Michel Lévy
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haleine; qu'il en ait inventé ou combiné les événements à tète reposée et de longue main; ou, comme tant d'autres marquis de la Rocambole du feuilleton, qu'il les ait trouvés au jour le jour dans cette improvisation qu'on apprend comme toutcequiestdemétieret d'exercice, il n'importe! Il a fait certainement du romanfeuilleton selon les exigences del'imagination contemporaine et des débitants de publicité qui la servent. L'abaissement de son exécution fait resplendir qu'il a eu, en écrivant, les yeux attachés sur le public pour lequel il écrivait; qu'il lui en a fourré selon ses goûts; qu'il l'a pris par ses préoccupations les plus momentanées; que l'homme s'est fait enfin le courtisan du public et non son dompteur de génie... cherchant, avant la gloire de l'art, le petit chatouillement de la popularité.
Dans un roman qui devrait être, comme tout roman, une profonde ou riche étude du cœur humain, il nous a donné beaucoup de cabotinisme, suffisamment de Bade, beaucoup de Pologne, un peu de Californie, et, pour terminer la chose, une brûlure de danseuse en plein théâtre. Il a exploité jusqu'à l'attendrissement causé par la mort de la malheureuse Emma Livry ! Il est impossible — comme vous le voyez! — d'avoir plus tiré sur les cordes de la mandoline de la publicité. Les aura-t-il cassées?... C'est douteux. Ce sont les boyaux d'une si bonne bétel... Que cette littérature de feuilleton fût restée modestement au bas de ces
journaux que le vent de chaque jour emporte vers ces cabinets où s'en allait le Sonnet d'Oronte, la Critique n'aurait point à en parler... Mais, après le succès fait par les portières de loge ou de salon, que l'auteur nous donne comme des œuvres cette littérature de feuilleton, aussi éphémère que les articles de mode de madame de Renneville, la Critique a vraiment le droit de s'instruire en faux contre tant d aplomb, et de dire à ces trois volumes : « Vous ne passerez pas ! » ou plutôt : « Vous êtes déjà passés. »
Et d'autant que les prétentions de l'auteur de ces livres sont immenses. Feydeau est l'enfant gâté d'un début heureux. Il fut une minute la coqueluche d'une critique qui s'en est guérie. Attaqué, depuis son début, dans sa moralité d'écrivain, ce qui, au fond, lui est bien égal, il n'en a pas moins relevé le gant pour le compte de la moralité de son œuvre, afin de n'avoir point à le relever pour le compte de son talent contesté, et il a écrit une longue préface qu'il a plaquée à la tête de ces trois volumes, précisément, dit-il en capitales, « pour qu'on la passe! », l'auteur l'ayant mise là, nous dit-il, toujours en capitales : « seulement pour luimême (égoïste, va!) et quelques-uns de ses amis ».
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Ce titre curieux montre assez, en voulant la dissimuler, renclouure de lamour-propre :
Monsieur, je suis porteur d'une large écorchure...
La plaisanterie et Tironie de cette préface, charpies impuissantes, ne voilent ni ne ferment la blessure dont on parle avec une telle stoïcité. Dans cette préface, qu'il serait bien fdché qu'on ne lût pas, et avec raison, car c'est ce qu'il y a de meilleur dans les trois volumes, l'auteur fait une passe d'armes, fastueuse et inutile, en l'honneur de l'art pour l'art, disant, du reste, de très bonnes choses, claires comme de l'eau, contrôles moralistes camards, qui ne voient pas plus long que leur nez et qui piaillent pour la morale en quatre points, la prêcherie et la pédagogie catéchisante en littérature!
Or, ces gens-là, que suppose Feydeau pour avoir le plaisir de leur répondre, sont évidemment des cuistres de moralité, faciles à découdre sans qu'on soit pour cela, en fait de raisonnements vainqueurs, un sanglier d'Érymanthe; mais la question n'en reste pas moins tout entière de la moraUté dans l'art, lequel n'atteint réellement son but idéal et suprême qu'à la condition d'être moral dans l'effet ou l'émotion qu'il produit, — ce qui, par parenthèse, est précisément le contraire de l'effet produit par les livres de Feydeau. Nous n'avons pas à discuter contre lui une théorie qui pose, d'ailleurs, un principe vrai : c'est qu'une œuvre
d'art incontestablement belle est toujours assez morale comme cela! Mais nous avons à discuter la beauté de ses livres et le principe d'esthétique qui explique, selon lui, la beauté des œuvres, et, selon nous, la beauté des siennes. Ce principe singulier... vous l'imagineriez-vous jamais?... C'est, nous dit-il, Vexactitude.
Non pas l'exactitude qui arrive à temps dans ce qu'elle fait, — qui donne, par exemple, son feuilleton à heure fixe (sur mon âme, je l'ai cru un moment!); non pas l'exactitude des surnuméraires et des commissionnaires; mais (ne plaisantons pas!) l'exactitude dans le sens de renseignement, de description et de notions complètes et scientifiques des choses... La littérature de la dernière moitié du xix^ siècle, annonce dogmatiquement Feydeau, sera la peinture exacte diQ ce qui est. Et il ne s'aperçoit pas que voilà les commissaires-priseurs, avec leurs procèsverbaux, lâchés dans la littérature ! Mais, bouffonnerie à part, c'est là écloper la question. Après la représentation exacte de ce qui est, il y a encore la manière de peindre, qui fait l'artiste, et qui n'est déjà plus la même, par exemple, dans Ernest Feydeau l'auteur de Fanmj, et Ernest Feydeau l'auteur de J/. de Saint- Bertrand^ le roman-feuilleton!
C'est, en effet, cette exactitude, pour laquelle on oublie trop la manière dépeindre, que je trouve, dans les nouveaux romans de Feydeau, mise à la place de la peinture. En ses premiers livres, où la description
abondait, où il y avait bien des surcharges de détail, bien des puérilités de pointillé, il se préoccupait infiniment d'un certain genre de pittoresque, plus ou moins heureux, qui était sa manière à lui; mais, à présent, il ne s'en préoccupe plus au même degré : il se contente de l'exactitude.
Jamais on n'aurait trouvé dans Fanny^ dans Catherine d'Overmeire, ni dans Daniel (le plus mauvais de ses romans avant ceux d'aujourd'hui), quelque chose de comparable au commencement d'un Début à ropéra, qui est purement et simplement une dissertation technique et numérotée sur l'intérieur de rOpéra, l'administration supérieure, le directeur, les sujets de la danse, les protecteurs du corps du ballet, les auteurs, compositeurs, professeurs, maîtres de ballet, les habilleuses, les coifï'eurs, les chefs de claque, les abonnés, les feuilletonistes; et qui, placée là en dehors du roman, comme un feuilleton à part, pouvait se publier toute seule, puisqu'elle ne se rattache en aucun lien appréciable à l'économie du récit qui va suivre.
Certes! tout cela peut être exact, mais si, au lieu d'avoir cet unique souci de l'exactitude, l'auteur avait su se servir des notions de cette dissertation pour en tirer des effets de pittoresque ou de drame, il aurait fait de l'art intéressant et non pas une ennuyeuse nomenclature. Fondre les choses dans son œuvre ne le regarde plus probablement, et pourvu qu'elles y
soient cela lui suffit sans doute. Parti de la description minutieuse, Feydeau est, je le prédis, en voie d'arriver à la plus épouvantable sécheresse. Puisqu'il se plaint dans sa préface, avec un rire couleur un peu gomme-gutte, des chicanes de moralité qu'on lui a faites, je veux bien les lui épargner, et ne considérer que littérairement les nouveaux livres qu'il publie, trop dégoûtants, du reste, pour pouvoir être dangereux!
Rien de pareil ne s'était encore vu, même dans Feydeau, et il a si bien senti lui-même la puacKeur de son sujet, choisi probablement par fanatisme d'exactitude, que lui, l'homme de la réalité exacte, et qui persifle si joliment les moralistes dans sa préface, a cru devoir se faire provisoirement moraliste contre l'épouvantable drùle, son héros, et le timbrer, pendant tout le temps que dure son récit, des épithètes de misérable, d'homme affreux, de coquin, comme s'il était, Feydeau, un des vertueux dont il se moque! Certes! je ne lui fais pas un reproche de cette honorable conduite! Je le crois de l'école des Impassibles en littérature, mais je connais les despotismes de cette forme littéraire qu'on appelle le roman-feuilleton.
Les abonnés, dont dépend le journal, n'auraient
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peut-être pas accepté la monstrueuse et basse immoralité du monsieur dont Feydeau a distillé les infamies dans son roman, si, de temps à autre, l'auteur n'eût montré une indignation honnête, et allongé, pour l'acquit de la conscience publique, un coup de fouet à l'indigne animal qu'il conduit l'espace de trois volumes dans le brancard de son feuilleton. Ces trois romans : Un début à VOpéra^ M. de Saint- Bertrand et le Mari de la Danseuse, qui ne font, comme je l'ai dit, qu'un seul livre, malgré leur triple étiquette, et qui devraient seulement s'appeler M. de Saint- Bertrand, ne sont que la vie de ce beau fils aimé d une danseuse, homme entretenu (il faut dire exactement le mot), qui, pour jouer et bambocher, vend tout, se vend lui-même d'abord, puis vend sa maîtresse, puis sa femme, puis, quand sa femme n'est plus, son cadavre !
C'est un de ces hommes corrompus, lâches, sordides et abjects, qui s'enfoncent dans la boue de l'or, cent fois plus sale que l'autre boue. Par épisode, ce misérable est un traître. La vente de sa maîtresse n'a pas été une vente simple. Elle a caché une trahison. La maîtresse de Saint-Bertrand, à laquelle il a dévoré trois millions, est une polonaise. Traquée par le gouvernement russe, elle a confié à la loyauté de son amant tout le plan d'une conspiration qu'elle dirige et la liste des conspirateurs, et le misérable les a vendus à la Russie. Un nouveau massacre de la Pologne a été la conséquence de cet horrible marché. Saint-Ber-
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trand est un Deulz de l'amour, plus abominable que l'autre ; car, au moins, la duchesse de Berry n'était pas la maîtresse du Judas juif qui Ta trahie! Tel est le personnage principal mis en scène. Je n'en nie point l'ignoble vérité, mais je dis qu'on a beau aimer l'exactitude, il est un point où elle devient insupportable. Les scalpels eux-mêmes n'ont plus rien à voir dans un corps humain quand il tombe en déliquescence.
Je ne crains pas de l'affirmer, étant ce qu'il est, ce Saint-Bertrand, nul talent, nul génie n'aurait pu se tirer d'un tel personnage. Mais Feydeau, qui n'avait pas d'idées à lui, a cru, en outrant l'infamie de son héros, dissimuler mieux un sujet de roman déjà traité et qui ne lui appartenait pas... Ce sujet, c'est celui de Leone Leoni. C'est l'amour mystérieux, incorrigible, inexplicable aux moralistes qui ne croient pas au péché originel et à la fange dont est faite notre âme, d'un être pur pour un être immonde. C'est l'amour idolâtre, mêlé de haine et de mépris, et s'enflammant davantage de ce mépris et de cette haine. C'est, enfin, la lâcheté, sublime ou abjecte, d'une passion qui ressemble à une maladie dont les rechutes seraient éternelles!
Madame Sand, qui faisait un livre, a traité ce sujet en se plaçant en plein centre d'âmes et de drame tête à tète, et, quoique sa main de femme ait un peu tremblé sur le scalpel et ne l'ait pas enfoncé aussi
avant qu'il le fallait, elle en a mis pourtant la pointe à la place juste, tandis que Feydeau, venu après elle et faisant un feuilleton, a enroulé autour du Leone Leoni de madame Sand, dissous et délayé dans une boue plus liquide et plus infecte que la boue qui avait servi la première fois à la confection de ce type, un tas d'événements en arabesques qui sont des prétextes à feuilleton, mais qui ne font rien, absolument rien au sujet.
Voilà le grand, le capital reproche que la Critique est en droit de faire à l'auteur de cette trilogie : Un début à r Opéra, M. de Saint-Bertrand el le Mari de la Danseuse. C'est, d'une part, l'absence complète d'invention dans ridée de son ou de ses livres, et l'odieuse abjection, l'abjection extra-humaine, d'un personnage déjà odieux dans le livre de madame Sand, où il est brutal, joueur, escroc, ce qui suffit pour poser et montrer le mystère de cet horrible amour sans bandeau, qui se jette, les yeux ouverts, dans des bras infâmes!
Quoique toute âme mérite son coup de pinceau ou son coup de lumière, pour certaines âmes cependant il faut que le coup de pinceau soit vite donné, que le
coup de lumière n'ait pas plus que la durée d'un éclair ! Le Leone Leoni de madame Sand n'est pas long, et par là l'artiste a épargné à son lecteur, tout en l'émouvant, la sensation du dégoût qui n'eût pas manqué d'arriver si on eût prolongé la scabreuse situation, nécessaire au développement du sentiment qu'on a voulu peindre. Le Leone Leoni de Feydeau a trois gros volumes, lui! C'est une véritable exhibition américaine de toutes les lâchetés, de toutes les sordidités, de toutes les ignobilités dans lesquelles un homme, par amour de l'argent et des jouissances qu'il procure, peut tomber. Aussi arrive-t-il un moment, quand on ne lit pas l'ouvrage comme il a été fait, dans l'ordre suspendu du feuilleton avec ses interruptions et ses coupures, où le lecteur le plus intrépide et le plus cuirassé contre le mal au cœur est tenté de rejeter le livre dont un pareil homme est le héros.
Et il n'y a pas plus d'invention non plus dans les autres personnages importants de ce ou de ces romans! IJimpresario Giskel est cet éternel vieillard qui aime, et qui également fait pleurer ou rire, selon qu'on le trouve dans un roman ou dans une comédie. La princesse Médeline, la femme pauvre qui boit de l'absinthe et qui est assez folle ou assez bête pour s'imaginer que son amant, le Saint-Bertrand, ne fera pas les mêmes infamies qu'elle a faites, cette Putiphar à contre-sens de la trahison qui veut que Joseph
lui résiste au moment où elle le tente, et viole sa conscience en lui jetant des billets de banque à la figure, n'a d'originalité que celle de son impossibilité même. Enfin Barberine, la danseuse, est idéale de pirouettes, il est vrai, et n'a pas usé par les jambes, comme le dirait Stendhal, le fluide nerveux qui fait qu'on aime; mais l'obstination de son amour pour Saint-Bertrand, amour qui aurait dû être combattu par des hontes et des résistances infinies, sa docilité à reprendre son amant chaque fois qu'il lui revient, couvert d'un flot de boue de plus, a quelque chose de si ponctuel qu'elle ne semble plus une femme qui se débat comme l'oiseau fasciné par le monstrueux reptile, mais la poupée mécanique de l'amour. l Quant aux autres personnages, tout à fait secondaires, tourbe qui entre, passe et sort dans ces romans sans y être nécessaire, sinon pour amener des épisodes, la princesse Wanda, — la conspiratrice polonaise dont toute la caractéristique est d'avoir une épaule plus grosse que l'autre (il faut être exact 1), le grand seigneur poltron Rogatchef, le major Carpentier, Cocodès, de Perche, La Gruelle, etc., etc., nous qui ne tenons pas au même point que Feydeau à l'exactitude, nous n'avons pas à en parler, tant ils sont insignifiants! tant on a vu ces plates figures à tous les coins des rues et des livres! Restent donc les faits, les événements, les aventures, toute cette danse macabre des faits qui sont la vie même du roman-feuilleton...
Eh bien, ces faits, — la seule ressource qui restât à Feydeau dans sa pénurie d'idées, de sentiment, de conception quelconque! — ces faits sont aussi plats, aussi connus, aussi usés que les personnages. C'est toujours la même potée de choses vulgaires qu'on nous jette, depuis des siècles, sur la tête. En voulezvous la preuve ? Voulez-vous les compulser avec moi ?. .. Dans Un D<''bul à l Op&ra, vous avez, bien entendu, la première représentation ; puis un duel, Téternel duel dont la cause est un potage de bisque renversé sur le collet d'un habit (il faut être exact !); puis la mort par indigestion de la mère de la danseuse, madame Chaussepied (il faut être exact!); puis la chute morale de la danseuse, qui s'en va vivre en concubinage avec Saint-Bertrand. Dans M. de Saiîil-Bertrand, c'est la lune de miel de ce concubinage. C'est Bade et son jeu. C'est le mariage de la danseuse, qui n'aurait pas lieu s'il ne fallait un troisième volume, intitulé le Mari de la Danseuse. C'est l'Afrique, dont Feydeau a rapporté un petit épisode militaire. Toutes choses, du reste, qui se succèdent aussi bêtement (il faut être exact!) que les événements de la vie, et qui donnent à l'œuvre de lart tout le décousu de la réalité. Enfin, dans le Mari de la Danseuse t vous avez la Pologne, couplet de circonstance, chanté pour le public de YOpinion nationale où le livre de Feydeau a paru ; et, pour faire pendant à l'Afrique, vous avez un bout de New-York et de San-Francisco,
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celte actualité pour les feuilletonistes en quête de neuf!
Certes ! je défie d'avoir moins inventé. Je défie d'avoir plus écrit sous la dictée des choses qui dictent à tout le monde. Le style (nous ne voulons rien oublier), le style dans lequel tout cela est écrit s'est desséché comme la tête de l'auteur sous sa théorie de l'exactitude. Il y a encore un reste de ressort pourtant dans l'articulation de cette phrase, aux jointures craquantes, mais le brillant qu'elle avait n'y est plus... Ah 1 Feydeau a trouvé le moyen de nous faire regretter Feydeau... On nous a accusé, dans le temps, d'avoir été trop sévère pour l'auteur de Fanny^ de Daniel^ de Calhcrine d'Overmeire^ parce que nous ne trouvions pas que son talent fût du génie ; mais, franchement, si nous le jugions rétrospectivement à la lumière de ses nouveaux livres, nous pourrions croire qu'il en avait.
Le croirez- vous ? pour l'honneur de l'esprit franfais?... En ces douze mois qui viennent de s'écouler, ion seulement les œuvres ont été rares, mais, dans ce ^etitnombre d'œuvres, aucun livre véritablement puissant et lumineux ne nous a splendidement vengés de a médiocrité des autres. Aucun jeune nom inconnu, Tespoir de ce qui nous reste de xix® siècle à vivre, n'a jailli de l'obscurité et brillé, je ne dis pas comme une étoile, — je ne suis pas si ambitieux, — mais simplement comme une de ces bulles de lumière dont le destin est de tout à Theure s'évanouir I Comprenez-
1. Mademoiselle de la Quintinie; Sibylle {PaySy 10 janvier 186i).
moi bien : il s'agit de 1863. Des réimpressions d'œuvres anciennes — comme, par exemple, le Théâtre complet d'Alexandre Dumas, qui se met en mesure avec la postérité parce qu'il se sent fini pour le temps présent, — ne sont pas des livres de 1803, quoiqu'elles en portent le millésime. Des œuvres posthumes comme celle de Maurice et d'Eugénie de Guérin, ces esprits enchanteurs dont j'ai appris le premier les noms au public, n'appartiennent pas davantage à la génération actuelle. Elles ne lui appartiennent ni par la date ni par l'inspiration, qui fut la grande inspiration du xix° siècle, l'inspiration de 1830, désormais épuisée; car lEsprit qui renouvelle les littératures, et qui ne souffle qu'à son heure, varie ses manières de souffler et ne descend point sur deux têtes ou sur deux époques sons la même forme de langue de feu... Il nous faut donc laisser là les réimpressions d'œuvres anciennes et d'œuvres posthumes qui ont aussi leur ancienneté. La revue littéraire d'une année ne doit contenir que ce qui provient de la germination intellectuelle de l'année. Elle ne doit embrasser rien de plus.
Eh bien, je l'ai dit, cette germination a manqué de vigueur et d'abondance 1 Elle n'a produit que des œuvres faibles, plus ou moins avortées ou plus ou moins mortes à quatre minutes de leur naissance. Pour mieux avoir la mesure des autres, prenez les plus fortes de ces œuvres, ou du moins celles-là que l'opi-
nion surprise ou entraînée a mises, un moment, le plus haut. Certes I je ne serai contredit par personne quand je dirai que des quelques livres qui ont fait le plus de cette fumée de bruit qui s'en va, comme l'autre fumée, le plus retentissant a été la Vie de Jrsus, par Kenan, et demandez-vous où elle en est déjà, cette Vie de Jésus?.., Des esprits attardés, les traînards des questions résolues, peuvent parler encore du livre, comme Jocrisse, dans la pièce, se met à battre les brigands quand il sait qu'ils sont des hommes de paille ; mais, pour tout ce qui n'a pas à l'esprit les pieds et sur l'esprit l'écaillé de la tortue, la Vie de Jésus, qui a été les Misérables de 1803, aura le sort des Misérables, dont les llatteurs d'Hugo eux-mêmes n'osent plus parler !
La Vie de Jésus tombera prochainement dans le néant du même silence. Seulement, ne nous y trompons pas! Victor Hugo est resté après les Misérables le Victor Hugo qu'il était avant, c'est-à-dire un homme très capable de nous donner un grand livre après un mauvais, comme il nous a donné la Légende des siècles après les Contemplations, tandis qu'Ernest Renan, qui n'est pas de cette taille de génie, a été tué net sur le livre qu'il a fait et qu'il lui est impossible de surpasser... Pour faire plus de bruit, Renan a crevé son tambour. Qu'il nous menace, tant qu'il voudra, maintenant, de sa critique contre les premiers temps du Christianisme, il ne trouvera jamais de sujet d'un
scandale supérieur à la Vie de Jésus qu'il nous a donnée. Forcément il sera toujours, dans le mal qu'il veut continuer, au-dessous de ce qu'il a été. Et ce n'est pas là tout encore. Ce livre, — qu'il aurait été plus habile de traiter, quand il parut, avec le silencieux mépris qu'il méritait, mais sur lequel tout ce qui est chrétien s'est élancé comme sur une barricade, — éventré, démoli comme une barricade, a entraîné, dans sa démolition, son auteur.
Il a privé Renan, pour tous les livres qu'il écrira désormais, de la foi qu'on doit à la parole du maître et de l'autorité de l'enseignement. Le fossoyeur littéraire peut donc donner son coup de pioche également dans le livre et dans l'homme, — deux débris I
Or, ce qui est arrivé à un ouvrage qui ne soulevait rien moins que l'épouvantable question de l'honneur ou de l'infamie de Notre Seigneur-Jésus-Christ, — car la Vie de Jésus, par Renan, pose cette question sacrilège, — devait arriver encore plus vite, n'est-il pas vrai? aux œuvres qui, minces de talent, n'avaient pas, pour passionner le public, la ressource de la monstrueuse visée de Renan. Si tant est, comme le croient les grands vaniteux, qui ressemblent beaucoup aux grands imbécilles, que le bruit soit le succès, Ernest Renan est assurément le plus grand succès de l'année; car le tapage qu'il a fait a couvert tous les autres bruits. Et cependant il y a eu deux livres — tous les deux de
simples romans — qui ont fait entendre leur petit bruit de guimbarde à côté du vaste mugissement de la Vie de Jésus. C'est la Sib}jlle (1) d'Octave Feuillet (qui n'est pas celle du Dominiquin!) et la Mademoi" selle de la Quintinie (2) de madame Sand, — laquelle, d'ailleurs, n'est qu'une réplique à la Sibylle de Feuillet.
En baisse comme la littérature tout entière de cette année 1863, le roman de Sibylle est un des moins réussis que Feuillet ait publiés jusqu'à ce moment. Je n'ai jamais nié, pour ma part, le talent de Feuillet ; mais j'en connais le centre et la circonférence, et ce n'est pas ma faute si ce talent n'est pas plus grand. En supposant que la grâce pût être commune et rester la grâce, je dirais qu'Octave Feuillet en a souvent. Un jour, quelqu'un l'appela spirituellement « un cueilleur de muguet », et c'était un mot doux et juste... Mais aurait-on jamais pu croire que cet aimable cueilleur de muguet pour les jeunes personnes qu'il ne faut qu'honnêtement émouvoir, aurait l'incroyable ambition de protéger le catholicisme?... Eh bien, c'est là