tous ces sorciers ne refusaient leur secours à personne , pourvu qu'on les payât bien.

Les Hachus consultaient l'avenir au moven de grains de maïs ou des excréments des

^y\ BALftOA.

mUiiMiii)^ ; on les nommait aussi JUlacos.

l^m yirapifTos brûlaient la graisse des vie- Wmt^^f ^ prétendaient lire l'avenir dans la Kunifég" qui s'en ëdiappait. Les Calpariculs ch- «t^maient les entrailles et les viscères des ani- MMUX sacrifiés , et prédisaient par là la durée 4<^ la vie de ceux qui les consultaient,

Lie^ liwas pfXMlécesseurs de Mayta-Capac, a%*aient considérablement diminué le nombre et ces magiciens et réformé de namlM^eux abus; mais ce prince , les regardant coHuneuu WÊÊcyok de conaer^^er la tranquillité dans ses HMSbs. rétablit leur influence et les ftvorisa beaucoup. Ils continuèrent de jouir d'un ^rand crédit jusqii au rc«fne de Topa-lnga.

Ma]^la-Capac mourut après soixante-cinq «ns de règne. Outre Capac^Yupangui {riche «r puissant^ etTarcoguaman^ dont yious a^^ons é(^ parlée il laissa un grand nombre d\ &nts des deux sèves.

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