‹ Voyageurs et romanciersChapitre 40 sur 40 · Pion · texte numérisé non relu

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médie du mariage qui est le fond de la comédie humaine où tous les faiseurs de pièces puisent depuis qu'il y a des faiseurs de pièces dans le monde, et qui doit cependant rester inépuisable! Au lieu des cinq actes qui sont le terme des plus longues comédies, celle-ci en a seize, qui sont des chapitres... Malgré l'ancienneté des noms qui forment son titre, monsieur Adam et madame Eve ne sont pas les personnages historiques de ces noms vieux comme l'univers. L'auteur les a laissés très respectueusement dans la Bible, mais il s'est permis de prendre leurs noms pour mieux dire que c'est l'homme et la femme de tous les mariages qui vont lui passer par les mains ! Et ils y passent (vous allez savoir comment), par ces mains qui n'appuient pas, mais qui touchent à tout avec une prestesse, une adresse, une justesse, une sûreté, et qui ont été créées de toute éternité, je crois, pour écrire la comédie de mœurs, et surtout quand les mœurs sont légères.

C'est, en effet, pour celte espèce de comédie qu'est faite la femme de ces mains- là, et ce n'est pas non plus d'aujourd'hui qu'elle y débute. Elle qui écrit habituellement des scènes de mœurs d'un accent très vif, a voulu celte fois velouter son accent et montrer à l'ironique railleur qui l'a nommée, et qu'elle appelle son parrain dans sa dédicace, qu'elle pouvait, ma foil être Ange et Bénigne quand cela lui plaisait. Les plus prudes parmi ses lectrices, qui se cachent peut-être de l'ai-

mer, peuvent garder aujourd'hui leur petite boîte de rouge toujours prête dans leur poche... Il n'y a plus ici à s'en servir. Il n'y a plus ici de ces risque-tout qui finissent par être, sous une plume qui s'arrête toujours à temps, des victoires! La comédie du mariage jouée en ces seize chapitres, qu'on voudrait cinquante, est une comédie à la Marivaux, autant qu'on peut être Marivaux avec les mœurs plates et les sentiments grossiers de cet ennuyeux xix* siècle. Il est vrai que Marivaux est un second Walteau, au xvin% et que, s'il n'est pas faux, il est idéal comme Watteau, et tellement idéal que la société de son temps, enchantée, ne se reconnaissait plus dans ses tableaux. Tel l'auteur de Monsieur Adam et Madame Eve. Nous reconnaîtrons-nous dans les siens? Son monsieur Adam et sa madame Eve sont bien du xix* siècle, mais du XIX® siècle dans ce qui lui reste encore d'élevé, d'élégant, de poétique et d'amoureux... Ce n'est pas bien gros, cela... mais enfin ce que cela est a suffi pour faire faire à Ange Bénigne un livre d'une saveur exquise dans sa gaîté mélancolique et son comique nuancé et fin. Nulle femme qu'elle, en France, n'était capable d'écrire si joliment cette comédie du mariage qu'elle nous a montrée dans toutes ses phases, depuis la lune de miel jusqu'à la séparation, mais amiable ^ tissu tout aussi brodé que fragile, et qu'elle nous a déroulé avec tout le luxe de ses accrocs.

Rien de délicieux comme ce livre! Rien de plus observé, de plus vrai, de plus minutieusement vrai, de plus détaillé et de plus plein de détails charmants!

Toutes les femmes qui ne sont pas des Bas-bleus voudront lire ce livre d'une femme qui n'est pas une bleue, et se plonger dans cette mousse qui a pourtant sa goutte amère, puisque, il faut bien le dire ! cette comédie du mariage, qui a inspiré tant de choses et de rires cruels aux grands comiques et aux grands moralistes de tous les âges, est, au fond, l'histoire du désenchantement de deux cœurs unis. A son tour, la femme que voici Ta reprise à sa manière, et sa comédie est du même sexe qu'elle. Ce n'est plus là une comédie d'homme. Depuis la première page jusqu'à la dernière de son livre, cette moraliste aimable, qui voit tout et qui sourit de tout, — car elle ne va pas jusqu'au rire, cette délicate, — cette fine femme, assez fine pour être profonde si elle voulait enfoncer l'aiguille de son observation un peu plus, n'a pas oublié du mariage un seul de ces faits qui paraissent n'être rien et qui sont tout, puisque, immanquablement, dans un temps donné, ils tuent l'amour. Anxiétés, jalousies, fatigue, désillusion, ennui, ridicules, tout est ici, maissous un

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voile de poésie jeté sur tout par une imagination ravissante, et c est bien le mot, car elle nous ravit aux cruautés de cette comédie du mariage comme nous autres hommes la comprenons et Técririoas.

Et ce n'est pas assez encore d'appeler le livre de Monsieur Adam et Madame Eve simplement la comédie du mariage. Il faut être plus précis avec un livre de pareilles nuances! C'est la comédie de l'intimité dans le mariage qu'il faut dire ; c'est la comédie (la plus raffinée des comédies) du tête-à-téte conjugal. Un homme, d'un talent de verve et d'originalité, en Angleterre, a eu la même idée que celle de Mon* sieur Adam et Madame Eve. Douglas Jerrold a publié un livre d'un titre expressif. Il l'a appelé hardiment : Sous les Rideaux. Seulement, sous les rideaux de Douglas Jerrold tout est plaisant souvent, oui ! mais vulgaire, tandis que sous les rideaux du livre français, tout est aristocratiquement spirituel et d'une distinction qui ne se dément jamais.

Assurément, il y a autant de distance entre le livre de madame Ange Bénigne et le livre de Jerrold qu'entre une pièce d'Alfred de Musset ou de Marivaux et une pièce du Palais-Royal. Madame Ange Bénigne, dont le nom véritable sera dit un jour (nous l'espérons bien) en plein théâtre et en plein succès, aura-t-elle à la scène la valeur de talent qu'elle a dans ce livre que nous avons le droit d'appeler aussi : Un spectacle dans un fauteuil? Je le crois, mais je ne m'en soucie î

J'ai son livre, et son livre me suffit pour la juger. Qu'elle entre plus ou moins bien dans les combinaisons plus ou moins usées du théâtre, elle n'en a pas moins pour moi l'observation, l'imagination et le style avec lesquels, quand l'art du théâtre subsistait encore, on faisait la comédie autrefois !

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