‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français (volume 4)Chapitre 10 sur 29 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

NouYelles conquêtes d'Inga-Yupangui. — 11 abdiqua en faveur de son fils Topa-Inga. — Fondation du temple de Pachacamac.

Les deux oncles de l'Inga, Auqui-Yupangui et Tillca-Yupangui avaient quitté dans la vallée de Pohéchos leur prince, dont ils avaient jusqu'alors suivi la fortune; mais TopaCapac, son frère bâtard , resta avec lui ainsi que la

moitié de l'armée. Ils traversèrent le pays 15. 7

des Guayacondos et arrivèrent au sommet de la grande Cordillière , du côte de Guancabamba ; ils découvrirent la province de Pacamoros ; mais ils en remirent la conquête à Tannée suivante , pensant que dans l'intervalle elle se soumettrait peut-être. Ils construisirent seulement une pucara ou forteresse pour tenir le pays en respect, et obligèrent les tribus voisines à fournir des vivres; ringa se rendit de là à Gaxamarca, où on lui fit la meilleure réception.

Auqui-Yupangui et Tillca-Yupangui continuèrent leur marche à travers les plaines, sans éprouver aucune résistance. On dit seulement qu'étant arrivés sur le territoire des Jayancas ils furent attaqués à l'improviste par les Penachis , peuple sauvage qui habitait les flancs des montagnes et qui leur tua quelques soldats.Les deux généraux, irrites de ce meurtre et croyant que le cacique de Jayanca y avait trempé , le conduisirent prisonnier à Cuzco, où il fut retenu pendant

de longues années , jusqu'à ce qu'il eût entièrement prouTé son innocence. Un de ses fils ayant ëtë àCUzco pour solliciter sa liberté, l'Ingà consentit à la lui rendre ; mais ce vieillard mout^ut peu de jours après. L'Inga le fit ettkbaUiUer et fit conduire son corps à Jayanca; daur il désirait faire croire qu'il était vivant, jusqu'à ce qu'il eût pris les mesures nécessaires pour assurer la succession à son fils ; il y réussit, et ses descendants ont jusqu'à nos jouté régné à Jayanca.

Les deux généi*aux continuèrent à parcourir tràtiquilleinent les plaines, et arrivèrent jusque dans la vallée de Chimo, où ils trouvèrent dès richesses considérables en or , en argent et en pierres précieuses. J'ignore si ce fut par forcé ôU dé bonne volonté que Chimo-Capac se soumit; mais on rapporte qu'il quitta Gbimôpour se rendre à Gaxamarca, où l'Inga les attendait*

îls marchèrent tous ensemble vers Cuzco , oÛ ils furent reçus avec une pompe triom-

phale. Outre une immense quantité d'or, d'argent et de bijoux , il ramenait avec lui un si grand nombre de prisonniers , dont il voulait faire l'ornement de son triomphe , que son père lui-même en fut jaloux. Les cérémonies qui furent observées à cette occasion furent les mêmes que celles dont j'ai parlé plus haut. Topa-Inga était suivi des valeureux capitaines qui l'avaient accompagné dans cette expédition , et qui étaient au comble de la gloire j, ainsi que l'empire du Pérou. On célébra des fêtes dont la description ne donnerait qu'une faible idée ; elles mériteraient de passer à la postérité si elles n'avaient été souillées par le sang des victimes innocentes.

Ces triomphes étaient à peine terminés que le démon voulut aussi avoir les siens, car on a bien raison de dire que les fêtes sont toujours suivies de deuil. La jalousie s'empara du cœur du vieil Inga ; il accusa ses deux frères Tillca-Yupangui et Auqui-Yupangui de trahison,

HISTOIRE DU PÉROU. iOÎ

parce qu'ils avaient conduit l'héritier du trône dans des contrées si éloignées et l'avaient exposé à de si grands périls^ tandis qu'il ne les avait pas autorisés à pousser leurs conquêtes aussi loin de Cuzco. Il les condamna à mort, ainsi que Topa-Capac, son fils bâtard, pour avoir manqué à leur devoir. Topa-Inga fut si affligé de cette sentence et si irrité de la cruauté qui l'avait dictée, qu'il résolut de faire tous ses eflforts pour arracher à la mort ses amis et ses parents. Il ne put y réussir entièrement ; t'Inga s'empara de Tillca-Yupangui, qu'il fit périr dans de cruels supplices, Topa-Inga fut plus sensible à cette perte qu'à la joie que lui avaient causée ses triomphes ; mais la crainte d'amener de nouveaux malheurs le força de dissimuler son chagrin.

Avec l'or et l'argent que son fils avait rapportés de ses conquêtes, Inga-Yupangui fit élever des statues à Ticci-Viracocha et à Mama- Oello, et fabriquer la chaîne d'or qu'on voyait à Curicancha. Il en resta encore une grande

quantité qui fut déposée dans le trésor public de Cuzco; c'est pour cela que cette ville était si riche quand les Espagnols s'en emparèrent.

Quelques jours après ^ le vieil Inga Yupangui abdiqua en présence des idoles et de toute la noblesse de Fempire. Topa-Ingafut proclamé avec les cérémonies les plus solennelles; il prit le Topayauri y le Tarcogualca , les Qxotas^ et plaça sur sa tète le suntur paucar ou aigrette impériale. Quand il fut revêtu de ces ornements , les chefs et tout le peuple lui baisèrent les pieds et l'adorèrent. Cette cérémonie fut suivie de fêtes somptueuses et de sanglants sacrifices.

Après avoir distribué des récompenses ma* gnifiques à tous ceux qui l'avaient bien servi à la guerre , Topa-Inga pensa à reculer les bornes de son empire du côté d'Andésuyo.

Lies habitants de ChumbiviHcas , de Cuntisuyo, et beaucoup d'autres qui habitent les plaines et sont connus sous le nom général de \uugas , étaient venus volontairement se sou-

mettre à son autorité. En admettant toutes ces nations au nombre de ses sujets , il leur imposa la condition de lui fournir un certain nombre de travailleurs et de guerriers pour l'expédition qu'il méditait contre Andésuyo.

Ils exécutèrent cet ordre avec le plus grand zèle.

Comme il avait l'intention de rester à Cuzco, car son père était très- âgé et incapable de gouverner, il conféra le commandement de la nombreuse armée qu'il avait réunie à son frère Anmru Topa-Inga, et lui donna pour l'accompagner un autre de ses frères nommé Topa-Yupangui , ainsi qu'Otorongo-Achache et Apoc-Ghalco-Yupangui , ses cousins.

Il se rendit y en quittant Cuzco, sur le versant de la Cordillière qui est situé du côté de la mer du Nord.

U savait difficile de décrire ce que l'armée de ringa eut à souffrir des ennemis^ qui, coqimedes sauvages sans ordre, la harcelaient à chaque instant, sans même songer à obtenir

la victoire. Ils combattaient avec si peu d'ensemble que l'armée ne put jamais les forcei* à livrer une bataille régulière ; ils s'enfuyaient alors de tous les côtés et s'enfonçaient dans l'épaisseur des forêts, où l'on ne- pouvait les atteindre.

Les Péruviens éprouvèrent aussi des fatigues extrêmes au passage des rivières, qui étaient très-rapides et grossies par des pluies incessantes. La chaleur des vallées était insupportable, et le manque de vivres les faisait beaucoup soufirir; mais ce qui les affligeait le plus, c'était de ne pouvoir atteindre l'ennemi. Après avoir traversé les déserts , ils trouvèrent enfin quelques peuplades qui essayèrent, mais en vain , de leur résister. Ils subjuguèrent les quatre provinces d'Opatarisuyo , Mamansuyo, Chunchos et Ghipomaguas. Ils arrivèrent ensuite chez lesManobambas, sauvages qui , pour se parer, se noircissaient les lèvres et les dents avec le suc de différentes plantes, ce qui leur donnait un aspect fort

étrange. L'Inga fit prisonniers les caciques et les chefs de ces provinces j qui se nommaient Vinchicayna et Santa-Guancuiro.

Topa-Inga-Yupangui , frère de l'empereur Topa*Inga , et jeune homme d'une grande valeur , attaqua corps à corps un cacique nommé Nutanguari , le vainquit et le fit prisonnier. Cet exploit répandit la terreur dans tout le pays y où Nutanguari jouissait de la plus haute réputation de bravoure.

L'armée de l'Inga employa dans cette expédition qui ne fut pas toujours heureuse, beaucoup plus de temps que la plupart des soldats ne l'auraient voulu. Un Indien Colla qui en faisait partie parvint à s'échapper, retourna dans sa patrie, et annonça comme certaine la nouvelle que Topa-Inga-Yupangui avait été tué , et ses troupes mises en déroute par les Indiens de l'intérieur, qui en avaient pris une grande partie.

Dés que ce bruit se fut répandu parmi les Collas, ils voulurent profiter de l'occa-

sion et prirent les armes contre l'inga. Aussitôt qu'on eut appris à Cuzco la nouvelle de cette rébellion, Amaru Topa, qui y commandait en l'absence de Topa-Inga, lui envoya en toute hâte des messagers pour lui faire savoir ce qui se passait dans le Collao et l'inviter à se mettre en mesure de punir un attentat si audacieux. L'Inga se décida sur-le-ehamp à abandonner ses nouvelles conquêtes et à suivre le conseil de son frère. Il laissa le oommandement à Otorongo-Achache et se dirigea sur le Collao sans même passer par Gnzoo, y transmettant seulement Tordre de lui exrveyev le plus de renforts possible, car il avait laissé la moitié de son armée à Otorongo-Achache , avec l'ordre d'achever de soumettre le pays et d'aller l'attendre à Paucar-Tambo , en passant par Pilco , et de ne rentrer dans Cuzco sous aucun prétexte jusqu'à ce cpi'il y entrât luimême ^ ce qui était nécessaire à la solennité de son triomphe.

Otorongo-Achache resta donc dans le pays

d' AndésuyOy et Topa-Inga entra dans le CoUao à la tête d'une brillante armée qui était com*mandée aous lui par Gualpac et Alarico, fils de Topa-Inga-Yupangui^ et ses cousins ger-^ mains ^ tous les deux nouvellement nommés à oette dignité ^ ainsi que Cuebuchi et Acbache^ son frère consanguin.

Après s'être avancé à petites journées vers le Collao ^ pour laisser aux malades et aux troupes fatiguées le temps de se refaire ^ il attaqua les Collas , qui s'étaient retranchés dana des forteresses qui portent aujourd'hui lea noms de Francisca-Hernandez y Asillo , Arapa et Lana; il s'en empara après avoir perdu un assez grand nombre de guerriers^ et. fit prisonniers Chuca-Gbuca et Chasuti- Goaquiri ^ qui étaient les principaux chefs de cette rébellion. Pour épouvanter les révoltés, l'Inga les mit à mort et fit faire des tambours avec leur peau.

Après ce terrible exemple , l'Inga distribua des récompenses à ceux qui s'étaient disti»-

gués f envoya à Cuzco les ordres nécessairas pour le gouvernement de l'empire , et se détermina à profiter de sa bonne fortune et à continuer son expédition. Il ne se laissa pas arrêter par les difficultés qui séparent le Chili du Pérou. Il arriva d'abord à Goquimbo^ où il construisit une forteresse dans laquelle il plaça une bonne garnison , et pénétra dans le Chili y où il posa les bornes les plus méridionales de son empire. Il lui imposa un tribut et retourna à Cuzco , chaîné de richesses. Il découvrit dans cette expédition un grand nombre de provinces jusqu'alors inconnues , et des mines très-riches , telles que celles de Porco , Tarapaca , Chuquiabo , Carabaya , et beaucoup d'autres. Il rentra triomphant dans Cuzco , chargé d'immenses, trésors.

Son armée, réunie à celle avec laquelleOtorongo l'avait attendu à Paucar - Tambo , formait , à ce que disent les Indiens , la plus brillante troupe que l'on eut jamais vue. Cette

expédition de Topa-Inga au Collao et au Chili a dû avoir lieu vers Tan 1413.

Inga-Yupangui mourut fort àgé^ après un règne souillé de beaucoup de cruautés, qui avait duré trente-six ans. Aussitôt que les cérémonies du triomphe furent terrainées,on célébra ses obsèques avec beaucoup de solennité. On expédia dans toutes les parties de l'empire Tordre de les honorer par des chants et des cérémonies funéraires. On vantait dans ces poésies ses hauts faits et les principaux actes de son règne. L'on sacrifia à cette occasion un grand nombre de prisonniers.

Quand ces cérémonies barbares furent terminées , Topa-Inga se reposa quelque temps dans sa capitale; il promulgua de nouvelles lois, récompensa les services de ses guerriers, maria les célibataires , reçut les comptes de ceux qui avaient gouverné l'état en son absence, et profita de son séjour à Cuzco pour faire construire dans cette ville une forteresse digne, par son architecture, de plus d'estime

que les Espagnols ne lui en ont accordé.

Quand ces travaux furent terminés , Topa- Inga , qui ne pouvait vivre dans l'oisiveté , résolut de visiter le Bas-Pérou ; il se rendit d'abord à Guamanga et fit ouvrir la route si difficile de Parcos , et de là à Xauxa, où on lui fit voir des monuments de la plus haute antiquité. Les indigènes attribuaient leur construction à des étrangers blancs, de grande taille, et si vaillants, que le climat seul put les vaincre. Il descendit ensuite dans les plaines pour visiter un temple célèbre qui se trouvait dans la vallée de Lima, et prit ensuite la direction de Guarachiri.

L'Inga fut très-satisfait de l'ordre qui régnait dans le service du temple, qui était administré d'après les règlements de l'assemblée générale que son père avait convoquée à Cuzco, comme nous l'avons dit plus haut. Il le conserva, au lieu de le faire abattre comme tous ceux où on ne les observait pas. Il ordonna seulement qu'auprès de là on en construisît un

plus splendide , consacré au nouveau culte et dédié à Pacha-caraac; mais les naturels n'en furent pas mécontents y puisqu'on laissa subsister l'ancien. Le nouveau fut construit sur une éminence et était si magnifique , qu'il donna son nom à la vallée.

L'Inga partit ensuite pour aller soumettre les vallées de M ara , Runaguana et Chincha y et fit venir des renforts de Cuzco, qui descendirent d'abord daiis la vallée d'Acona , où ils livrèrent plusieurs combats^ et où une femme fit des prodiges de valeur. Us traversèrent Hacaries , ensuite Nascas et Yca , dont les habitants les recurent en alliés : mais ceux de Mara ^ de Runaguana et de Chincha prirent les armes pour leur résister. Il faudrait un ouvrage spécial pour raconter tous les événements de cette guerre; je me contenterai donc de dire que ces nations furent vaincues et sévèrement châtiées par Topa-Inga. Il fit construire une forteresse dans leur pays, et fit pendre aux murailles un si grand nombre

de prisonniers , que cet endroit en prit le nom de Giiarco ou gibet*

Après cette victoii^, Topa-Inga rentra dans ses états et alla d'abord à Caxamarca ; il envoya de là aux Ghachapoyas des propositions de paix qu'ils refusèrent, et se rendit à Cuzco, où il promulgua plusieurs lois dignes de louanges. Pendant son séjour dans cette ville, il épousa publiquement sa sœur Mama-Oello.

J'ai déjà dit plus haut qu'elle était accouchée à Tumibamba d'un fils qui fut nommé Guayna- Gapac. Ses noces furent célébrées avec toutes les cérémonies en usage et avec une pompe vraiment royale.

Topa-Inga donna tant de soins au gouvernement qu'en moins de trente ans il renouvela la face du pays et y introduisit une nouvelle manière de vivre. Ces grandes qualités le firent surnommer Pachacuti , ce qui veut dire Tour du monde.

Plusieurs auteurs qui ont écrit tranquillement dans leur cabinet , en Espagne , ont

ajoute à la liste des Ingas un prince auquel ils donnent ce nom ; mais la vérité est que Pachacuti n'est qu'un surnom donné à Topa- 1^8^/ cp^î fut si aimé de ses sujets que quand, par la suite, ils se trouvaient heureux, ils disaient que le temps de Topa-Inga était revenu.

Ce sage prince sentant que toutes les ré* voltes des provinces nouvellement conquises provenaient de ce qu'on omettait d'y construire des forteresses et d'y placer de fortes garnisons , ou du commerce que les troupes que l'on y laissait entretenaient avec les femmes du pays, pour couper court à tous ces abus par une seule mesure, il ordonna qu'un nombre suffisant d'habitants d'une province iraient s'établir dans une autre , amenant avec eux leurs femmes et leurs enfants , et leur accorda , pour les indemniser, dès terres et des privilèges dont ne jouissaient pas les habitants des provinces conquises.

Par ce moyen l'Inga assurait ses conquêtes et imposait à ses nouveaux sujets des sur* veillants qui ne leur étaient point à charge. Dans Texécution de cette mesure, il eut soin de ne pas envoyer les Indiens des terres ftK>ides en terre chaude , et, réciproquement, ceux de terre chaude en terre froide , mais de placer toujours ces émigrants dans des climats qui leur convenaient. On les nommait MitimaèSy c'est-à-dire nouveaux i^enus. Cette mesure produisit tous les bons effets que ringa en attendait.

Topa-Inga fit faire ensuite le dénombre«ment de ses sujets, depuis la province de Quito jusqu'au Chili , en prenant note de leur âge , de leur sexe , de leur nom et de leur profession , fixa les limites du territoire de chaque cacique, et désigna à chaque Indien celui auquel il devait obéir. Les Guaràingas commandaient à mille hommes, et avaient sous eux des Pachacas qui commandaient à cent hommes , et d'autres chefs subalternes

qui commandaient à cinquante et à dix. De cette façon tout le monde travaillait, et l'on punissait sévèrement ceux qui se livraient à l'oisiveté.

Chaque province avait un gouverneur que Von nommait Tucurico, ou inspecteur général. Au-dessous d'eux étaient les Michiés , qui étaient chargés d'inspecter les habitants et d'instruire l'Inga de tout ce qui se passait; et, d'après la loi, tous ces officiers devaient être natifs de la province de Cuzco.

Quelque temps après , une conspiration tramée dans le palais même de Topa-Inga lui fit courir le plus grand danger; mais nous la raconterons dans le chapitre suivant.

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