Michel Lcvy
ce qu'on a vu pourtant! Quoique ignorant comme un carpillon des choses de l Église, Octave Feuillet, ce jeune homme pauvre... en théologie, a eu l'extrême bonté de recommander le catholicisme aux petites dames dont il est le favori et pour lesquelles il fait des petites comédies, et de l'excuser, et de l'arranger, et de l'attifer, ce vieux colosse de catholicisme, de manière à le faire recevoir sur le pied d'une chose de très bonne compagnie dans les plus élégants salons du XIX* siècle... Or, voilà ce que madame Sand, cette prêcheuse de la Libre Pensée, qui ne veut pas, elle! que le catholicisme soit reçu nulle part sur un pied quelconque, n'a pu supporter, et pourquoi, indignée, elle a lancé tout aussitôt sa Mademoiselle de la Quin^ tinie à la tête de la Sibylle de Feuillet!
Dieu merci! je suis bien obligé de dire que ce roman de Mademoiselle de la Quinlinie^ de madame George Sand, n'est pas de beaucoup supérieur dans son genre à celui d'Octave Feuillet dans le sien. Cela se vaut à peu près. Madame George Sand, dont le talent vieillit et prend des fanons de plus en plus tombants, a voulu — dans l'ordre des idées, bien entendu! — donner une volée... de sa cravache d'amazone philosophique et littéraire à ce jeune missionnaire de salon qui se mêlait des affaires du catholicisme ; mais la main n'y est plus et la cravache n'a ni sifflé ni cinglé. Faux à son tour, mais d'une autre fausseté que celui dt Feuillet, le roman polémique de madame George Sand,
entrepris pour prouver que le catholicisme doit être définitivement vaincu et enfoncé sur toute la ligne, n'est, d'exécution, qu'un livre mou et déclamatoire. Le prêtre catholique que madame George Sand a peint plus d'une fois dans sa vie y est repris et peint une dernière... mais on ne reconnaît plus ici le pinceau qui fit passer devant nos yeux, dans Léliay le prêtre Magnus et le cardinal Annibal. Dans le prêtre catholique de Mademoiselle de la Qui)itmie, il y a plus de haine, mais il y a moins de coloris... Et qu'importe pour le bruit, après tout ! Madame Sand a fait le sien comme P'euillet ; seulement ce bruit, qui ne vient pas du mérite intrinsèque des œuvres, s'est promptement dissipé, et quoique nous ne soyons pas très loin du moment où il s'est produit, il semble qu'il y ait longtemps déjà qu'on ne 1 entend plus! Après la Vie de Jésus par Renan, la Sibylle de Feuillet et Mademoiselle de la Quinlinie de madame Sand sont donc les seules œuvres littéraires de l'année qui aient marqué sur l'opinion ; à vrai dire, pour s'y effacer presque aussitôt. Elles auront été les trois seuls livres qui, à distance, pourront donner une idée du mouvement littéraire de cette année et de son intensité!
Et il n'y en a pas un quatrième! Je vois bien là, au compte de cette année, le volume d'histoire de Michelet qu'il a intitulé Régence, et qui flamboie des qualités inextinguibles de cet écrivain de jeunesse éternelle ; mais, hélas ! je trouve aussi dans ce livre tous les vices de la pensée d'un homme qui se déprave de plus en plus, et qui, à chaque nouveau volume, augmente l'embarras de la Critique la plus résolue, par un système historique que l'on ne peut résumer que par le mot dont il devrait bien faire son titre : « De la Porcherie dans l'Histoire ! » Hormis en quelques articles de journaux où l'on a touché de l'extrême bout de la plume et des doigts aux hors-d'œuvre de cette histoire de la Régence^ et en évitant soigneusement le fond des choses, impossible à discuter, on n'a généralement rien dit de ce nouveau livre de Michelet, qui, de cette façon, a fait moins d'effet que les romans d'Octave Feuillet et de madame George Sand. Et c'est qu'on ne peut plus vraiment rien en dire. Même les ennemis religieux et politiques de Fauteur, qui n'auraient, pour perdre Michelet comme historien, qu'à citer les faits étrangement immondes dont son livre est plein, ne peuvent pas justement les citer! ! ! Chose
inouïe ! qu'on n'avait jamais vue en histoire et qui doit, à force de la dégrader, tuer, un jour ou l'autre, l'œuvre de Michelet!
Ce livre de la Mégence^ qui est resté enseveli sous le silence de la honte, n'en est pas moins, si on ne regarde qu'au talent, le livre qui en a le plus de tous les livres de l'année. Que sont, en comparaison, et le dernier volume de YHistoire de ïhiers, cette glace sans taiïiy comme il Ta lui-même appelée, et les Nouveaux Éloges de Mignet, et Vltalie et les italiens de madame Colet, et tout le reste de la liste si vite épuisée des livres d'histoire de cette année? Et que sont, en comparaison, même les autres livres, à quelque catégorie de la pensée qu'ils appartiennent, d'une année qui, en fait d'œuvres en prose, n'a produit que la Madelon d'About, la Thérèse d'Erckmann-Chatrian, la Ma^ dame de Warens d'Arsène Houssaye, la Fior d'Aliza de Lamartine, les Tristesses de madame de Gasparin, et, en fait d'œuvres en vers, ne nous a donné que la Diane au bois de Théodore de Banville et les Satires de Veuillot, — de Veuillot qui n'est pas encore un poète aujourd'hui, mais qui le sera peut-être demain, s'il peut s'arracher aux difficultés contre lesquelles il lutte et se débat, comme le lion de Milton contre les dernières fanges du chaos 1
Et, en disant cela, je m'aperçois que j'ai presque inventorié toutes les œuvres de 1863. Si vous ajoutez, en effet, aux livres que je viens d'énumérer, le livre de
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie^ le Victor Hugo chez lui par un passant.., qui n'a pas assez vile passé! les Miettes de /V/Î5/oire par Vacquerie, — qui pourraient bien être Thistoire en miettes! les JSouveaux Lundis de Sainte Beuve, la traduction de VEu^ rêka d'Edgar Poe par Baudelaire, le Dictionnaire de Littré, cet attentat de la philosophie positive sur la langue française, le Capitaine fracasse (1) de Théophile Gautier, et ces pauvres Mémoires, qui n'auront jamais le succès de ceux de Saint-Simon, du duc de la Ilochefoucauld-Doudeauville, qui ne se rappelle pas assez que devant son nom de Doudeauville il y a le nom de La Rochefoucauld, qui oblige à être spirituel, je crois bien que vous êtes au bout du budget littéraire de cette année que je m'obstine à trouver inféconde, même en voyant ce qu'elle a fait !