GABRIEL KERRY
personnages, à lui, ne sont que les ciceroni de Todyssée qu'il fait faire à son lecteur à travers les plaines et les beautés grandioses du continent américain. Ce n'est pas tout. Pour échapper au mortel ennui de cette civilisation hypocrite, vaniteuse, dpre au gain, qui est la civilisation américaine, Cooper s'est rejeté à la vie sauvage, et il a été le peintre de ces vieux patriarches des prairies, aussi poétiques que ceux de la Bible ou des Burgraves du désert, dont les forteresses terribles et menaçantes sont un bout de buisson immobile, un carré de hautes herbes qui frissonnent, un lac étincelant dont la surface ne fait pas un pli aux tranquilles rayons du soir. Gabriel Ferry, qui en tant de choses imite Cooper avec une rare candeur, n'a pas songé à reproduire les grands sujets et les procédés de son modèle. Quoi d'étonnant, du reste? Il est des procédés qui ne s'emploient qu'une fois, car ils ont l'importance d'une découverte, et une découverte ne saurait se recommencer. Aussi, quand on voudra caractériser l'auteur du Coureur des bois^ on dira de lui qu'il n'est rien de plus qu'un Cooper d'Ambigu- Comique. Ses romans, qui n'attestent ni profondes études sur la nature humaine ni intuitions nouvelles sur les passions ou les caractères, défient l'analyse et la désespèrent.
Il y passe des régiments de personnages; on y entasse des boisseaux de meurtres. Mais à travers tout ce fracas de faits, tout ce remue-ménage d'aven-
tures, tous ces coups de pistolet ou de carabine tirés t\ tort ou à travers, de loin ou à bout portant, à toutes les minutes ou à toutes les places du récit, on cherche en vain une conception nette ou une combinaison puissante. L'auteur semble avoir oublié, ou n'avoir jamais su, que le véritable génie dramatique ne procède pas plus par des événements que par des chiffres, et qu'on peut en ajouter beaucoup les uns aux autres sans avoir plus d'imagination pour cela... Comme inventeur, donc, Gabriel Ferry ne nous paraît pas une grande perte. S'il avait vécu, il n'aurait, certes! pas renouvelé la face de la littérature, et rien ne nous fait présumer dans ce qu'il nous laisse qu'il fût destiné à raviver plus tard les vieilles sources du roman ou du conte, plus taries encore que celles du roman. Il n'en est pas de même pour l'écrivain. L'écrivain futur est au fond de ce style solide, rapide et ferme, lequel n'a pas, il est vrai, le coup de lime définitif qui donne au fer 1 éclat de l'acier, mais qui brille de force à plus d'un endroit et semble mépriser toutes les petites gentillesses littéraires de ce temps d'énervation et de prétention intellectuelle pour aller au fait, l'appréhender et le rendre avec un relief vigoureux. S'il n'y a pas d'idéal, il est vrai, il y a de l'action dans ce style viril et musclé. C'est la seule chose des deux volumes de Gabriel Ferry qui mérite l'éloge de la Critique, et ses regrets.
CHAMPFLEURY; DESNOIRETERRES '*>
C'est surtout quand on vient de lire les poésies de Hebel (2), que les Contes d'été (3) de Champfleury doivent paraître une lecture insipide et glacée I On a chaud de toute cette bonne et grasse couleur qu'Hebel étend sur la nature et les choses visibles ; on est encore tout attendri du sentiment moral qui spiritualise et poétise celte couleur d'école hollandaise appliquée sur des sujets allemands, et voilà que de ces fomentations délicieuses pour l'imagination et pour le cœur on entre