‹ Voyageurs et romanciersChapitre 26 sur 40 · PûLilel-Maldssis · texte numérisé non relu

PûLilel-Maldssis

délicats et fins, mais qui, du moins, a de la décision et du relief; mais, dans sa pensée, il tient à ces badauds actuels qui rêvent une humanité nouvelle, haïssent la guerre, médisent delà gloire, repoussent toute répression un peu forte, et croient que les peuples peuvent se passer de grands hommes et sont eux-mêmes assez grands pour se gouverner parfaitement tout seuls ! C'est un philanthrope sans douceur que du Camp, un philanthrope à forme hautaine. Singulier spectacle ! il n'a ni les opinions de sa forme, ni la form» de ses opinions, et par-dessus tout cela il est teinté de saint-simonisme et de fouriérisme, qui, réunis et pour un homme de cette palette, font une assez drôle de couleur.

Voilà en quelques mots (et il ne mérite pas davantage] ce livre sur la Hollande que du Camp vient de publier, et, comme tout livre de voyageur n'est jamais au fond que le voyageur lui-même, voilà aussi le voy; geur !

Le voyageur est le revenant de Théophile Gautieï qui n'a pas besoin qu'on revienne pour lui, car il n'( pas mort, Dieu merci! et il a l'avantage de la vie si du Camp, c'est-à-dire d'une toute-puissanle sponi néité. Quand on veut lire du Théophile Gautier, on n^ pas besoin d'aller le chercher dans du Camp, Ménechme, mais son Ménechme à la manière d' fantôme. Le livre de du Camp, imité par le style, fai par la pensée et vide par le tout, est un livre qui n'il

pas loin, même dans les ateliers. On y discute des manières de peintre et des sujets de tableau ; on y trouve du respect pour Rembrandt, sentiment honorable, mais insuffisant pour parler dignement de ce grand homme. Le seul mérite du livre est de simplifier cette question de livres de voyages que nous avons traitée aujourd'hui, et qui, grâce à la multiplication des voyages, devient un fléau littéraire des plus menaçants II est évident que beaucoup de livres comme celui-ci auraient leur éloquence contre ce genre de littérature égoïste et facile, et rendraient impossible toute illusion.

Un homme plus grand que son fauteuil! !... Mais alors, il n'y entre pas... Pardon ! et très bien 1... mais à l'Académie. Il n'y a qu'à l'Académie qu'on viole la loi mathématique que « le contenant est toujours plus grand que le contenu ». Il n'y a que dans cet antique garde-meuble d'Académie qu'on puisse contempler des hommes plus grands que leurs fauteuils, mais qui, par un curieux phénomène, se rapetissent jusqu'à pouvoir y tenir!

Cela s'est vu depuis longtemps et cela se voit toujours. Que d'hommes qui n'auraient jamais dû s'asseoir dans les fauteuils de l'Académie, et qui s'y sont

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assis, sans même faire crier leurs bras vermoulusî... Le caoutchouc n'est pas plus souple... Nous y avons vu Lamartine, Hugo, de Vigny, toute cette phalange intrépide qui avait levé le bouclier contre la littérature que représentait TAcadémie; et même, plus tard, nous y vîmes l'élégant de Musset, avec cet affreux frac vert à palmes jaunâtres, qui paya, lui, pour tous les autres, et h qui Mole, de son doigt de pédant, allongea les oreilles comme à un écolier coupable, dans son discours de réception !

C'est que, dans ces fauteuils-là, on ne s'assied pas comme dans les autres fauteuils. C'est par les genoux qu'on y entre. Il y a toujours assez de place pour y mettre les deux genoux...

Aujourd'hui, c'est Maxime du Camp ! Maxime du Camp I l'homme le moins fait par son genre de talent, par ses idées, par sa fierté, pour aspirer à cet honneur sénile de l'Académie! Maxime du Camp, le plusj engagé des écrivains contre elle; car il a dit de l'Académie, dans ses livres, de ces paroles qui sont des choses, — et des choses mortelles ! — et il n'en est pas moins descendu de la hauteur de ce mépris qu'il a fait justement tomber sur l'Académie pour aller s'

seoir humblement dans un de ces fauteuils méprisés, où l'on ne s'assied qu'en s'aplatissant.

Franchement, c'est à ne rien comprendre à la logique humaine ! C'est à ne rien comprendre à la consistance du caractère, et aussi — ce qui, du moins, est comique au milieu de tant de tristesse, — c'est à ne rien comprendre non plus à l'étonnante fascination exercée par cette vieille momie d'Académie sur les esprits qui semblent les plus vivants... «Agenouilletoi là-dessus, vieille ducaillel » disait un jour Sophie Arnould au duc de la Vallière, en jetant son cordon bleu par terre. « Agenouillez-vous là-dessus », dit l'Académie aux écrivains qui ont méprisé ses fauteuils, en mettant par terre les livres dans lesquels ils les ont méprisés, — et ils obéissent comme la vieille ducaille ! Seulement, ce n'est pas ici Sophie Arnould qui met à genoux la vieille ducaille, c'est la vieille ducaille qui met à genoux Sophie Arnould!

Ridicule spectacle! Et pourquoi?... Il faut au moins de grandes raisonsquandon se déshonore... Mais quels avantages trouvent à être de l'Académie des hommes supérieurs par le talent à ce petit groupe dans lequel ils mendient une quarantième place?

S'ils n'étaient rien, je comprendrais qu'ils voulussent être académiciens! Mais ils sont quelque chose. Ils n'ont pas, eux, besoin d'un titre pour cacher la valeur absente et qui y faitcroire les imbécilles ! Les esprits qui sententleur néant doivent adorer tout ce qui empêche de voir leur creux; mais quand on vit parle talent et qu'on en a en soi la forte, lumineuse et tranquille conscience, à quoi bon jalouser et vouloir cette position d'immortel qui fait rire ceux qui doivent mourir?

Et surtout quand on est soi-même un autre immortel qu'un immortel d'Académie, un autre homme que ceux-là qui le sont pour rire ou pour faire rire, et dont on est obligé d'écrire les noms sur le dos de leur fauteuil pour qu'on sache un jour qui s'est assis là! Il y a les immortels vrais et les immortels d'Académie, qui ont l'étiquette et qui n'ont pas le sac. Eh bien, pour moi, je le dis hautement, — et je vais le prouver ! — Maxime du Camp a le sac de l'immorta» lité ! Je ne juge aujourd'hui ni ses œuvres ni son talent. Ce que j'écris ici n'est pas littéraire, et n'a pas besoin de l'être, du reste. Mais, pour des raisons bien plus hautes même que son talent, il est immortel, et non pas à la façon d'une Académie. 11 l'est à la façon d'un homme qui a eu, dans l'ordre du temps, l'héroïque initiative d'écrire l'histoire qu'il a écrite, — le premier de tous et à la première heure, les pieds et la main encore dans les flammes de cette histoire qui, désormais, dans le souvenir des hommes, ne s'éteindra plus!

Il est le premier, — et, parce qu'il est le premier, il a l'immortalité de la première place. Tous les autres qui viendront après lui pourront l'imiter, le recommencer, le modifier, l'expliquer, le réfuter même. Mais tous dépendront de lui, ressortiront de lui, ne pourront se passer de lui, même pour dire autrement que lui. Il faut que ceux qui sont contre lui comptent avec lui. Il est le premier. 11 est la source. Il est la source de tous les récits qui vont suivre. Les flots peuvent se révolter et remonter contre leur source ; ils ne la dévorent pas. Elle reste la source, — la source éternelle! Certes! c'est là un immense bonheur pour un historien d'écrire le premier une histoire qui n'existait pas hier, comme du Camp a écrit la sienne quand tout en brûlait et en fumait encore... Pour un historien, il n'y a pas de bonheur plus grand. Je ne parle pas de l'intrépidité de l'historien, qui a égalé le courage des plus intrépides quand il a osé écrire cette histoire terrible sous les cent mille fusils qui l'ajustent déjà, en attendant l'heure de tirer, qu'avec son coup d'oeil d historien il doit voir venir ! Je ne parle pas de la bravoure ni du talent de cette histoire. Il y a dans les choses humaines beaucoup de bravoure et ie

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talent perdus, et si ce n'est pas la gloire de l'homme, c'est la gloire de Dieu ! Mais ce qui ne sera pas perdu pour riiistorien de la Commune, c'est, dans un récit nécessaire dont l'iiumanité ne pouvait se passer, d'être arrivé à temps, comme on arrive à temps dans la bataille, et du même coup dans la victoire et Timmortalitél Si nous sommes destinés à continuer la monstrueuse histoire dont les premières vêpres ont été chantées, tout le pétrole des millions d'Omars qui brûleront les bibliothèques ne brûleront pas l'Histoire qui parle par la bouche (on ne nous enlèvera pas cellelà!), et cette bouche, n'y en eût-il qu'une seule, n'oubliera pas le nom du premier historien de la Commune et dira le nom de du Camp, que ses ennemis, qui en rugissent, sentent, dès tout à l'heure, immortel.

Et c'est de cette position magnifique et sûre dans la postérité, c'est de cette immortalité qui ne peut pas ne pas être, qu'il s'est ravalé, ce noble et courageux homme, jusqu'à l'immortalité, ridicule et postiche, d'un académicien!

Le silence s'est fait, dans les hauteurs de la littérature, en matière d'œuvres fortes et de longue haleine. J/ireio, dont nous avons tant parlé, Miréio et ses douze chants, ce poème de longueur d'Enéide, est un poème écrit en provençal; mais, en français, nul grand travail de poésie, de philosophie et d'histoire n'a révélé des noms nouveaux ou consacré des noms déjà connus. Cependant la production littéraire va toujours son train, et çà et là le talent brille; mais c'est du talent qui s'émiette lui-même. C'est du talent qui vise au petit pour en avoir plus tôt fait ; car nous

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