‹ Voyageurs et romanciersChapitre 39 sur 40 · Pion · texte numérisé non relu

Pion

selon moi, en a beaucoup plusl L'orpheline, nommée Madelaine, dans le roman, est madame liaison et Caractère^ mais Hélène, qui est madame sans raison et sans caractère^ est, de cette gerbe de trois femmes, la plus vraie, la plus humaine, la plus femme, et celle qui plaît davantage : je dirai toutàTheure pourquoi .. C'est ainsi que pour un premier roman (un coup d'essai), nécessairement d'une certaine étendue, madame de Molènes nous en donne trois, mais trois dans celte manière raccourcie qui, jusque-là, avait été la sienne. Elle croise trois écheveaux dans son livre, et souvent elle les coupe quand, emmêlés, ils la fatiguent. Elle fait comme Alexandre. Couper, c'est sa façon de démêler!... Voilà le défaut de son livre, et il faut bien le lui dire, puisqu'elle se destine au roman. Et, d'ailleurs, pourquoi ne le dirait-on pas ? Quand on a affaire à un talent aussi prouvé que celui de madame Paul de Molènes, on n'a pas, vis-à-vis d'elle, l'embarras d'une critique forte, et on doit lui en faire honneur. D'autant que ce talent joroifue, habitué à ces choses courtes qui sont des chefs-d'œuvres et qui sont peut-être plus difficiles que des œuvres de longue haleine, sauve les défauts d'une composition encore mal assurée par la grâce des détails, qui sauve toujours tout ; car nos livres ressemblent à nos âmes, et c'est la grâce surtout qui donne le Paradis

De la grâce ! elle en a ici comme elle en avait làbas, — à la Vie Parisienne ; mais puisque je suis en

274 VOYAGEURS ET ROMAiNCIERS

train de critiquer, sa grâce d'ici n'est que la'moitié de sa grâce de là-bas. C'est la grâce attendrie et mélancolique qu'elle avait aussi à la Vie Parisienne., quand cela lui plaisait de l'avoir et qu'elle voulait toucher au plus profond et au plus délicat du cœur ; mais malheureusement ce n'est plus ici la grâce gaie, qui effleurait, sans se cabrer, les choses scabreuses, et donnait aux prudes de ces jolies terreurs dont elle les délivrait toujours ! Madame de Molènes, par un scrupule incompréhensible avec un esprit de tant d'aplomb dans la légèreté, n'a pas voulu introduire à travers les sentimentalités de son Orpheline ce genre de gaîté et de ton, la qualité première de son esprit et qui en sera la fortune. Elle a projeté de faire, avant tout, un roman sentimental. Elle connaît son temps, cette femme acérée. Son insensible temps est malade d'une sentimentalité affectée, quand elle n'est pas niaise. Elle a cru mieux, comme cela, pêcher au succès... Mais moi qui me soucie peu du succès, et qui ne vois dans une œuvre que la puissance qu'elle atteste et que le talent qu'on y a mis, j'aurais aimé à retrouver ici tout entier, dans des proportions plus larges et avec des touches plus profondes, l'esprit qui a écrit tant de pages adorables de hardiesse réussie et trouvé ce trio charmant de Mathilde, Anna et Satin de la Vie Parisienne ! Satin surtout ! ce rêve de Satin qui est une création, comme l'Hermaphrodite antique : Satin, ce type doué d'un épicurisme et d'un platonisme

qui ne savent pas plus où ils commencent et où ils finissent que ne le savent les teintes de lare -en-ciel ; Satin, le sigisbée incomparable, le sigisbée sans amour, mais non sans plaisanterie, et comme Tltalie, dans sa vieséculaire, n'en ajamais produit un. C'était réservé à la France. Ah ! n'être que sentimentale comme tant de gens peuvent l'être, quand on est intellectuellement de la race des Hamilton, des Grammont, des princes de Ligne, ce que personne ne peut être si Dieu ne s'en est pas mêlé !... Madame de Molènes a fait comme le Charles Moor des Brigands de Schiller, qui se lie un bras à un arbre pour combattre et mieux prouver sa force... Mais la force, chez les femmes, c'est la grâce, et pour avoir toute leur grâce il leur faut les deux bras... Que dis-je ? 11 les leur faut pour tout !

Et voilà ce que j'avais à reprocher au roman de madame Paul de Molènes, mais, avec tout ce qu'il n'a pas et pourrait avoir, ce n'en est pas moins un livre qui va monter, d'emblée, au premier rang des productions contemporaines, tout en tranchant vivement sur elles, car il ne leur ressemble pas. Les dons d'esprit de Fauteur de VOrpheline ne sont, en effet, ni de cette société ni de ce siècle, quoique madame de Molènes comprenne mieux que personne et ce siècle et cette société. Elle les comprend et elle s'en moque, — et c'est là ce qui lui donne tant de piquant et d'ironie quand elle les peint. Elle n'est pas dupe de ses

270 voYAC.nuRS et romanciers

modî'les. Cette femme du monde, qui a glissé de son salon dans la ]'ie 7^/?tiie/<»e par la pente douce d'un esprit élégant qui inclinait vers une littérature de son sexe et non pas du nuire (heureusement pour elle!), n'est ni un Bas-bleu, ni une athée, ni une démocrate, ni tout ce qu'on est maintenant avec luxe. Madame de Molènes est, d'essence, une femme comme il faut, -un genre de femme qui existe bien encore quelque part, mais pas dans la littérature! Et c'est même la femme comme il faut qui confisque l'artiste quelquefois en elle (comme, par exemple, dans ce roman de VOrphelinej. Mais lorsque les gouvernements sont très intelligents, je leur pardonne très bien leurs confiscations ! La femme comme il faut s'atteste ici de toutes les manières : par la pensée, le sentiment, la forme. C'est la femme comme il faut, ce n'est pas la femelle moderne et ornementée de littérature orgueilleuse qui a pu écrire cette noble phrase, qui est un aperçu : « Quand, par la mort ou un changement dans les rôles qui échoient à cliacun ici-bas^ la femme devient chef de famille^ elle pei^d de ses qualités sans acquérir celles qui lui seraient indispensables. » Et plus loin : « L'influence de la femme chef de famille se sent encore et d'une FAÇON funeste après plusieurs générations. Où il faut de l'équité^ elle a mis de la passion. Dans les décisions les plus importantes, elle s'est laissée aller aux mille contradictions qui sont dans sa nature. » Enfin, il n'y a que la fierté d'une femme comme il faut.

ayant horreur des livres modernes et des grossièretés de l'adultère, pour que celle-ci — hardie comme une princesse douairière ! et sûre de soi — n'ait pas osé en décrire un... Elle en dit les commencements, mais elle ne l'achève pas. Répugnance d'instinct! Et voilà du reste son roman, son roman véritable, qui n'est pas VOrphelinCy mais l'adultère interrompu, mais la brebis perdue qui d'elle-même, et avec une énergie et une volonté que n'ont pas d'ordinaire ces brebis de femmes, rentre courageusement au bercaill

Kl

Oui ! c'est là le roman, supérieur aux deux autres et surgissant tout à coup d'entre ces deux autres, dans ce livre de Y Orpheline^ et celui-là est véritablement exquis!... Au lieu d'être simplement exquis, il aurait pu être profond et superbe, s'il eût été seul dans ce livre, et si l'auteur, qui a des ongles assez beaux et assez bien taillés pour être des griffes, avait appuyé davantage, de ces ongles-là, sur son sujet. Hélène, qui intéresse au moins par ses défauts, — parce qu'elle est une femme très bien observée de ce temps anémique et épuisé, qui n'a plus de passion réelle, qui voudrait en avoir ou s'en donner et qui ne peut, et qui n'a pas même la rage de son impuissance, — Hélène

278 VOYAGEURS ET ROMAiNCIlih.S

est, en somme, un type qu'on ne peut admirer que parce qu'il est ici admirablement exprimé; mais, tel qu'il est cependant, il nous prend plus fort, à cause de sa réalité, que le type de V Orpheline^ de cette impeccable Madelaine, qu'on pourrait appeler la mécanique du devoir continu, remontée par son père pour sonner le dévouement et les services à rendre à toute heure de jour et de nuit. Et, de fait, cette fille du dévouement et du désintéressement sans effort est d'un pédantisme de vertu si raide qu'on est tenté de se demander comment madame de Molènes, cette gracieuse qui doit se moquer de tous lespédantismes, ne s'est pas moquée de celui-là avec la finesse habituelle de son ironie. Hélène elle-même, malgré sa réalité, Hélène, avec son mariage vaniteux de fille qui veut être mariée seulement pour être mariée^ et sa mesquine jalousie de sœur, finirait peut-être aussi par nous détacher d'elle si son roman, comme celui de tant de jeunes filles, s'arrêtait platement au mariage. Mais derrière le mariage il y a l'adultère, — l'adultère, cette idée commune à tous les romans de ce temps qui n'a cherché qu'à le poétiser ! Et c'est de cette idée retournée de l'adultère que madame de Molènes a su tirer un effet de l'intérêt le plus inattendu et de la plus spirituelle moralité.

Cet esprit charmant, qui reste charmant jusqu'au bout, est ici sorti de toutes les routes vulgaires. H s'est bien gardé, lui, de poétiser l'adultère ! Il n'en a

fait ni une poésie, ni une passion fatale, ni une douleur, ni un remords, ni un repentir, ni un dégoût après l'ivresse, ce qui serait une poésie encore. Madame de Molènes en a fait mieux et moins que cela, tout en demeurant dans la donnée de son esprit. Elle en a fait la faute rêvée, voulue, mais, je l'ai dit, inachevée, par un cœur coupable qui se rejette dans son innocence. Elle en a fait la coupe versée, remplie jusqu'aux bords, approchée des lèvres, respirée, savourée, et, toute pleine, jetée par la fenêtre I C'est le contraire de la vieille sagesse des nations : le vin est tiré, il faut le boire. Le vin est tiré et on ne le boit pas ! Je ne sache rien de plus original que ce développement en retour d'une passion qui s'élançait comme un navire chauffé à toute vapeur ; je ne sache rien de plus direct et de plus frappant que cette leçon donnée ainsi, par cette moraliste délicate et subtile qui n'a pas l'air de la donner, que cet adultère puni par lui-môme, mais avant d'être consommé. Originalité qui ravit leshaïs^ seurs des idées communes, mais qui, à la réflexion, n'étonne pas dans l'auteur de VOrpheliney — dans l'audacieuse de la Vie Parisienne, dont le procédé ordinaire est d'aller toujours aussi loin que possible dans la difficulté et le danger et de s'en tirer toujours, d'effleurer la crête de ces choses qui, en forçant d'un rien — de l'épaisseur d'un cheveu ! — la situation ou le mot, seraient de l'indécence, et qui les rase, comme le martin-pêcheur rase l'eau, sans y entrer jamais.

sans y mouiller le plus petit bout de son aile... Son Hélène, dans un tout autre ordre de faits, agit absolument comme elle. Il est impossible d'être plus perdue sans l'être tout-à-fait ! L'auteur a entassé les difficultés pour les vaincre. Le détail de cela est prodigieux. Nous n'en sommes plus ici à l'adultère qui se cache. Il y a enlèvement, non de vive force, mais de volonté, de complicité, d'arrangement calculé. Il y a, en Suisse, le voyage obligé, le voyage classique, le Rubicon de l'adultère qu'on passe sur tous les lacs de ce pays. Hélène le passe très bien, enchantée, heureuse, enivrée de le passer. Mais, en le passant, voilà qu'elle cause dans la barque avec cet amant qui le lui fait passer ; et elle ne passe plus ! Elle rebrousse chemin et revient à l'autre rive... C'est une merveille que ces conversations qui font revirer de bord cette jeune âme, et cependant l'amant est digne de la séduction qu'il pratique; car il est beau, spirituel, fort en femmes, expérimenté et épris, sincèrement amoureux, — toutes les puissances! Il faut lire et relire les conversations de cet homme épris de plus en plus, au point de renoncer à ce qu'il aime, avec cette pauvre femme qui, en l'écoutant, se désenchante plus elle l'écoute ! C'est délicieux et au fond poignant ; c'est du pathétique et du génie là où il n'y en a presque jamais : c'est du pathétique et du génie dans la finesse...

Il faut lire... Mais à cela près des connaisseurs, qui font pour moi le seul succès dont on puisse avoir la fatuité, la supériorité d'un talent comme celui de madame de Molènes sera-t-elle sentie? Cette supériorité est si fine, si aristocratique, si féminine surtout, pour un temps si épais, si égalitaire, si gros homme! Elle été sentie pourtant à la Vie Parisienne ; mais elle Ta été précisément pour ce qui manque à YOrpheline^ — la gaîté du trait et son risqué heureux. Et qu'importe ! du reste, puisque celle qui Ta eue en a toujours la puissance. Elle la reprendra bien un jour. Elle nous donnera bien un jour quelque roman avec ses facultés complètes... Il faut qu'elle no soit ni VOrpheline ni la veuve d'aucune. Qu'elle les garde toutesets'en serve! C'est le conseil que la Critique doit donner à madame Paul de Molènes, dans l'intérêt de sa gloire future-

En fait do gloire, elle a déjà le Salin. Qu'elle mette par-dessus le diamant !

Eh bien, si ! cela peut s'appeler : « Un spectacle dans un fauteuil ». Et un fauteuil qui n'est pas un fauteuil

d'orchestre! Ceci n'est point un mal. Avec leur dureté et leur étroitcsse avare, les fauteuils d'orchestre, dans lesquels on a les genoux sciés par ceux qui passent, sont des instruments de torture, et il n'y a de pire, jimagine, que le pal I Tandis que ce fauteuil-ci est un instrument de plaisir, comme Tertullien, le grave Tertulllen, dit des femmes... C'est le fauteuil doux, moelleux, reposant, commode, le fauteuil du chez soi, dans lequel Alfred de Musset établit un jour sa fantaisie éprise et tout à la fois déprise du théâtre ; car les poètes ont souvent de ces contradictions! C'est ce fauteuil-là qui est retrouvé, et c'est une femme d'esprit qui s'est blottie dans le fauteuil inventé contre le théâtre où Alfred de Musset s'est montré si charmant. Il n'y avait qu'une femme qui, après lui, pût y mettre d'autres grâces et d'autres élégances. Il n'y a que des femmes qui puissent remplacer des poètes. La monnaie des poètes, c'est les femmes d'esprit !

Et non seulement celle-ci s'est blottie dans l'ingénieux fauteuil inventé par Alfred de Musset pour se passer du théâtre, mais elle l'a élargi pour mieux s'y mettre et pour s'y étendre. C'est vraiment ici que nous avons un spectacle dans un fauteuil! Qui sait? Peutêtre que le fauteuil d'Alfred de Musset n'était pour lui

qu'un fauteuil d'attente qui précédait le théâtre? Il n'est pas bien sur, quand Alfred de Musset écrivait son Spectacle dans un fauteuil^ qu'il ne guignût pas du coin de l'œil le théâtre, qu'il traitait alors comme on traite les femmes qu'on prend parfois avec du dédain. Si vous relisez avec attention les pièces qui composent le délicieux Spectacle dans un fauteuil d'Alfred de Musset, vous verrez qu'il n'y a rien dans ces pièces, si nonchalamment insouciantes des règles de théâtre, qui puisse empêcher de les y jouer, et aussi les y a-t-on jouées, et avec quel triomphe ! Et peut-être dès les premiers instants Alfred de Musset en voyait-il déjà les représentations dans l'avenir? L'œil d'un poète, c'est l'œil d'un voyant. Mais en ce nouveau Spectacle dans un fauteuil, rien de cette transposition du fauteuil au théâtre n'est possible. Le spectacle reste dans le fauteuil et n'en peut pas bouger. Pour cela, la femme à qui nous le devons a mêlé aux dialogues piquants de sa comédie des analyses de romancier, et elle a écrit un livre composite, qui n'est ni comédie ni roman, mais qui est une chose adorable faite avec les deux.

YII

Cela s'appelle Monsieur Adam et Madame Eve (1), et c'est la longue, l'éternelle, l'amusante et la triste co-

Page 1