‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en françaisChapitre 19 sur 42 · La province de Canar, aujourd'hui · texte numérisé non relu

La province de Canar, aujourd'hui

Cuenca, avait un temple dédié au Défooii, et situé sur une montagne que Ton désigne encore, pour cette raison , sous le nom de Supaj- Urcu. J'ai dit, plus haut, que, tous les ans , avant l'époque des moissons, les Indiens sacrifiaient cent jeunes enfants à ce dieu : ni les rois de Quito , ni les Incas du Pérou , ni les Espagnols n'ont pu abolir cet affreux

usage, et les naturels continuent encore à profiter de la nuit pour traverser laCordillière et faire un pèlerinage à ce temple , qu'on a détruit tant de fois.

6. La province de Manta avait deux temples qui existèrent jusqu'à l'entrée des Espagnols ; l'un sur le continent , et l'autre dans l'île désignée aujourd'hui sous le nom de la Plata. Le premier était le plus renommé : il était aussi riche et aussi fréquenté par les pèlerins que celui de Pachacamac au Pérou. Il était dédié au dieu de la santé , nommé Umina ; l'idole avait une figure demi-humaine et était faite d'une très-fine émeraude, dont la valeur

excédait tous les trésors réunis de beaucoup d'autres temples.

7. Les malades de toutes les provinces se rendaient en personne dans cet endroi t , portés sur les épaules de leurs parents, ou bien ils y envoyaient quelqu'un à leur place. Quand le grand-prétreavaitreçu les offrandes en or, en argent ou en pierreries , qu'on lui apportait de toutes parts, il se prosternait contre terre et faisait ses invocations. Il prenait l'idole avec sa main, enveloppée d'une étoffe blanche, et la posait sur la tête ou sur la partie souffrante des malades ou de leurs envoyés. On prétend que presque tous s'en retournaient en bonne santé. Elleauraitpeut-être guéri les Espagnols deleur soif des richesses, si malheureusement pour eux les Indiens n'étaient parvenus à cacher si bien l'idole et tous les trésors du temple, qu'on n'a jamais pu les retrouver. ( deçà , ch. 50. )

8. Le temple situé dans l'île était dédié au Soleil; il était aussi très-riche et très-célèbre. Tous les habitants des côtes s'y rendaient pour

y célébrer le solstice d'hiver par une fête qui durait plusieurs jours. On offrait en sacrifice de For, de l'argent, des pierres précieuses, des tissus très-fins, des lamas, et Ton immolait quelques enfants ; mais les Incas abolirent ce dernier usage, (lbid., ch. 55. )

9. La province et l'île de Lapuna avaient un autre temple fameux dédié à Tumbal , dieu de la guerre. Cette nation était aussi guerrière que superstitieuse. L'idole avait une figure effrayante, et à ses pieds étaient diverses armes baignées dans le sang des prisonniers de guerre , que l'on éventrait tout en vie sur l'autel qui était placé au milieu du temple.

L'intérieur de ce temple était très-obscur,i l n'était éclairé par aucune fenêtre ; ses murs étaient couverts de peintures et de sculptures horribles. ( Ibid. , ch. 66. )

1 0. Tous ces temples et toutes ces idoles ne formaient pas un obstacle au système religieux dcHuayna-Capac; car il avait permis , à deux conditions expresses , le culte des dieux parti-

culiers : 1° Ton devait reconnaître pour divinité suprême le Soleil , et lui bâtir un temple dans les provinces où il n'y en avait pas ; 2° on devait renoncer aux sacrifices humains même à celui des prisonniers de guerre; toute nation qui violerait cette loi devait être exterminée. Cependant il ne put abolir entièrement ces sacrifices cruels ; malgré ses efforts et la vigilance de ses gouverneurs, ils se perpétuèrent secrètement , jusque vers les derniers temps, surtout dans les provinces maritimes, qui eurent peu ou point de part à la civilisation de l'intérieur.

41 . Ce prince construisit beaucoup de temples dédiés au Soleil, parmi lesquels plusieurs étaient renommés par leurs richesses et leur architecture. Il agrandit et enrichit ceux quavait construits son père Tupac-Yupangui dans les premières provinces conquises. Ceux des diverses capitales étaient au nombre de huit, et avaient chacun dans leur dépendance un monastère de jeunes vierges consacrées à son ser-

vice. Les lieux où ils étaient situés étaientCarangui, Quito, Latacunga, Riobamba, Atun- Canar, Tumi-Bamba, Huanca-Bamba etTumbez. Il construisit aussi dans d'autres provinces, surtout dans celle de Cayambi, des temples riches et renommés ; mais partout il y avait au moins un petit temple ou un oratoire qui renfermait toujours une image duSoleil en or.

12. Tous ces édifices étaient construits de pierres taillées avec beaucoup d'art, ainsi que je l'ai dit, contrairement aux assertions de Robertson que son désir de ravaler les arts américains a souvent induit dans les erreurs les plus grossières. Il dit que les Péruviens ignoraient l'usage de la chaux, ainsi que de toute autre espèce de matière qui pût joindre les pierres entre elles après qu'elles étaient taillées ; qu'ils les laissaient disjointes et les unissaient simplement à force de les frotter ensemble.

(Hist. d'//mér.,\iv.7, pag. 59). Il est certain, au contraire, qu'ils connaissaient la pierre à chaux qu'ils nommaient Iscu. Ils brûlaient

cette pierre de la même manière qu'on le fait en Europe, et la mêlaient fortement avec une espèce de bitume dont parle Gomara ( ffist. gen. , c. 194 ). Ce mélange admirable dont nous avons perdu le secret avec tant d'autres , par l'incurie des premiers conquérants, était bien meilleur que celui qu'emploie l'architecture européenne ; car il ne servait pas à augmenter le volume de l'édifice , mais simplement à attacher fortement les pierres entre elles ; il était très-fin et trèsgluant ; on n'en mettait que ce qu'il fallait, de la même manière que les menuisiers emploient leur colle pour unir deux planches.

13. Les Européens voyant que les pierres se touchaient sans être séparées par une couche de chaux d'un ou deux doigts d'épaisseur comme dans nos constructions, crurent qu'aucun ciment ne les réunissait , tandis que ce cimentétait au contraire si bon, qu'ainsi quej'ai eu occasion de le voir par mes propres yeux, il est plus facile de rompre ces pierres avec des

pics et des barres de fer, que de les séparer lorsqu'elles sont unies par ce ciment imperceptible, sans lequel l'eau et l'air auraient pénétré dans les réservoirs , dans les bains et dans les fontaines, dont les bords élevés étaient ordinairement isolés et sans appui.

14. Outre ce mélange de plâtre et de bitume, les Péruviens employaient une autre espèce de ciment qu'ils nommaient/>ac/uïcZu, dans lequel ils mêlaient des pierres très-fines et autres ingrédients, de manière à en former une masse aussi dure qu'un caillou ou de l'acier. Toute la grande route des montagnes était faite de cette composition, ainsi que jele dirai en son lieu. Us employaient aussi la tlanca, espèce d'argile fine dont on se servait pour faire de la poterie, et dont ils fabriquaient des briques cuites qu'ils nommaient tica. Si Robertson n'a pu comme moi voir tout cela par ses propres yeux, il aurait pu au moins s'en convaincre par le témoignage d'une foule d'écrivains.

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