CHAPITRE IX
GoDJHration contre Topa-luga-Yupangui. — Étymologie du
mot Yanacona,
Topa-Inga avait nommé juge universel de toutes les provinces qu'il avait visitées un de seafrères nommé Topa-Capac, qui avait toute sa confiance; il était trés-aimé de la reine Mama-Oello y non-seulement parce qu'il était son frère, mais encore à cause de son em-
pressement à satisfaire tous ses désirs. Topa- Inga, en l'envoyant visiter les provinces, l'avait autorisé à prendre pour lui les terres et les esclaves qui lui conviendraient.
Topa-Capac abusa tellement de cette permission que son frère lui avait donnée dans l'intention de l'enrichir, qu'il prit à son service un nombre d'Indiens assez considérable pour former une espèce d'armée; il engagea les chefs à secouer le joug de son frère et à le reconnaître pour leur souverain , leur promettant de les traiter avec plus de douceur et de leur accorder une foule de privilèges ; ils lui promirent de prendre les armes aussitôt qu'il les ferait avertir.
Quand Topa-Capac eut fini sa visite et tout préparé pour la réussite du complot qu'il tramait, il revint à Cuzco, rendit compte comme il le voulut de la commission dont il avait été chargé, et commença à étaler beaucoup de luxe et de pompe. Mais il est bien difficile qu'un projet auquel beaucoup de
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personnes sont associées reste longtemps secret. Topa-Inga donna une fête magnifique à Pacari**Tambo , et y fit armer chevalier son fils Topar-Âyar^Mango. Ayant appris que Topa-Capac avait l'intention de profiter de son absence pour lever l'étendard de la r^ volte dans la ville de Cuzco^ il s'absenta de Pacari«*Tambo en prétextant quelque afiaire, se rendit secrètement dans sa capitale ^ et y fit arrêter son frère sans faire aucun éclat. Topa- Gapac 9 ayant été trouvé coupable de haute trahison ^ fut condamné à avoir la tête tranchée, ainsi que ses conseillers et les magistrats qui avaient trempé avec lui dans cette coiyu* ration. Après cette exécution ^ l'Inga se rendit dans les provinces et fit massacrer tous ceux qui avaient pris part au complot.
Après avoir versé des torrents de sang^ ringa fit rassembler dans la ville de Yanayaco plus de six mille Indiens accusés d'avoir fa-briqué des lances pour marcher contre lui»
Mama<*Oello ^ sa sœur et son épouse ^ qui ne
l'avait pas quitté pendant son expédition, le supplia aveo tant de tendresse et d'insistance de se contenter de la mort de ceux qui avaient déjà péri et d'épargner ces malheureux, dont la mort ne pouvait lui être d'aucune utilité, qu'il céda à sa prière, et leur accorda un pardon général. Il ordonna cependant qu'ils. seraient employés au service des Guacas, à garder les troupeaux et à cultiver les champs
de l'Inga, et ne seraient jamais comptés au nombre des habitants lorsqu'on feraitles visites générales.
Comme cette amnistie eut lieu dans la ville de Yanayaco, on donna le nom de Yanayacona à tous ceux qui en avaient profité , et, dans la suite , à tous ceux qui étaient employés au service du palais. Mais comme il était fort long , on appela plus tard simplement Yanaconas les Indiens qui servaient dans la maison du cacique, et qui ne comptaient pas dans les recensements : les Espagnols se servent de cette expression pour
désigner les Indiens employés au service domestique , et qui ne sont ni journaliers ni mitayos.
Quand cette révolte fut étouflPée, l'Inga profita de cette circonstance pour forcer les Indiens à se réunir dans des vil les ^ tandis qu'auparavant beaucoup de tribus étaient dispersées dans des huttes isolées et dans les cavernes des montagnes. Il les força à descendre dans les vallées et à dire un adieu éternel à leurs rochers et à leurs précipices. Il donna à chacune de ces nouvelles villes un cacique capable de la gouverner, leur assigna des terres, et ordpnna que les Indiens travaillassent en commun aux champs des chefs et des caciques. L'Inga ordonna que les caciques auraient pour héritiers l'aîné de leurs flls, ne reconnaissant comme tels que les enfants de la Mama-Guarmi ou femme qui leur avait été donnée par l'Inga ou son représentant. A défaut de fils , la succession passait au frère cadet, et quand il n'y en avait pas non plus.
I*Inga nommait celui qu'il croyait le plus ca-pable de gouverner.
L'Inga leur donnait en mariage déjeunes filles élevées dans les monastères consacrés au Soleil y et où elles formaient trois classes di&* tinctes. Les tumirioos étaient chargés de diercher dans toute leur juridiction les jeunes filles les plus belles et les mieux élevées depuis rage de douze ans jusqu'à celui de qua** torze , et de les envoyer à Cuzco , où on les enfermait dans le couvent ou ayllo.
Les plus âgées des vierges que renfermaient ces temples étaient chargées d'instruire et de surveiller les autres; on les appelait Mama-* Aclla. La seconde classe des Guayor Acila était formée de celles de quinze à vingt ans ; c'était parmi elles que l'Inga choi^ssait ses concubines ou les épouses qu'il donnait aux chefs. On appelait Saya-Payas les nouvelles arrivées qui avaient de dou^e à quinze ans.
Elles remplaçaient les Guayor Acilas à mesure que celles-ci sortaient pour se marier
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OU pour se vouer au service du Soleil.
Ceux qui avaient la hardiesse de pénétrer dans cet asile sacré étaient punis des peines les plus sévères. Celles qui manquaient à la chasteté étaient mises à mort, ainsi que leur complice. Il serait trop long de rapporter toutes les lois relatives à ces établissements.
Topa-Inga ordonna aussi qu'il serait permis à tous les marchands de parcourir librement toutes les parties de l'empire, et menaça d'un châtiment rigoureux tous ceux qui les molesteraient. Il établit des foires et des marchés dans toutes les provinces; il voulut que tous ceux qui y apporteraient de l'or, de l'argent ou des pierreries , fussent obligés de déclarer d'où ils les avaient et qui les leur avait donnés. Far ce moyen, on découvrit un grand nombre de mines fort riches.
Topa-Inga fut aussi le premier qui parvint à calculer la marche du soleil , et qui divisa Tannée en douze mois. Ce calcul ne différait du nôtre qu'en ce que l'année commençait en
décembre. Voici quels étaient les douze mois de ce calendrier :
Rafmi (décembre) • On y célébrait les fêtes et les sacrifices les plus considérables de l'an-^ née. C'était à cette époque que les jeunes Ingas étaient armés chevaliers. Topa-Inga ordonna qu^on y célébrerait les Torochicos, les Guarachicos et lesPatuchicos, qui auparavant avaient lieu dans tout le courant de l'année. Pour aguerrir les jeunes gens^ les vieillards les fouettaient avec des frondes et leur frottaient la figure avec le sang des victimes. L'Inga défendit aux étrangers d'assister à toutes ces fêtes, et désigna le jour où ils devaient quit-^ ter la ville et celui ou il leur était permis d'y rentrer. Le jour fixé pour leur retour , ils étaient invités à assister à un festin composé de pain pétri par les jeunes vierges du Soleil avec le sang des victimes ; c'était une espèce d'hommage et de signe de l'alliance qu'ils contractaient envers l'Empereur. On sacrifiait à cette occasion un grand nombre de lamas
que Ton brûlait ensuite, sur un bûcher composé de morceaux de bois odoriférants et trèsbien travaillés ^ devant les images du Soleil, du Tonnerre^ de TÉclair et des autres idoles. Les fêtes se terminaient par des danses nombreuses que l'on nommait Capac-^raymi.
Para Opiaquiz ou Camay (janvier). Il y avait aussi de grandes fêtes et de nombreux sacrifices. Les cendres des victimes étaient jetées dans les ruisseaux y et les Indiens pensaient que les eaux emportaient avec elles tous les péchés de la nation.
Hatun pucuj (février). Dans ce mois on sacrifiait cent lamas avec beaucoup de cérémonies superstitieuses.
Ingalamo Pachapucuj (mars). On y sacrifiait cent lamas noirs.
j^riguaquiz (avril). On sacrifiait cent lamas tachetés.
Atmicuzqui Àjmoraï (mai). On célébrait dans ce mois beaucoup de fêtes et de réjouissances à l'occasion de la récolte du maïs, qui
leur fournissait abondamment de quoi faire de la chicha, avec laquelle ils s'enivraient. Us répétaient en chœur les chants nommés Aj-mordiy et sacrifiaient des lamas de toute couleur,
Aucaj Cuzqu. (juin) j époque de la fête du Soleil nommée Ynti Raymi. On lui immolait cent lamas sauvages. Les Indiens fabriquaient des statues d'hommes et de femmes en bois grossièrement sculpté, et les couvraient de riches vêtements. Après avoir semé des fleurs devant ces idoles, l'Inga, les chefs et tous les Indiens exécutaient autour d'elles une danse nommée Cajo.
Chaguaguarquiz (juillet). On sacrifiait cent lamas tachetés.
Yapaquiz (août). On immolait cent lamas bruns, et l'on brûlait mille cuyes ou cochons d'Inde en l'honneur de la gelée, de la terre et de l'eau , pour en obtenir d'abondantes moissons.
Cojra liajrmi (septembre). On y célébrait
plusieurs grandes fêtes. Dans celle de Pitua, on plaçait 9 avant le lever de la nouvelle lune, toutes les idoles dans une grande place. Aussitôt que les Indiens l'apercevaient, ils jetaient de grands cris en disant : « Que le mal s'en aille ! » et se divertissaient à se frapper les uns les autres avec des brandons de paille enflammée qu'ils nommaient Pancones. Ils allaient ensuite se laver à un ruisseau ou à une fontaine, et après cette ablution saci'ifiaient cent lamas à laine blanche. On s'enivrait ensuite pendant quatre jours, et Ton mangeait des gâteaux que les Mamaconas ou vierges du temple avaient pétris avec le sang des victimes. On en donnait un morceau à dmque étranger, et l'on en envoyait à toutes les Guacas ou temples du royaume. L'Inga en envoyait aussi comme marque d'amitié aux principaux caciques qui se trouvaient absents de Cuzco*
Orna Rajrmi Puchaiqaiz (octobre). On sacrifiait cent lamas. Si les champs souffraient
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de la sécheresse , les prêtres prenaient un lama , lui attachaient les quatre pieds y le poi^ taient au milieu d'une plaine^ et chantaient un cantique dont le sens était inconnu du vulgaire. Ils répandaient une quantité de chicha autour de cet animal^ et le laissaient dans cet endroit sans lui donner de nourriture jusqu'à ce qu'il tombât de la pluie.
Aja Marca Rajrmi (novembre). On sacrifiait autant de lamas que dans tous les autres mois de Tannée. L'on célébrait à cette époque la fête appelée Raymi'Canca''Rayquiz.
Ce mois se nommait aussi Inti-Raymi. On y perçait les oreilles aux jeunes gens qui devaient, dans le mois suivant^ être armés chevaliers , avoir les cheveux coupés ou prendre leurs premiers caleçons. Les vieillards les passaient en revue. A cette occasion on se livrait à des divertissements et Ton pratiquait plusieurs cérémonies superstitieuses.
Ce fut ainsi que Topa-Inga divisa l'année et répartit les fêtes dans chaque mois. II en
fixa même le jour , afin que tout se fit avec ordre. Mais il faudrait un livre entier pour traiter de toutes les lois et de tous les règlements qui furent promulgués par ce prince.
Il faut ici nous contenter d'un simple aperçu. Nous traiterons^ dans le chapitre suivant , des dernières années de ce prince et de sa mort.