‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en françaisChapitre 38 sur 42 · VELÀ8C · texte numérisé non relu

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paternels que maternels, n'avait ordonné ou permis qu'on sacrifiât des victimes humaines, et qu'il n'y avait que quelques provinces nouvellement conquises qui eussent pu conserver cet usage, malgré les lois expresses qui le défendaient. Qu'on ne pouvait lui imputer le crime du cacique de Tumbez, qui avait sacrifié les trois Espagnols, crime qui avait eu lieu au mépris des lois, parce qu'on conservait encore dans cette province beaucoup de coutumes barbares.

29. Ces réponses, qui le justifiaient complètement, ne lui furent d'aucune utilité. Ce que ces accusateurs cherchaient, ce n'était pas la preuve de son innocence, mais un prétexte pour se débarrasser de lui. Pizarrole condamna à être brûlé vif. Les deux assesseurs signèrent pour lui, et il mit une croix au milieu de leurs deux signatures, car c'était là tout ce qu'il savait faire. Des vingtquatre personnes qui composaient le tribunal, les uns signèrent et approuvèrent le

jugement ; mais les autres, loin d'y consentir, protestèrent contre cette injustice manifeste et contre la compétence même des juges.

30. Le nombre de ces derniers était de onze, un peu moins de la moitié. Les historiens ont conservé leur6 noms pour l'honneur de la nation et d'eux-mêmes : ce furent Francisco de Chaves, Diego de Chaves, Francisco de Fuentes , Pedro de Avala , Francisco Moscoso , Fernando de Haro , Pedro de Mendoza , Juan de Herrada, Alfonso Davila , Blas de Atienza et Diego de Mora. Pour remplacer ces onze signatures, Fray Vicente Valverde signala sentence comme juge criminel. Action incroyable et qui serait rejetée comme impos sible si la sentence n'eût pas été envoyée à la cour avec toutes ces signatures ; mais Pizarro s'en réjouit infiniment, parce qu'il se mettait à couvert par cette confirmation donnée à la sentence par un religieux.

31 • La lecture de la sentence effraya beaucoup l'inca; il assura Pizarro de son inno-

cence ; il lui demanda instamment de ne pas plonger ses mains dans son sang innocent et de l'envoyer plutôt à l'empereur Charles- Quint, pour qu'il décidât de son sort ; mais tout fut inutile. L'Inca ne craignait pas la mort, car il avait toujours montré un courage indomptable; mais il regrettait de mourir honteusement sur un bûcher. On lui dit qu'il pourrait échapper à l'ignominie s'il embrassait la religion chrétienne et demandait le baptême. Il accepta de bon cœur ce dernier parti , et ce fut le juge criminel lui-même, le ministre zélé de Jésus-Christ , Fray Vicente Valverde, qui se chargea de sa conversion.

32. On peut facilement se figurer quel zèle il mit à instruire l'Inca, et comment il s'acquitta des devoirs de son saint ministère; puisqu'en un jour, le 29 août, il fut condamné, converti et exécuté. Comrtie c'était le jour de la fête de saint Jean-Baptiste, on le baptisa sous le nom de Jean ; mais il n'obtint pas même de mourir du même supplice que son

patron , et d'avoir la tête tranchée ; à la honte, non de l'Inca, mais de ses juges, il fut étranglé comme un vil criminel : ce fut un soldat nommé Mores qui lui servit de bourreau.

Atahualpa était âgé de 49 ans ; il avait régné à Quito pendant six ans quatre mois, et sur tout l'empire , avant et après sa prison , un an et quatre mois.

33. Il était , dit Goraara , d'une physionomie agréable , sage , courageux , libéral , trèssincère et très-bien fait de corps. Il est inutile de faire des reproches à ceux qui furent cause de sa mort, car le temps et leurs crimes se sont chargés de le venger, et tous ont eu une fin malheureuse. ( Idem , c. 1 1 8. ) Avant de mourir , Atahualpa ordonna aux siens qu'après que les chrétiens l'auraient enseveli , suivant leurs rites et leurs cérémonies, ils déterrassent son corps, et que, l'ayant embaumé suivant la coutume, ils allassent le déposer dans la tombe des anciens rois de Quito. Il reçut la mort avec le courage et la di-

gnité qu'il avait toujours montrés dans toutes ses actions. Pizarro, vêtu de deuil, assista aux funérailles qu'il fit célébrer avec beaucoup d'éclat; mais pendant la nuit les Indiens se réunirent au nombre de plus de deux mille pour exécuter la dernière volonté de leur souverain , ils embaumèrent son corps et le portèrent en répétant des chants lugubres jusqu'à la ville de Quito, qui est éloignée de plus de deux cent cinquante lieues.

Pizarro fait couronner deux Incas. — Il prend possession de Cuzco et de «es trésors. — Le général Quizquiz essaye de défendre l'empire. — Commencement de la quatrième période.

1. Malgré la réussite d'un projet si longtemps médité, Pizarro n'était pas tranquille, car il ne pouvait se dissimuler l'indignation que soulèverait parmi le peuple l'action barbare qu'il venait de commettre, et les sentiments de vengeance dont ce peuple serait animé. Ses forces, il est vrai, s'augmentaient tous les jours de nouvelles bandes d'aventuriers, qui venaient se joindre à lui ; cependant, elles étaient presque nulles, comparées au nombre immense des Indiens.

Ceux-ci savaient déjà, par expérience, que ui les Européens, ni leurs chevaux, n'étaient invulnérables, et que les armes à feu n'étaient pas l'éclair ni le tonnerre, comme ils se l'étaient d'abord imaginé. Pizarro s'était, il est vrai, débarrassé de Calicuchima , un des deux généraux d'Atahualpa, mais il savait que Quizquiz était encore à Cuzco, à la tête d'une puissante armée; et il n'ignorait pas le mépris et les menaces avec lesquels il avait reçu Soto et Bavco.

2. Pour calmer un peu les Indiens et tromper de nouveau les nations qu'il voulait soumettre, il imagina de faire proclamer Inca, Hualpa- Gapac, fils aîné d'Atahualpa, qui était alors âgé de quinze ans. Il espérait par ce moyen calmer les esprits irrités contre lui et se créer un instrument qu'il manierait comme il le voudrait.

3. Il exécuta ce projet avec toute la solennité imaginable, le 30 août 1533; il déclara qu'il ne prétendait pas exercer au nom de sa

nation les droits que lui avait donnés la conquête , et attacha de ses propres mains , sur la tête du jeune prince , la houppe impériale des Incas ; il le présenta aux Indiens comme leur légitime souverain, et lui donna pour habitation le palais même de son père, dans Gaxamarca. Ce stratagème lui réussit très-mal, parce que Hualpa-Capac , quoique jeune encore , n'était pas seulement l'héritier légitime de la couronne , mais aussi des talents et de la valeur de son père.

4. Les événements qui venaient de se passer avaient rempli son àme d'une si vive douleur, et il comprenait si bien les intentions secrètes de Pizarro, qu'il ne fut pas plutôt hors de sa présence, qu'arrachant de son front la houppe impériale, il lajetaàterreet la foula aux pieds avec mépris, en déclarant à ceux qui l'entouraient que jamais il ne porterait ces insignes qu'il regardait comme la marque île son esclavage et de sa honte. Les personnes qui lui étaient le plus dévouées essayèrent de

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le persuader. On employa les supplications et les larmes; mais tout fut inutile : car, continuant à mépriser la marque de sa dignité , et plongé dans la plus amère douleur , il mourut deux mois après son couronnement, victime de ses souffrances morales ( Niza, conq. del Perû. Ucrrera , déc. 1 , lib. 5, c. 2. Rob., lib. 6, fol. 119, pag. 222. )

5. Pizarro était parti un mois auparavant pourCuzco, dans l'intention de prendre possession de cette célèbre capitale , qu'il savait contenir beaucoup plus de trésors que tous ceux qu'il avait vus jusqu'alors. Il avait pris avec lui 500 hommes de ses meilleures troupes, car tous les jours il arrivait de nouveaux aventuriers, attirés par la renommée de ces richesses; il put laisser une garnison considérable à San Miguel , dont il nomma gouverneur Sébastien de Belalcazar, qu'il comptait envoyer de là à la conquête du royaume de Quito, aussitôt qu'il aurait reçu les secours considérables qu'il attendait de Panama et de

Nicaragua. Il plaça aussi une garnison dans Caxamarca et partit pour Cuzco au commencement d'octobre 1533.

6. Quizquiz, apprenant l'approche des Espagnols, laissa une partie de ses troupes pour défendre Cuzco , et s'avança à la tète du reste de l'armée au-devant de Pizarro jusqu'auprès

de Xauxa. Ayant appris que Hualpa-Capac était mort à Caxamarca , et que Ruminahui avait exterminé les autres enfants d'Atahualpa, qui étaient à Quito, il couronna au milieu de son armée l'inca Paulu , qui venait avec lui , et qui , quoique fils naturel d'Huay na- Capac , et d'une concubine de Quito , était l'aîné des enfants qui restaient. ( Gomara , ib. , c. 187. ) Il ne faut pas confondre ce Paulu avec un autre Inca du même nom qui longtemps après joua aussi , avec Manco- Capac, un rôle dans les provinces situées du côté du Chili.

7. Qujzquiz, ayant aperçu près de Xauxa l'armée de Pizarro , ne voulut pas engager le

combat dans cet endroit afin que les Espagnols ne pussent pas profiter de l'avantage que leur donnait leur cavalerie. Il se retira du côté des Cordillières , et alla camper à Villcas. Après s'être fortifié dans les montagnes , il attaqua l'avant-garde qui était sous les ordres du capitaine Hernando de Soto.

Après un combat acharné , il lui tua six soldats, en blessa un grand nombre, et l'aurait mis complètement en déroute si la nuit n'était survenue.

8. Le général Quizquiz se replia triomphant vers les hauteurs, et Soto, ayant reçu pendant la nuit des secours que lui amenait Diego de Almagro , recommença le combat au point du jour. Almagro se chargea de le soutenir. Quizquiz, qui ne connaissait pas tous les stratagèmes des Espagnols, le poursuivit imprudemment dans la plaine quand il feignit de battre en retraite. Il se croyait déjà victorieux lorsqu'il se vit tout à coup enveloppé par la cavalerie qui fit un horrible carnage

de ses soldats. Ceux-ci se défendirent cependant avec une grande valeur , et grâce à un brouillard épais qui enveloppa les combattants, ils parvinrent à se retirer dans les montagnes. ( Gomara , ib., c. 123. )

9. Pizarro, étant arrivé avec le reste de l'armée, resta cinq jours dans cet endroit, attendant une nouvelle attaque; mais Quizquiz avait suspendu toutes ses opérations à cause del'affairede Manco-Capac. Celui-ci était fils légitime de Huayna-Capac et de sa troisième femme ; c'était un homme de beaucoup de talent et d'un si bon jugement, qu'il avait voulu rester neutre dans les guerres de ses deux frères.

Quand ils eurent péri il songea à faire valoir ses droits à la couronne; mais sachant que Pizarro avait couronné Hualpa-Capac, souverain du Pérou , à la place de son père Atahualpa, il remit ses prétentions à un autre temps. Cependant ses espérances se ranimèrent à la mort de ce jeune prince, mais il se trouva sans aucun moyen de soutenir ses

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droits , puisque Cuzco était au pouvoir du général Quizquiz , 6on ennemi.

\ 0. La nouvelle de l'arrivée de Pizarro à Villcas sembla lui aplanir le chemin du trône. 11 alla donc à sa rencontre , accompagné du petit nombre de ses partisans , lui exposa avec une grande humilité l'objet de ses désirs , et demanda à recevoir de ses mains les insignes impériaux. Pizarro l'accueillit avec bonté, espérant en retirer plus tard de grands avantages. II plaça lui-même sur sa tête la houppe impériale, et l'emmenant avec lui ainsi que tous ses partisans, il continua son voyage vers Cuzco, pensant entrer dans cette capitale avec le nouvel Inca aussi paisiblement que dans sa propre maison.

11. Ils étaient déjà près de Cuzco, lorsqu'ils aperçurent, dans la même direction, une fumée épaisse qui s'élevait vers le ciel. Pizarro crut d'abord que c'étaient les Indiens qui brûlaient la ville pour l'empêcher de profiter de sa conquête; mais ayant envoyé

la moitié de sa cavalerie pour arrêter cet incendie, on s'aperçut que ce n'était pas de la ville que sortait cette fumée, mais d'une hauteur voisine sur laquelle un lieutenant de Quizquiz était placé avec des sentinelles qui, par ce signal , devaient l'avertir de l'approche de l'ennemi. Les troupes qui étaient dans la ville en sortirent au moment où les cavaliers qui précédaient Pizarro gravissaient la montagne, et les chargèrent avec tant de vigueur qu'ils les mirent en fuite et leur firent assez de mal.

12. Pizarro arriva à propos pour rallier les fugitifs, et attaqua de nouveau les Indiens, qui combattirent vaillamment pendant longtemps, et blessèrent plusieurs Espagnols de l'infanterie ; mais voyant qu'ils étaient écrasés par la supériorité des armes, ils battirent en retraite et se retirèrent dans la ville. Les Indiens profitèrentde cette nuit pftur recueillir ce qu'ils avaient de plus précieux, et, laissant la ville au pouvoir du bas peuple, ils se retiré-

rent du côté où était Quizquiz. Pizarro entra le jour suivant à Cuzco sans rencontrer aucun nouvel obstacle, et s'empara de tant de trésors, qu'ils surpassèrent ceux qu'Atahualpa avait donnés pour sa rançon ( Gomara, id. y c. 4 23 ) ; sans compter le quint du roi, ce que les principaux officiers s'adjugèrent et ce que chacun avait pu prendre de côté et d'autre, les 480 soldats qui l'accompagnaient reçurent 4,000 pesos d'or par tête. ( Herrera, déc. V, lib. 6, c. 3.)

13. Quoique Herrera (id. 9 lib. 5, c. 2) et Robertson (liv. 6, f. 222) disent que le nouvel Inca, Manco-Capac II, fut généralement reconnu, parce que les Espagnols n'avaient pas remplacé le fils d'Atahualpa, qui était mort après le départ de Pizarro; je crois qu'ils sont l'un et l'autre dans l'erreur, car ni Quizquiz et tous ses partisans, qui avaient couronné l'Inca Paulu au milieu de son armée, ni tout le reste du royaume de Quito, soumis alors au tyran Ruminahui , ne reconnurent jamais Manco-Capac II.

44. Il est vrai que jamais Quizquiz ne protesta contre les droits de MancoCapac, mais il est vrai aussi que jamais il ne fit aucune démonstration en sa faveur; non -seulement parce qu'il avait formé le dessein de soutenir de tout son pouvoir l'indépendance de l'empire contre la domination étrangère, qui devenait impossible tant que Manco-Capac serait sur le trône où Pizarro l'avait placé, mais aussi parce que son désir personnel était de conserver la couronne dans la maison royale de Quito, qu'il préférait à celle de Cuzco : c'est pour cela qu'il avait proclamé l'Inca Paulu , natif de Quito. Ainsi il recueillit les troupes qui venaient d'abandonner la ville de Cuzco, réunit toutes celles qui étaient dispersées, au moyen de l'autorité qu'il conservait encore sur toutes les populations, et se réfugia dans la province de Condesuyo (Gomara , ici., 1 27).

15. Pizarro, ayant appris cette inconstance, envoya à sa poursuite le capitaine Hernando de Soto avec 50 cavaliers ; mais Quizquiz venait

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de partir pour Xauxa, où i! savait que les Espagnols avaient laissé de grandes richesses et une faible garnison sous le commandement d'Alonso Ri quel me. Celui-ci se défendit avec courage contre la premièreattaquedeQuizquiz.

Diego de Alroagro et Hernando de Soto étant arrivés sur ces entrefaites avec leur cavalerie, les Indiens furent mis en déroute , et l'Inca Paulu, qui était avec l'arrière-garde , fut tué.

16. Le général indien se retira, pénétré de la plus vive douleur de la perte de Paulu, puisque ce malheur lui ôtait les plus belles espérances. Il est vrai qu'il lui restait encore Tlnca Huayna - Palcon , autre frère bâtard d'Atahualpa , qui Pavait accompagné partout et avait toujours montré le plus grand courage. Mais son caractère violent et son peu de talent pour le gouvernement ne répondaient pas aux espérances de Quizquiz. Je raconterai dans le livre suivant les dernières actions et la mort malheureuse de ce célèbre général.

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