Michel Lévy
phéties et des calculs, il ne reste plus au voyageur pour tout mérite que d'avoir montré les grâces de son esprit en prenant l'air.
Car J.-J. Ampère n'a pris que l'air dans sa promenade, mais il l'a bien pris, -—comme on le prend sur une surface de trois mille lieues ; — seulement il na pris que cela, et, soyons juste ! il ne pouvait pas prendre autre chose. La faute n'en est pas à l'esprit du voya geur, qui ne manque ni de regard ni de lorgnette : mais à sa manière de voyager et de regarder. Il y a deux grandes classes de voyageurs en ce monde, et qui dominent, en les séparant, tous les genres et sous • genres, que Sterne, avec le génie des nuances humaines qui était le sien, a énumérées dans sa chari mante et célèbre préface. 11 y a les vérificateurs d< bâtiment, qui logent à l'auberge, et les moralistes, qui logent dans les familles, au cœur même du foyer do-j mestique et des institutions. Rien de plus distinct qu( ces deux classes de voyageurs. Ampère est dans h première : c'est un vérificateur de bâtiment. J'ai di^ qu'il prend l'air, mais c'est l'air plein qu'il faut entendre ; car les choses qui sont dans l'air, les choses matérielles, extérieures, sont les seules qui le pré-i occupent. 11 voit l'Amérique du dehors et par dehors; mais il n'a ni le temps ni la volonté de la pénétrer « Les prodiges de l'industrie humaine, voilà le spectacle — nous dit-il — que j'ai voulu me donner, après les chefs-d'œuvre de Phidias et les vers d'Homère, si
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ce continent américain. A travers la fumée des usines et des locomotives, j ai entrevu, pour les curiosités du savoir, quelques antiquités sur les bords de lOhio et sur le plateau mexicain ; pour les plaisirs de rimagination, une poétique nature, la chute du Niagara, les palmiers des Tropiques. » Chateaubriand nous en avait donné quelque idée... N'importe! on nous traite en canaille romaine, et on recommence le spectacle . On recommence de nous montrer cette éternelle lanterne magique, dont nous connaissons tous les verres plus ou moins coloriés. Des effets partout, nulle part les causes. Après l'ordre matériel des apparences, rien de l'ordre moral des réalités!
Tel est le reproche que nous faisons à J.-J. Ampère sur le fond même de son livre. 11 montre l'Amérique ; il ne nous l'apprend pas. Il exhibe les curiosités de ce pays, et, quand il n'en a plus à exhiber, il n'en invente point. C'est un Barnum honnête... Il se contente alors d'inventorier les choses connues sur les Mormons, les sucreries, les Quakers, l'esclavage, le caractère flibustier des américains. Cette balle de marchandises a été ouverte et pillée tant de fois! Tocqueville est sa muse. Il s'en inspire, il l'imite, il lui rend sa pensée. Elle vous appartient, lui dit-il, — et il lui dédie son ouvrage.
C'est l'Anténor glacé d'un froid Anacharsis,
mais reconnaissant! Pas plus que son bienfaiteur et son maître il ne sait conclure résolument et profon-
M\ VOYAGEURS ET ROMANCIEUS
dément sur ces États-Unis, qui ne sont pas unis, sur ces blocs de granit qui ne valent pas plus que des grains de sable si le ciment que rêvait pour nous Tempereur Napoléon ne les retient pas adhérents, sur ce pays, enfin, sans analogue dans l'histoire, et qui est comme la frontière neutre de toutes les nations. Le style des descriptions d'Ampère n'a pas l'impétuosité éclatante de ces machines Crampton qui ont emporté le voyageur. C'est un style de petite vitesse ; mais, tel qu'il est, il est suffisant pour ce qu'il va chercher et rapporter. La forme du livre est facile, et elle serait agréable si l'auteur, qui sait sourire, se permettait de sourire, et n'empalait pas son esprit sur le piquet du sérieux. La gravité de l'utilitaire nuit à ses succès. Il blâme mistress TroUope parce qu'elle est gaie. Il trouve choquantes les plaisanteries que cette /a»e Bull, avec son gros rire saxon, ose se permettre sur les porcs dont les américains font un si énorme commerce. « Oui, — dit-il en régentant le Bas-bleu voyageur et irrespectueux, — on tue et on sale beaucoup de porcs à Cincinnati, et c'est pour cela qu'au bout d'un demi-siècle il y a au bord de rOhio, au lieu de sauvages qui scalpaient les navigateurs, une ville de cent mille âmes, des églises, des écoles, des théâtres, et même un observatoire ! » Et il ajoute, une page plus loin, avec une sérénité compatissante : « Les grands nombres étonnent toujours l'imagination, quels que soient les individus qui les
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composent, quand même ces individus sont des cochons. » Il n'y a que le nombre des sots qui n'étonne jamais... A cette exception près, Ampère, qui est certainement un homme d'esprit, a complètement et peut-être ici trop raison. De telles leçons nous font rentrer trop vite en classe, dans ce livre de vacances où çt\ et là le bonnet du professeur, qu'on allait oublier, pourrait jeter moins de profil!
Le Voyage en Onent (1), que nous avons placé à dessein, dans cet examen forcément rapide, en regard de la Promenade en Amérique^ est un livre beaucoup moins cavalier de ton, beaucoup moins beau touriste^ mais, par le sujet et par la manière simple dont il est traité, nous croyons qu'il intéressera davantage.
Le dernier rayon crépusculaire de l'Orient est plus puissant sur tout ce qui pense que les aurores américaines, si pleines de jour et d'espérance qu'elles puissent être pour les dénicheurs d'idées ou de perroquets. D'un autre côté, les événements qui font en ce moment fermenter cette vieille terre, qu'on croyait épuisée, et qui se remue comme si elle était immortelle, donnent à un livre de voyage en ce pays un in-
l. Bertrand.
térôt de hauteur d'histoire. A. Regnault Ta compris. Son volume n'est pas une promenade, le lorgnon dans l'œil, et avec le caban de Chateaubriand sur de la poésie rhumatismale ; ce sont les tablettes animées et fidèles d'un antiquaire et d'un lettré qui ne se concentre pas dans les lettres, mais qui voit (pourquoi est-ce de si loin?) la politique, l'administration et les hommes. Le mérite et la distinction de l'auteur, c'est de s'oublier au profit de l'observation et des faits. Si malheureusement il a le grand défaut moderne, le défaut de presque tous les voyageurs actuels (j'en excepte Stendhal et Custine), de n'être pas aussi moraliste qu'il est spectateur, au moins sa personnalité n'ajoute pas sa superficie aux autres superficies qu'il regarde. De l'Orient, qu'il aurait été digne d'étudier tout entier, Regnault nous détache la Turquie, l'Egypte et la Grèce. Il les juge un peu à la vapeur, mais aussi bien qu'un esprit attentif puisse faire dans ce lancé de locomotive ou de steamer que l'on appelle maintenant voyager, et en attendant la découverte d'un moyen d'observation supérieure en rapport avec la rapidité des voyages ; car la vapeur, qui nous donne la vitesse des aigles, ne nous en donne pas le regard... Quoi qu'il en soit, des notions exactes en bien des choses» mêlées à des souvenirs classiques dont nous aimerons toujours l'écho, un style animé, qui a quelquefois, il est vrai, comme une éruption d'épithètes, — mais certaines marques ne nuisent pas à certains
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visages expressifs, — telles sont les qualités d'un livre sans prétentions et dont l'auteur, d'un goût parfait, ne s'exagère pas d'ailleurs la portée : «J'ai vu — dit-il — Athènes avec bonheur, Constantinople avec étonnement, le Caire avec une vive curiosité. En cela rien d'extraordinaire et que les autres n'aient éprouvé avant moi ; mais, comme ma course se croisait avec tout ce qui se passait alors, avec les flottes alliées en station à Bérika et à Ténédos, avec l'armée ottomane qui demandait la guerre, avec les troupes égyptiennes qui s'exerçaient au combat avant de s'embarquer sur la mer Noire, j "ai dû associer presque involontairement mes sensations personnelles à celles des populations que je visitais... » Certes ! il est impossible de moins se surfaire et de mieux apprécier son livre tout en l'expliquant... Seulement, la Critique littéraire, qui voit les facultés où elles sont et qui lit les feuillets des livres qui n'ont jamais été écrits, regrette que des intelligences faites pour mieux se contentent de brûler le pavé et ne rapportent au logis, sur des peuples qu'on a regardés du dehors au dedans, au lieu de les regarder du dedans au dehors, rien de plus que des impi'cssions personnelles, fussent-elles aussi vivantes que peuvent l'être ces impressions!
Ce Voyage en Orient nous conduit naturellement au livre d'Edouard Salvador, qui porte aussi ce grand nom d'Orient dans la première ligne de son titre (1). A la rigueur, il ne devrait venir qu'à la seconde ; car c'est Marseille et non pas l'Orient qui est la pensée première et centrale de ce livre ; c'est Marseille, la clef du monde dans le présent, dans le passé et dans l'avenir. Quoique Salvador ne soit pas strictement parlant un voyageur dans son ouvrage, il est facile de voir que son intelligence a les instincts, le mouvement, l'horizon, Vexpansibilité des hommes de race voyageuse. Son livre l'atteste par ses qualités et par ses défauts.
Ces qualités sont presque brillantes. Elles appartiennent à l'esprit de l'auteur, comme ses défauts à ses idées. Salvador, que nous ne connaissons pas et que nous croyons un jeune homme, n'est pas un écrivain de métier, comme il y en a tant, qui badigeonne plus ou moins proprement sa pensée. C'est un écrivain véritable, qui a le don de la goutte de lumière tombant de la plume, et chez qui Ton peut constater