AMPÈRE; A. REGNAULT; EDOUARD SALVADOR
Depuis que cela est devenu si facile, rien de plus difficile que de voyager! Autrefois, il suffisait de se déplacer pour avoir un avantage très net sur son voisin qui ne bougeait pas; mais aujourd'hui les déplacements étant devenus fort aisés pour tout le monde (preuve de grande civilisation, comme 1 on sait), les descriptions et les faits nouveaux, qu'allaient chercher au loin des voyageurs incapables de penser et d'inventer au coin de leur feu et les portes fermées, deviennent, par la facilité avec laquelle on se les pro-
I. Promenade en Aînéri g ue; Voyage en Orient ; L'Orient, Mar seille et la Méditerranée {Pays, 8 novembre 18o5).
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cure, du domaine commun, tout autant que si ce domaine était immobile. Le moindre livre de voyage écrit... même par un grimaud, peut être instructif et piquant pour les sociétés sédentaires; mais pour celles qui passent leur vie à se déverser les unes dans les autres, il faut, sous peine de ne rien apprendre et de ne pas intéresser, que les livres de voyage soient écrits par des esprits d'un ordre élevé et d une vue perçante, qui voient ce qu'il est difficile de voir en tout état de cause, soit qu'on reste au logis, soit qu'on s'en aille au bout du monde, —je veux dire : l'àme et l'esprit des choses. Malgré les progrès de chaque jour, la vie actuelle n'a donc pas, en ce point, beaucoup favorisé le grand nombre. Certainement nous faisons ce que nous pouvons pour orner de mille charmes la médiocrité qui nous est si chère; mais il se trouve que pour écrire, même une promenade, la nécessité d'être supérieur revient encore et ne peut être esquivée... Cela est bien cruel I
L'auteur de celle-ci, J.-J. Ampère, est un écrivain qui n'avait pas besoin, du reste, de s'en aller en Amérique pour en revenir avec un livre et se faire lire du public français. Il était lu sans cela. Il était depuis longtemps connu par des écrits d'un talent tempéré, mêlé dans un dosage savoureux d'imagination et de science. Les savants le trouvaient un poète, les poètes en faisaient un savant, et le public, qui n'est ni savant ni poète, était de l'avis des uns et des autres. Mais,
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professeur, académicien et fils d'un homme de génie: trois bénéfices et presque trois canonicats I J.-J. Ampère était-il encore, par-dessus le marché, un de ces voyageurs au niveau, par l'observation et par l'intelligence, de la difficulté nouvelle que Ton trouve maintenant à faire un livre de voyage? Le sien, qu'il appelle une promenade^ avec une modestie bien légère,
— car une promenade de deux volumes in-8°, de quatre cents pages (1), fait l'efi'et d'une assez longue route,
— le sien nous apprend-il sur l'Amérique des choses intimes et profondes jusque-là inaperçues ou mal observées? Nous apprend-il enfin ce que nous ne savions pas, à nous autres qui restons chez nous?... C'est là, en effet, ce que nous sommes en droit d'attendre de tout livre de voyage, s'il ne se réduit pas à n'être que de la pituite de voyageur. Après avoir lu J.-J. Ampère, l'Amérique que nous connaissons, l'Amérique, qui est partout daguerréotypée par tant de mains et tant de livres, éternellement prise par le même côté et dans la même attitude, se précise-t-elle ou change-t-elle d'aspect sous notre regard? Et si c'est toujours la même chose, si rien, dans cette }jromenade qu'on nous raconte, ne modifie en quoi que ce puisse être l'état des connaissances générales et des aperçus sur l'Amérique, le grand pays en question, dont la solution déconcertera peut-être bien des pro-