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aussi étonnant que son litre, dans lequel le ])Out de l'oreille du diplomate qui n'est pas un âne perce sous la peau du romancier qui n'est pas un lion, car nous y avons une petite cour d'Allemagne et l'histoire de cœur d'un souverain qui abdique, non par amour de son peuple, mais par amour d'une petite personne de sa cour, absolument comme il le ferait dans un opéra-comique de M. de Saint-Georges. Tout le monde n'est pas Sylla. Il y a quelque temps, le roi Âmédée abdiqua en Espagne et filait avec sa jeune femme au bras. Touchante image domestique! Les romans contemporains doivent ressemblera Thisloire contemporaine; mais avec l'idéal en plus. L'idéal, pour Gobineau, n'est pas, lorsqu'on est souverain, de s'en aller avec une femme, mais de s'en aller pour une femme.

Vraiment, il faut avoir beaucoup d'esprit pour écrire ces choses-là, surtout quand on est diplomate et qu'on ne les écrit pas en caractères cunéiformes !

Mais l'esprit y est, dont j'enrage. J'aurais aimé qu'il n'y fût pas. Je les aurais préférées sans esprit, toutes ces bergeries. Gobineau a résolu un très joli, mais très impatientant problème : celui de raconter sans aucune niaiserie des actes niais. Il aurait pu désho-

norer ces niaiseries, ces sensualités sentimentales, qui, pour être sentimentales, n'en sont pas moins des sensualités, et qui font qu'un homme q^u'on veut faire admirer se décoiffe d'une couronne pour se couronner d'un jupon. Il aurait pu nous donner un roman mordant et profond, qui aurait coupé non plus dans le vif, mais dans cet énervé et ce lâche de la nature humaine qui a remplacé le vif; mais il n'a su être ni le Tacite ni le Juvénal du roman. Cette belle place littéraire à prendre aurait pu le tenter cependant, car Gobineau est un esprit sérieux, de philosophie stoïque . et le stoïcisme est pour lui — il le dit en termes formels dans une thèse qui a de la fierté — un des plus nobles buts de la vie. Je ne crois pas même qu'il soit pour lui de but plus élevé, quoique, pour moi, il y en ait un; mais Gobineau, qui ne nous a pas donné un seul signe de christianisme dans tout ce livre des Pléiades, ne se doute pas de celui-là î... Pour peu qu'on plonge et qu'on pénètre dans tous les endroits de son roman et qu'on cherche à l'éclairer par les idées morales de l'auteur, on ne trouve guères, sous des formes élégantes, qu'un stoïque en lui (voir son personnage de Candeuil). Il ne l'est pas, bien entendu . à la manière de Talleyrand, dont l'imperturbable visage, disait l'empereur Napoléon, ne trahissait rien de ce qui se passait intimement derrière lui, maiutopiquement, sinon réellement, à la manière d< Zenon et d'Épictète. Et c'est là le contraste... piquant

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(piquant pour lui!) de la nature de ce diplomate romancier, d'être, dans son livre, tout à la fois Zenon et Céladon, stoïcien et berger.

Car il y est berger I La fade bergerie qui, du reste, n'y est pas la seule, et qui est la conclusion de son roman, cette berquinade amoureuse et transie d'un roi épousant une bergère, d'un homme à qui l'auteur avait d'abord accordé de la force d'esprit et de caractère et qui devient le pastor fîdo d'une fillette, de pasteur de peuple que Dieu l'avait fait, n'est pas non plus la seule conclusion de ce roman, qui en a plusieurs, parce qu'il a plusieurs sujets. Or, avoir plusieurs sujets pour un même livre, c'est comme avoir plusieurs têtes pour le même organisme. Disons-le tout de suite : c'est une monstruosité, une monstruosité en art comme en histoire naturelle. Ce livre n'est point un simple recueil de nouvelles. 11 a des prétentions plus hautes : c'est un roman. Mais quelle qu'en soit l'exécution, la conception de ce roman est une idée fausse. Le diplomate, l'homme politique dominant l'artiste a-t-il cru faire une application heureuse du vieil axiome, qui n'en peut mais, de diviser pour régner? Eh bien, qu'il le sache! ce n'est point à une telle condition qu'on peut régner sur l'imagination humaine. L'imagination a besoin d'unité. l']lle a besoin, pour gagner ses batailles, de concentrer ses forces sur un point donné, comme le génie de la guerre pour gagner les siennes, et l'invention de Gobineau les éparpille!

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Il a iulitulé son livre : Les Pléiades, — allégorie enfantine, qui n'est pas même juste. Car pourquoi les Pléiades, et non pas la Pléiade? Est-ce qu'il va nous donner plusieurs livres comme celui-ci ?... Une Pléiade — si je l'entends bien ! — se compose de six ou sept étoiles, et vraiment nous n'avons guères davantage dans le livre qui porte ce nom. Gobineau, qui pense, et avec juste raison, qu'on ne peut plus s'intéresser à l'histoire de la décrépitude et de l'avilissement continu des peuples actuels, et que le seul intérêt et le seul mérite appartiennent à quelques individualités supérieures, — étoiles (pour parler son langage)pointant encore dansunfirmamentdévasté,— nous a fait un livre à plusieurs héros, dont il a décrit les passions et développé les caractères. Mais il nous a trop parqués dans un monde d'aristocratie humaine créé par lui, et qui, en somme, n'est pas le monde de la réalité... « Il n'y a pas de minuit tissé d'étoiles », disait magnifiquement lord Byron. Les créatures inférieures, ténébreuses, misérables, imbécilles, brutales et perverses, qui sont le fond commun de l'humanité et se mêlent au jeu de son action, et le troublent et le souillent ou l'empêchent, je les cherche en vain dans ce livre, où je ne vois que des étoiles... Livre plus orageux et plus passionné, il est vrai, mais aussi chimérique, aussi fabuleux que le livre de VAstrée, et, comme on ne s'intéresse pas à l'impossible, tout aussi vide d'intérêt que lui!

Et qu'on me comprenne bien! Je parle de l'intérêt qui vient de l'ensemble du livre ; je ne parle pas de rintérèt spécial, individuel, détaché de chaque histoire de ce Décameron d'histoires, quoique cet intérêtlà l'auteur l'ait bien dispersé en l'étendant à plusieurs héros placés tous au môme plan, en un parallélisme qui leur fait tort les uns aux autres, dans ce livre sans perspective, sans hiérarchie, sans unité; car toute hiérarchie bien faite s'achève et se couronne par l'unité, tout ce qui n'est pas unitaire dans les œuvres ou les institutions des hommes, tout ce qui s'y rencontre de multiple étant anarchique en plus ou en moins. Dans ce livre, à oligarchie de héros, de Gobineau, tous les héros ne sont pas des chevaliers Grandisson ou des Washington, — ce chevalier Grandisson de l'histoire, — mais s'ils ne sont pas tous des perfections absolues, au moins ils y sont des distinctions très grandes. Hommes et femmes : Louis de Laudon, Wilfrid Nore, Conrad Lanze, le vieux Coxe, Jean- Théodore, Harriet, Aurore, Liliane, etc., sont des patriciens et des patriciennes de l'humanité, à blason dans la tête et dans le cœur ; et ce sont, ne l'oubliez pas! malheureusement, les seuls êtres actifs du livre des Pléiades. Tous s'y développent en s'y exhaussant. Tous y accomplissent merveilleusement leurs courbes humaines. Tous s'y conduisent en étoiles. Tous y sont des astres qui savent leur métier, èmes d'élite et de bonne compagnie! C'est le contraire des moutons qui

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faisaient rêver Fontenelle, et parmi lesquels il n'y en avait peut-être pas un de tendre. Parmi ceux-ci, il n*y en a peut-être pas un de dur I

J'ai rêvé aussi comme Fontenelle, mais autrement ; j'ai cru longtemps qu'il y en avait un. Ce n'était pas, il est vrai, un mouton de ce troupeau d'étoiles. C'était, ma foi! plutôt quelque chose comme une chèvre capricieuse, fantasque, entêtée, enragée, endiablée, quoique du Nord, comme cinquante chèvres de Calabre, et qu'on aurait pu prendre, à certains moments, pour une tigresse, — une tigresse qui n'était pas marquée de la petite vérole comme Mirabeau, mais qui savait encore mieux que lui, ce grand comédien, jouer aux autres et se jouer à soi la comédie! La comtesse Tonska est le chef-d'œuvre des Pléiades. C'est le caractère le mieux venu, le mieux suivi, le plus étudié de tout le roman. Elle est très moderne et très de son pays, cette slave, cette polonaise mêlée de russe, et elle fait beaucoup d'honneur à l'ethnographie de Gobineau, qui n'a pas voyagé et qui n'est pas diplomate pour des prunes ; car ce n'est pas une prune que cette femme-là ! J'ai le malheur et la dépravation de l'aimer. Seulement, voyez la bergerie éternelle! la chèvre et la tigresse s'apprivoisent, la femme fausse devient vraie, la comédienne devient public, l'insensible imperméable à l'amour (c'était si joli et si atrocel) finit par être pénétrée parle sentiment qu'elle inspire. Le peu de fer qu'il y avait dans la ouate plus

OU moins enflammée de ce livre s'amollit et se fond,

— et tout est bien qui finit bien/ comme dit Shakespeare, et eux, tous ces êtres distingués, — distingués à impatienter ! — finissent délicieusement par des mariages d'amour, comme dans les Contes de fées, et ils poussent le bonheur jusqu'à n'avoir pas beaucoup d'enfants, car Jean-Théodore, qui a abdiqué par amour, n'en a qu'un. Certes! le romancier, par trop aristocrate, qui a trié sur le volet de son roman de tels personnages et de telles aventures, est un optimiste, à coup sûr ; mais, allez I il n'est pas que cela. Tous les contrastes dansent des mazurkas superbes dans Gobineau! Après le diplomate, nous avons vu le savant; avec le stoïcien, le berger. Voici l'optimiste, et vous allez voir le misanthrope. Car il est misanthrope, Gobineau, comme doit l'être tout homme de cœur et d'esprit qui a passé trente ans, et on les a passés deux fois quand on est diplomate, quand on a aux mains

— à ses blanches et irréprochables mains — de la malpropreté des hommes et des affaires, de cette infâme cuisine politique qui fait mal au cœur aux estomacs les plus solides ; il est misanthrope, et c'est la plus belle plume de son aile que cette misanthropie, qui donne à son accent toute sa profondeur et à son talent toute sa vérité.

En douteriez-vous?... Voici comme il s'exprime. Écoutez! Je ne cite pas beaucoup d'ordinaire, mais je me fais un rude plaisir en vous citant cela : « Je voudrais — dit-il au commencement de son livre — qu'au lieu de cette scène de repos nous puissions voir ici à plein, des yeux du corps, les royaumes du monde et leurs magnificences. Mais regardons-les des yeux de l'esprit. Contemplons ces multitudes qui grouillent et s'amassent, pomponnées, ornées, parées ou en guenilles. N'excluons personne. Reconnaissez-vous la barbarie toute pleine, non pas cette barbarie juvénile, brave, hardie, pittoresque, heureuse, mais une sauvagerie louche, maussade, hargneuse, laide et qui tuera tout et ne créera rien ? Admirez, du moins, sa masse ! Sa masse, en effet, est énorme ; admirez labelle ordonnance de sa division en trois parties; en tête, la tribu bariolée des imbéciles. Ils mènent tout, portent les clés, ouvrent les portes, inventent les phrases, pleurent de s'être trompés^ assurent qu'ils n'auraient jamais cru... Voici maintenant les drôles ! Ils sont partout, sur les flancs, sur le front, à la queue... et leur unique affaire est d'empêcher rien de s'arranger ni de s'arrêter avant qu'ils ne soient assis eux-mêmes A

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quoi sert qu'ils soient assis? A peine une de leurs bandes se déclare-l-elle repue, que des essaims affamés et pareils viennent, en courant, prendre la suite de son commerce.

« Et maintenant, voilà les brutes. Les imbéciles les ont déchaînées; les drùles poussent leurs troupeaux innombrables. Vous me demandez ce que je fais de ce pandémonium? J'en fais ce qu'il est, l'hébétement, la destruction et la mort... Je n'aperçois qu'un monde d insectes de différentes espèces et de tailles diverses, armés de scies, de pinces, de tarières et d'autres instruments de ruine, attachés à jeter à terre mœurs, droits, lois, coutumes, ce que j'ai respecté, ce que j'ai aimé ; un monde qui brûle les villes, abat les cathédrales, ne veut plus de livres, ni de musique, ni de tableaux, et substitue à tout la pomme de terre, le bœuf saignant et le vin bleu. Voudriez-vous épargner cette tourbe, si vous teniez entre les mains un moyen sûr de la détruire ?C'est votre affaire ! En ce qui me concerne, prêtez-moi pour un instant les foudres de Jupiter, je n'anéantirai que ce qu'il faudra de la masse irresponsable des brutes. Elle n'est pas faite pour rien discerner ; je ne lui reconnais pas d'âme, et ce n'est pas sa faute quand on ne la contient pas. Et non plus pas de sévérités outrées contre les drùles ! Je ne vous assure pas qu'ils soient le sel de la terre^ mais ils en sont la saumure. On en peut, à la rigueur, faire façon, et en pendant quelques-uns d'entre eux de temps à autre,

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le reste se peut employer, sinon dans les voies honnêtes, du moins dans les voies utiles. D'ailleurs, il faut en convenir, sans trop se faire prier, la planète les produit naturellement! Le monde, quoi qu'il fît, ne parviendrait pas à s'en défaire, ni peut ê Ire même à s'en passer! (trait adorable de mépris!)

« Quant aux imbéciles, je serais impitoyable. Ce sont les vaniteux et sanglants auteurs, les moteurs uniques et détestables de la décrépitude universelle, et la pluie de mes carreaux de feu labourerait sans pitié ces crânes pervertis. Non, une telle bande ne mérite pas de vivre ; non, cette vermine croissante ne peut exister et laisser le monde vivre ordonné à côté d'elle. Les époques grandioses et florissantes furent celles où de pareils reptiles ne rampaient pas sur les marches du pouvoir ! »

Tel est le style de Gobineau quand il se mêle d'être misanthrope. Eh bien, la main sur le cœur, comme l'y mettait Talma dans Manlius (laissez-moi vous l'y mettre !), que dites-vous de cette misanthropie? Pour un diplomate qui doit être la discrétion même, quelle indiscrétion! Pour un glaçon de diplomate, quelle flamme indignée ! Pour un diplomate épingle, musqué, monosyllabique et cravaté de blanc comme Talleyrand, quelle magnifique débagoulade ! quel rugissement ! quelle gueule de lion ouverte à la Mirabeau! Après un si terrible passage :

Il faisait des passages, MOINS content qu'aucun des sept sages,

vous ne pouvez plus douter, j'imagine, qu'il y ait un misanthrope, et le plus corsé, et le plus bronzé et le plus carabiné des misanthropes, dans l'auteur singulier de ces singulières Pléiades^ dans le berger de ces Pléiades qui a cessé d'être tendre, dans le stoïque de ces Pléiades qui a cessé d'être impassible, et un misanthrope par-dessus etpar-dessous toutes lesautres choses qu'il est dans son livre, ce kaléidoscospe qui tourne tout seul! Jamais la misanthropie d'Alceste, qui n'est après tout qu'une boutade de salon laquelle n'a jamais crevé le plafond, jamais celle de La Rochefoucauld, qui n'est que de Tégoïsme aux caillots biliaires dans le ventre, ni celle de La Bruyère qui n'est qu'un chagrin d'homme vieilli, faisant payer au monde le regret caché de n'être plus jeune, ni celle de Rousseau qui n'est que la révolte d'un laquais contre sa livrée, ni celle plus cruelle de Chamfort qui hachait, avec les couteaux à dessert des soupers qu'il faisait chezles grands seigneurs de son temps, la gorge d'une société assez bête four la lui tendre, comme il se la hacha à lui-même avec son rasoir pour s'éviter l'échafaud, ni enfin aucune des misanthropies célèbres qui ont laissé leur empreinte sur notre littérature et l'ont marquée ou du sillon brûlant de la colère ou du sillon froid du mépris, n'ont l'étoffe, l'étendue, le complet,

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et, qu'on me permette ce mot! le radicalisme intégral de celte misanthropie, qui ne tombe plus ici maigrement sur une société ou sur l'homme d'une société, mais sur Thumanilé tout entière, et que dis-je? sur l'essence même de l'humanité I Le misanthrope que voici n'est ni d'une caste, ni d'un salon, ni d'une cuisine, ni d'une bâtardise, ni d'une vieillesse, ni d'une laideur, ni d'une infirmité, ni d'une humeur quelconque, ni de tout ce qui fait d'ordinaire les misanthropies, même les plus farouches et les plus sauvages, mais c'est le misanthrope désintéressé, le misanthrope absolu, le misanthrope de l'Histoire ! Par ce temps d'inepte philanthropie, c'est le misanthrope de la Philanthropie se détachant, pour le juger, de l'insolent tout le monde, etlesgensd'espritqu'il venge des sots par sa misanthropie — des sots, ces affreux élouffoirs par le nombre ! — doivent ardemment l'en remercier.

Du reste, c'est probablement cette misanthropie éloquente qui fait de Fauteur des Pléiades l'optimiste que je lui ai reproché d'être. Quelquefois les antithèses s'engendrent. A le bien prendre, un misanthrope n'est qu'un optimiste renversé, un optimiste désespéré, qui jette les hauts cris. Par dégoût du

monde tel qu'il est» dégoûtant moralement, intellectuellement, esthétiquement, de toutes les manières, Tesprit donne un coup de pied à cette fange, comme à un tremplin, et remonte, pour se désouiller, vers les sphères bleues et constellées. Afin Je mieux fuir cette démocratie dévorante qui s'élend sur le monde comme le cancer dont il doit mourir, on se réfugie et on se calfeutre dans l'aristocratie des exceptions humaines. On monte dans les Pléiades. On invente des sociétés idéales et Ton écrit des pages charmantes, mais charmantes comme la femme qui caresse sa chimère. Malheureusement, c'est une chimère ! Et ce n'est pas tout. Dans le monde trop rare qu'on a inventé, dans cette bergerie céleste où du moins on voudrait un loup, on introduit les deux choses les plus rares, et qu'on voit le moins présentement dans ce monde qu'on méprise et qu'on a raison de mépriser, — le stoïcisme, qui est le christianisme de ceux qui ne sont pas chrétiens, et l'amour, qui n'existe plus que de nom dans une société athée à tout, jusqu'à l'amour !

Ainsi, résultat singulier au milieu de toutes ces singularités, la misanthropie de l'auteur des Pléiades, qui n'est peut-être que de l'aristocratie naturelle exaspérée, est encore la meilleure explication qu'il y ait à donner de son livre. Je l'ai dit : au point de vue de la Critique littéraire et de la construction de l'ensemble, c'est un livre mal fait ; il n'en faut plus parler. Les di-

plomates, ces hommes de Taction, n'ont guères le temps, je crois, de s'asseoir dans leur rêve et de le réaliser comme les artistes qui ne bougent pas du fond du leur. Mais si lelivre est littérairementmanqué, l'homme qui Ta écrit a des facultés littéraires quelquefois puissantes, souvent délicieuses, lorsqu'il échappe à quelques affectations de style retrouvées ici et là dans des phrases trop coquettes, et qui sont (ces affectations) la conséquence forcée de ïexquisité voulue^ du trop de raffinement dans la conception et dans les sentiments. L'air ne suffit pas à Gobineau, il lui faut de l'éther ! Et, remarquez-le bien toujours ! c'est encore ici que sa misanthropie, qui le fait se retrouver si homme d'accent à quelques endroits de son livre, l'arrache à cette sirène dangereuse, mais qui, au moins, a le charme de n'être pas vulgaire, qu'on appelle la préciosité. Gobineau est un écrivain de belles pages. Il a le brillant des détails. S'il n'a pas l'imagination créatrice du poète, c'est-à-dire du faiseur, il a celle de l'expression, qui est aussi de l'imagination de poète, mais de poète qui sent et qui vibre au lieu de créer. A sa misanthropie on comprend qu'il soit observateur; il n'est même misanthrope que parce qu'il a observé, et cette observation, très spirituellement pénétrante, est, au fond, celle d'un moraliste qui fait prévoir le moraliste futur. Je crois que là est la vraie pente, la vraie vocation de cet esprit qui s'est plus cherché que trouvé en ces tâtonnements de talent

qui, pour les autres, auraient été des réussites. Il y a, si je ne me trompe, dans Gobineau, un LaBruyère enveloppé qui ne demande qu'à sortir avec armes et bagages, c'est-à-dire avec ses différences de style et d originalité. Les quelques portraits qu'on rencontre dans les Pléiades montrent bien qu'il aurait, s'il la développait, la puissance du portrait. Qu'il descende donc de ses Pléiades, qu'il replace ses pieds sur le terrain de la réalité (cela ne lui sera pas difficile puisqu'il est diplomate !), et qu'il nous fasse une galerie de portraits ou un volume de Caractères/... Par sa fonction, Gobineau côtoie l'histoire de tous les jours. Qu'il nous donne donc de l'histoire, mais de l'histoire vivante, et non plus de l'histoire morte, de l'histoire cadavre, que toutes les académies du monde qui se croient des thaumaturges ne sont pas capables de ressusciter; qu'il nous peigne les figures historiques qu'il rencontre et qu'il juge à travers sa diplomatie. Je m'imagine que ce serait infiniment piquant, et cela pourrait être grandiose. Qu'il écrive même, s'il veut, comme Talleyrand, ses Mémoires ; mais qu'il ne mette pas, comme Talleyrand, trente années à les publier.

C'est un début dans le roman. Mais, pour Tauteur, ce n'est pas un début dans la vie de robservation et de la fantaisie. Il y a déjà longtemps que le nom, sign é en toutes lettres à la tête de ce livre, tout le monde le disait et le répétait ; car on n'a pas pour rien à Paris le talent original qui est lui-même une signature. Or, pour mon compte, je n'en connais actuellement aucun , ni chez les hommes ni chez les femmes, qui ait cette nuance charmante d'originalité.

Et ce n'est pas d'hier non plus qu'on l'apprécie. Qui ne se souvient de l'effet qu'il y a quelques années

\. L'Orpheline ; Monsieur A-lam et Madame Eve ; Vlon {Constitutionnel, 29 juillet 1878; Tri/jou'et, l-r août 1881).

produisirent, dans la Vie Parisienne, — un journal hardi, trop hardi peut-être, non pour moi, mais pour les bégueules que j'adore I — des articles... Non ! ce n'étaient pas des articles ; laissons ce terme d'un journalisme odieux ! Et ce n'étaient pas des études non plus ; ce serait trop pédant pour ce que c'était ! Je cherche un mot... mais quand une chose est nouvelle et surprenante, on ne le trouve pas... Mettons, en attendant qu'on le trouve, que ce fussent des comédies, des petites comédies de deux minutes^ mais troussées et si vite et si bien que cela ne pouvait pas s'appeler « Un spectacle dans un fauteuil », — le fauteuil aurait été de trop. On n'aurait pas eu le temps de s'y asseoir. On n'avait que le temps de lire ; car celui-là on le prenait. On aurait lu sur la pointe des clochers ces choses légères, qui marchaient elles-mêmes — bien souvent — sur cette pointe. Et, en effet, le caractère de ces lilliputiennes comédies, c'était la faculté très inattendue, dans un journal très hardi et qui, comme un postillon de noce, n'avait pas peur de verser dans toutes les ornières, de se risquer avec une grâce incomparablement audacieuse et. . . heureuse sur les bords les plus glissants de cet abîme de l'indécence qui fait tourner la tête aux imaginations pudiques, et de se retenir... et de n'y tomber jamais... Estce assez rare, cela?... Alfred de Musset, le poète, le patricien et le dandy, lui, y serait tombé, et même il y serait tombé en faisant le beau, comme le Gladiateur

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antique. Octave Feuillet, à la feuille de vigne vertueuse, n'aurait jamais osé s'y risquer. Une femme seule — mais spéciale, mais organisée tout exprès, — pouvait avoir cette étonnante souplesse qui permet d'aller aussi loin qu'on veut dans les choses... dangereusement vives, et, tout à coup, de s'arrêter net, cambrée sans effort et délicieuse d'équilibre, — comme une danseuse sur un vase étrusque, — à l'extrémité de ce toit !

Et la femme qui signait alors ces choses inouïes de tact et de ton, et de possession de soi, dans le danger voulu et couru, les signait tout simplement « Ange Bénigne », deux noms dont le second est celui de Bossuet, singuliers tous deux pour une femme qui ne se piquait alors d'écrire ni des choses précisément angéliques, ni des choses précisément épiscopales... Bien souvent même elle ne les signait pas. Et qu'avait-elle besoin de les signer ? On la reconnaissait à sa manière. Impossible de se tromper. Depuis Hamilton, rien de pareil ne s'était vu dans les lettres françaises. Marcelin, le plus fin des fins, — même sans crayon, — sentait bien que le bijou le plus précieux de son écrin de la Vie Parisienne était cette plume qui donnait, sans inconvénient, de petites palpitations à ses abonnées vertueuses, et arrêtait à temps ces palpitations après avoir mis au front des liseuses une rougeur qui les embellissait... Embellir ses abonnées, quelle bonne fortune pour un directeur de journal 1

Eh bien, la femme de ce talent rare, — plus rare que (les talents plus grands, — et que je vous donne comme la plus suave boîte à rouge nuancé que les femmes puissent se mettre sur la joue, et qui ne s'y fonce jamais trop, c'est cette femme qui prend le parti de nous écrire un roman !

Elle l'a appelé Y Orpheline {i) y — et elle aurait pu l'appeler d'un autre nom, et même de plusieurs autres noms ; car toutes les femmes qui apparaissent et qui vivent dans son roman valent en intérêt celle qui est l'héroïne du livre indiquée par son titre. VOrpheline de madame Paul de Molènes n'est pas assez en pre* mier dans son livre. Elle lui a donné trop de rivales dans l'imagination du lecteur. C'est une richesse, mais c'est une richesse qui nuit à l'unité du roman, et qui éparpille et disperse l'intérêt que l'art aurait été de concentrer... La femme du monde experte qu'est madame de Molènes, cette observatrice qui a des observations de rechange toujours à son service, s'est trop souvenue des femmes qui ont passé devant elle, et elle en a mis trois autour de son orpheline, qui, sans être orphelines, ont plus de charme que celle qui l'est, et même, sur les trois, il en est une — Hélène — qui,

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