Christian {Payx, i«' juin
sommes en chemin de fer pour l'imagination comme pour le reste, et viser au grand demande, pour y atteindre, du temps et de l'elTort, — de l'effort, cet auxiliaire du temps, et le seul auxiliaire qui puisse l'abréger î
Or, parmi ces œuvres, petites à dessein, alors môme que leur manque de grandeur ne vient pas d'impuissance, ce qui domine le plus dans la littérature du quart d'heure, par le nombre autant que par la valeur relative, c'est encore le roman, le roman dont l'imagination publique n'est jamais lasse et ne peut l'être jamais; car le roman, pour elle, c'est la vie qui soulage de l'autre, ou qui nous en venge; c'est la vie vraie, mais arrangée par le génie pour n'être ni tout à fait si plate ni tout à fait si bête que la réalité.
C'est le roman! mais non plus le roman comme on le concevait il y a quelques années, cet énorme imbroglio à péripéties, où s'enchevêtraient des situations et se heurtaient des caractères. Ce genrelà est à peu près tombé, non qu'il fût mauvais, mais faute d'épaules pour le soutenir. De ce genre de roman-colosse, sous lequel ont péri des intelligences d'une force réelle, mais qui n'étaient pas aussi herculéennes qu'elles le croyaient, cariatides brisées par un entablement trop lourd pour elles, vous savez ce qui nous est resté... Deux à trois innocents cordiers littéraires qui, rien sur la tête et rien dedans, et le dos tourné au bon sens, à Tart et à la vraisemblance, allongent, allongent leur éter-
nelle corde sans bout, pour des raisons qui ne sont nullement de la littérature. Ces gens-là, nous ne les comptons pas.
Mais pour la majorité des esprits qui pensent, avant tout, à être littéraires quand ils écrivent, on peut dire qu'on est revenu de toute part maintenant au roman de moyenne proportion, qui n'a pas la prétention napoléonienne de brasser tout un monde de caractères et de passion comme Napoléon brassait les masses dans ses carrés de bataille; à ce genre de roman, enfin, qui n'est que l'étude de l'individualité humaine et qui, sans avoir pour cela besoin d'être modeste, se contente d'une passion (tout un infini) à creuser, d'une situation à frapper de lumière et d'un caractère à faire vivre. Comme si ce n'était pas assez !
Eh bien, parmi les romanciers, plus sobres et tard venus, dont les œuvres méritent le regard, en voici un que beaucoup de raisons doivent mettre à part de tous les autres, et ces raisons, je les dirai! D'abord, ce n'est pas lui, pour avoir plus vite fait, qui a abrégé les offices du roman comme lisait l'écrire; car c'est un de ces esprits difficiles et vaillants, dédaigneux de l'improvisation, qui veulent que toute œuvre ait ses escarpements et son labeur, et qui savent, par leur expérience, que l'homme est condamné à manger à la sueur de son front, comme le pain de la terre, le pain de sa pensée ; c'est une de
ces organisations d'écrivain, aux mâles mécontenlements d'elles-mêmes, toujours prêtes à la rature, à la correction, au changement incessant, mouvement perpétuel de l'esprit à la recherche de l'idéal, et que personne de cette époque, dit-on, n'eut au même degré que les deux plus grands, Chateaubriand et Balzac.
Francis Wey tient, par son inapaisement dans le travail, à ces malcontents de génie. Si donc il nous donne des romans à proportions étroites, ce n'est pas, lui qui se forcené pour écrire quelques lignes qu'il ne soit pas tenté d'effacer, afin de s'épargner la difficulté, — qu'il doit aimer comme on aime, lorsquel'on est fort, la résistance, pour mieux la vaincre. Ce n'est pas non plus, assurément, indigence de souffle et de vigueur ; mais c'est que naturellement il conçoit son sujet sous la forme où il est concentré davantage, et que l'ambition de son talent doit être la concentration : « Les longs ouvrages me font peur, » disait La Fontaine, cet homme unique, qui avait en lui la divinité du détail. Francis Wey, qui soigne infiniment le détail, sans lequel il n'y aurait pas d'artiste (il n'y aurait que des penseurs), ne rougirait pas, si réellement il la ressentait, d'une peur qu'avait bien La Fontaine. Mais l'a-t-il?...
C'est là une question à laquelle, seul, il répondrait, et, du reste, qu'importe? Lui, pas plus que nous, ne comparerait jamais, même à perfection égale dans le détail, la plus admirable des Chroniques de la Canon-
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gâte, par exemple, à Old Morlalily ou à lledgaunllet, ou encore Madame Firmiani^ si épinglée qu'elle soit, à la double épopée domestique des Parents pauvres : le Cousin Pons et la Cousine Belle. Il sait trop la différence essentielle qu'il y a entre de telles œuvres, et que dans les choses même parfaitement belles il est encore une hiérarchie. Mais une œuvre courte, ou, pour parler exactement, d'une concision sévère, peut-elle atteindre dans sa concision ce degré de profondeur qui est de l'ampleur et de la largeur à sa manière? Voilà la question que Wey pose avec son nouveau roman et que la Critique, en rendant compte du livre, est appelée à examiner.
Je dis : son nouveau roman, car Francis Wey ne débute pas dans le roman, comme on pourrait le croire si l'on s'en fiait uniquement à la réputation qu'il s'est faite, grâce aux multiples tendances et aux multiples facultés de son esprit. L'auteur de Christian (1) est, à la vérité, également apte aux choses de l'imagination et de l'observation humaines et à celles de l'érudition et de l'observation littéraires ;