‹ Voyageurs et romanciersChapitre 7 sur 40 · Cadot · texte numérisé non relu

Cadot

élerniié. Assurément ce n'est pas pour le vain et cruel plaisir de troubler cette espèce de succès d'outre-tombe que nous venons parler des défauts d'un livre dont l'auteur n'aplus rien à apprendre. L'intérêt d'une mort prématurée — et même poétique — ne doit pas faire oublier à la Critique impartiale et sévère qu'elle s'adresse à ceux qui survivent, et que la seule question qu'il y ait pour elle n'est jamais qu'une question de littérature.

Cette mort fut poétique, en eflet, dans un temps où la vie ne l'est plus, et elle parle plus haut à l'imagination que les œuvres de celui-là qui s'appellera Gabriel Ferry dans l'histoire littéraire du xix^ siècle. Voyageur vrai, Gabriel Ferry a péri tout récemment dans un naufrage. Il a péri, non entre les quatre rideaux que Jean-Paul appelait les coulisses de la vie, mais en pleine tempête, au pied du grand mât du vaisseau sur lequel il était embarqué, après avoir refusé de descendre dans la chaloupe de sauvetage, intrépide comme le plus intrépide des boucaniers de ses écrits. Cette trempe qui étonne et qu'on admire comme un luxe dans un écrivain, Ferry l'avait comme ses héros, et voilà ce qu'une critique qui voit plus que l'épiderme de la pensée doit noter. Le tempérament, le caractère, sont tout le talent de certains hommes ; mais constituent-ils, à eux seuls, cette merveille et ce mystère que l'on appelle le talent? Pour la moralité delà chose, ce serait à désirer, sans doute, mais, malgré

GABRIEL FERHY io

le vieux axiome de Buffon qui traîne sous toutes les plumes sans idées, en réalité, cela n'est pas.

Dans le Coureur des Bois, l'Amérique a été exploitée par un homme qui Ta vue réellement, et qui Ta prise pour théâtre de ses inventions aventureuses. Malheureusement c'était l'Amérique et les américains, et l'Amérique n'est poétique, intéressante et belle que sans eux.

L'Amérique ne vaut que quand elle est un désert, une forêt, un silence, une chose antédiluvienne et sauvage, un chaos virginal et tout-puissant, une solitude du cinquième jour de la création. L'Amérique, avec les américains qui la cultivent et la prosaïsent, n'est, hélas ! que le plus vulgaire des pays. Nous connaissons les américains. Nous les avons étudiés dans tous les livres qui en ont été les daguerréotypes implacables, d'autant plus implacables qu'ils avaient (quelques-uns du moins) la bonne volonté d'être flatteurs. Nous les avons vus dans Tocqueville, dans mistress Trollope, et même dans madame Beecher Stowe, et nous savons la puissance d'ennui que ce peuple travailleur a créée et à quelles splendides destinées d'abrutissement matériel il est réservé. N'avoir pas senti cela, après avoir pris pour le multiple personnage d'un livre d'imagination un peuple pareil, un peuple de puritains à l'ouvrage, de TurnPenmj capables de tout ^diT suite d'affaires, voilà le grand tortde Gabriel Ferry. Un poète ne s'y serait pas trompé. Dupe, ou, pour

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dire un mot moins dur, victime du génie de Cooper, Ferry acru qu'on pouvait reprendre la création achevée d'un immense artiste, et il ne s'est pas aperçu que dans Fenimore Cooper le véritable personnage, le vrai héros des poèmes que nous avons sous les yeux, c'est l'Amérique elle-même, la mer, la plaine, le ciel, la terre, la poussière enfin de ce pays qui n'a pas fait son peuple et qui est émietté par lui... Il n'a pas vu qu'en ôtant Bas-de-Cuir lui-même des romans de Fenimore, — cette figure que Balzac, qui avait le sens de la critique autant que le sens de l'invention, a trop grandie en la comparant à la figure épique de Gurth dans Ivanhoe et qui n'est guères que le reflet du colossal Robinson de Daniel de Foe, — il n"a pas vu qu'il n'y avait plus dans les récits du grand américain qu'une magnifique interprétation de la nature, que l'individualisation, audacieuse et réussie, de tout un hémisphère, mais que là justement étaient le mérite, la profondeur, l'incomparable originalité d'une œuvre qui n'a d'analogue dans aucune littérature.

Des paysagistes, il y en avait! Chateaubriand, Bernardin de Saint-Pierre, avaient peint des coins de savanes, des bords de fleuves, des marines, derrière les personnages qui exprimaient avant tout, pour eux romanciers, les idées et les sentiments qu'il leur importait de creuser. Mais Cooper, paysagiste aussi, d'un bien autre faire et d'une bien autre largeur de toile, est cependant bien plus encore qu'un paysagiste. Ses

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