SECTION I
Remarques sur les Polypes h polypiers pierreux.
Cette classe d’animaux a été pour nous d’un grand intérêt , d’abord comml objet de zoologie, puis sous le rapport géologique, pour réfuter des assertions émises depuis long-temps sur la formation de quelques îles de la mer des Indes et du grand Océan.
Sous le premier point de vue , on sait combien cette partie est peu avancée , et combien de faits manquent pour coordonner ce qui est relatif à ces animaux et entreprendre leur histoire. Nous avons parcouru des lieux qui nous ont offert de riches matériaux pour ce genre de travail ; mais lorsqu’il a fallu les mettre en œuvre , il s’est élevé une foule d’obstacles insurmontables , dans le détail desquels nous allons entrer, afin que ceux qui, après nous, s’adonneront à cette étude , puissent les aplanir ou les éviter.
Le premier de tous a été le défaut de temps. Il est vrai que nous avons fait un séjour de plus de deux mois dans une île convenable à ces recherches : mais on doit remarquer que ce n’est qu’à marée basse et par le temps le plus calme, que les polypes peuvent être étudiés; deux conditions qui ne se trouvant pas toujours réunies , exigent qu’on ait le loisir de les attendre. Ce qui
porte naturellement à conclure qu’un naturaliste habitant sur les lieux est le seul qui puisse entreprendre un travail tant soit peu étendu sur ces animaux.
Il est indispensable que l’observateur sache dessiner; car presque toujours dans l’eau jusqu’l mi-jambe et même jusqu’à la ceinture , attentif à épier l'instant où l’animal qu’il examine se développera dans les positions les plus favorables , il ne pourroit pas avoir recours à une main étrangère. Cet avantage inappréciable nous manquoit. C’est à la bonne volonté, à l’extrême complaisance et au zèle deM. Taunay, fils du peintre célèbre de ce nom, que nous devons la planche relative à cette étude.
Parlerons-nous des risques que l’on fait courir à sa santé, en s’exposant à l’eau, dans quelques contrées et à certaines heures de la journée , comme à Timor, par exemple, où il peut en résumer des fièvres ou des dysenteries mortelles! Celui qui étudie la nature, et qui tout-à-coup se trouve transporté au milieu de ses phénomènes les plus rares, ne tient point compte de pareils inconvéniens : c’est cependant en négligeant de prendre les précautions convenables, que l’on contracte quelquefois des maladies qui font perdre le fruit qu’on auroit pu retirer d’occasions précieuses.
Toutes les contrées équatoriales ne sont pas favorables au genre d’étude qui. nous occupe. Dans notre voyage, nous n’en avons rencontré, à proprement parler, que deux: la rade de Coupangà Timor, et i’île Guam aux Mariannes. Nous croyons cependant que le port Sud-Est à l’Ile-de-France, que nous n’avons fait qu’entrevoir, doit être également mis de ce nombre.
Timor est notamment remarquable par ses alcyons et ses tubipores. Là seulement nous avons pu, parmi ces derniers, en recueillir de fjvans qui heureusement se sont conservés dans l’alcool jusqu’à notre retour, où ils ont été anatomisés. L’Ile-de-France, peu pourvue de grands alcyons branchus, si même il y en existe, est riche en polypiers pierreux , en madrépores sur-tout. Mais c’est
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à Guam que tous les genres de ces zoophytes viennent s’offrir aux regards de l’observateur , qui y trouve en outre un air salubre , et les commodités dont il est donne de jouir dans cette nature de recherches.
Devant le chef-lieu de l’île, est un rétif très-étendu, en dedans duquel le peu de profondeur et la tranquillité de l’eau ont permis à ces animaux de multiplier paisiblement Chaque fois que la marée étoit basse dans le jour, avant que la brise se fit sentir et vînt rider la surface des ondes, c’étoit là que nous nous rendions tout habillés *, munis d’instrumens et de vases pour extraire et recevoir les polypiers. Nous parcourions avec ravissement cette solitude sous-marine, semblable à un parterre orné des Heurs les plus belles et les plus variées. Mais , il faut le dire, les végétaux n'éteignent point à ce velouté si doux, si suave, sur lequel le regard se fixe long-temps sans se fatiguer. Outre l'objet spécial qui nous attiroit , ces dédales enchantés offroient à notre vue une sorte de microcosme peuplé de petits poissons , de coquilles , de crustacés , de vers, enfin detres de toute espèce qui y trouvent l’existence et l’abri.
Les polypes à polypiers ne sont point indifféremment répandus dans le lieu que nous venons de faire connoîtrc. Les uns, coriaces comme les alcyons , ou pierreux comme le millépore bleu et celui que l’on nomme corne d'élan, occupent le milieu des courans passagers que forment le flux et le reflux. Les eaux y sont plus fraîches, et leurs nombreux polypes, étalés à l’extérieur, semblent préférer l’agitation qu’ils éprouvent ,à l’immobilité que paroissent rechercher
* Les petits détails paroi iront peut-être minutieux ; mais celui qui se munira d’un chapeau blanc à très-grands bords, qui aura un pantalon, et une chemise boutonnée qix poignets, se préservera de violens et douloureux coups de soleil, qui font souvent sur 19 peau l’effet d’un vésicatoire. Porter des souliers est une chose qu’on ne sauroit trop recommander, parce que dans ces climats, où le système nerveux est surexcité, on a vu le tétanos survenir à la suite d’une simple piqûre d’oursin. Du reste, il seroit difficile à un Européen de^ marcher dans les coraux sans chaussure.
au contraire les méandrines, les astrées et quelques caryophyllies. Tous les madrépores proprement dits se trouvent dans les endroits les plus calmes. Leurs rameaux, portes sur un pédicule commun, s’étalent en roue ou bien forment des einbranchemens ; et lorsque leur accroissement est considérable , ils laissent en dessous des cavités dans lesquelles les pieds enfoncent et où l’on peut se blesser. Assez ordinairement il existe entre eux de petits espaces occupés par de jolis bouquets d’autres polypiers , dont les animaux , plus délicats, craignent d’être froissés. Si le fond est sablonneux, on y trouve des fongies libres , et d’autres pédiculées adhérentes à une base pierreuse.
En les considérant dans les détails de leur forme et de leur organisation, nous dirons que les méandrines fixèrent plus particulièrement notre attention par leur structure arrondie et par la variété de couleurs de leurs animaux. Les polypiers ne différaient quelquefois que fort peu , et souvent pas du tout : cependant les polypes étoient blancs dans les uns , jaunâtres , bruns , rougeâtres dans d’autres, ou bien affectant différentes nuances de violet, et ceux-ci estent les plus remarquables; quelques-uns avoient une couleur d’ardoise ; on eût cru alors voir une tête de nègre , comme disoit l’homme qui nous accompagnoit. Les méandrines ont une croissance déterminée qu’cjles ne dépassent pas. Ainsi , toujours écartées les unes des autres, elles ne tendent point à s’agglomérer comme les madrépores et quelques astrées qui propagent indéfiniment leurs ramifications.
Les polypes occupent le fond des sillons; ils sont différemment colorés selon les individus. Lorsqu’on les examine avec attention, l’on voit qu’ils forment des expansions membraneuses qui recouvrent les lamelles des ambulacres , mais rarement le sommet des collines, dont la blancheur indique la ligne de démarcation qui existe entre ces animaux. Ce sont, à vrai dire, des caryophyllies ou des fongies très-alongées au lieu d’être rayonnées. Ils sécrètent
de toutes les parties de leur corps une mucosité si abondante, qu’en renversant le polypier elle difflue et coule commede l’albumine. Ceci a sur-tout lieu pour quelques espèces, principalement celles dont les polypes sont blancs. Ce même phénomène, s’observe chez les agarices et lespavones, dont les animaux, excessivement petits, présentent les plus grandes difficultés pour être étudiés; on peut cependant s’en faire une assez juste idée par la forme du polypier.
Il en est de même, mais à un plus haut degré, des madrépores; avec cette différence que la plupart de leurs animaux ne sont point colorés , et qu’ils ont dans la mer absolument le même aspect que dans les collections. Lorsqu’on les détache ou qu’on les brise, on voit découler de l’albumine, plus abondante vers leur extrémité. Si on les expose à l'air, leur partie animalisée se noircit en se putréfiant. On l’enlève par des lotions répétées, et c’est parce moyen que ces polypiers acquièrent la belle blancheur qu’on leur connoît. Il est cependant des espèces dont les animaux sont colorés; nous en donnons des exemples : chez d’autres , la cime seule du polypier acquiert de la couleur , tandis que les polypes sont blancs.
Les êtres animés qui peuplent les caryophyllies, et'tgii ont de si grands rapports avec ceux des fongies, présentent autant'de variétés de teintes que de différences de formes. Dans l’espèce fasciculée , on en rencontre de blancs ou de verts, à l’Ile-de-France, et de bruns rougeâtres aux Mariannes. En les examinant avec attention , nous avons toujours vu que les polypes ne dépassent que de fort peu les étoiles iamelleuses et découpées de leur demeure; ce qui leur donne un aspect particulier. . .
Certains millépores ont leurs animaux très-apparens. Dans d’autres on ne les aperçoit pas#, à la vérité; mais en promenant la main à la surface , on sent qu’on ne touche point immédiatement la base pierreuse. Il en est où les sens ne peuvent faire distinguer nulle substance organique , et dont la surface est tout- . à-fàit rugueuse et sèche comme le calcaire ie plus aride; enfin
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d’autres , tels que la corne d’élan , qui, malgré cet aspect , recèlent des animaux si petits et tellement enfoncés dans la matière calcaire,*,» qu'à la simple vue on ne peut les apercevoir. Leur couleur propre ne modifie en rien celle du polypier, qui demeure constamment la même, soit dans l’eau, soit à l’air libre. Cependant ce- qui nous est arrivé à l’égard de ce millépore, prouve évidemment qu’il est recouvert de polypes; car un instant après l’avoir touché, nous ressentîmes une cuisson insupportable suivie de rougeur , comme celle que font éprouver les pfiysalies et certaines méduses. Entourés d’animaux divers , et en ayant plusieurs entre les mains, nous filmes long-temps à connoître celui qui étoit doué d’une semblable propriété. La douleur fut beaucoup plus vive à la bouche, aux yeux et au nez , où par inadvertance nous avions porté les mains.
Nous vérifiâmes la nature caustique de ce millépore sur un matelot et sur M. Taunay. Ce dernier en ressentit bien les effets, mais moins fortement que nous : ce qui tient à la sensibilité propre de chaque individu, comme il arrive aussi pour les physalies , &c.
M. de Lamarck a nommé nullipores quelques-unes des productions qui nous occupent , parce qu'on n’y aperçoit aucune ouverture sensible, ni traces d'animaux. Nous en avons vu plusieurs de semblables, et nous ignorons entièrement le mode d’accroissement de ces corps.
Parmi ces masses de polypiers, il en est de tendres, de ffiables, et d’autres excessivement durs. Ces différences tiennent, comme on le pense bien, à la manière dont sont construites leurs diverses parties et à l’époque plus ou moins récente de leur formation ; car celles qui ne font que d’être sécrétées, que l’animal recouvre encore, ne contenant que des molécules peu adhérentes entre elles, se brisent facilement. C’est ce qu’on sent sous les pieds , lorsqu’on se promène à la surface des coraux. Il n’en est pas de même des couches plus profondes , qui, abandonnées depuis long-temps, sont dures et résistantes , comme on peut le voir sur les madrépores
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rameux et sur certaines caryophyllies. A Guam, on se sert , dans la «.'construction de quelques édifices, de blocs de méandrines et d’astrées qu’on enlève facilement du fond de la mer. Cette pierre recelant alors beaucoup d’eau dans ses nombreux interstices , est tendre et facile à tailler ; mais exposée à l’air , elle parvient à la longue à se spathiser.
De l’examen des nombreux lithophytes que nous avons observés , il résulte cette considération générale, que la forme iamelleuse, rayonnée plus ou moins régulièrement, paroît être le type dont la nature s’est servie dans la création de ces animaux. Nous l’observons dans toutes les espèces de la planche que nous donnons ; et si elle est plus irrégulièrement marquée dans la méandrine et les madrépores, elle n’en existe pas moins pour cela. On la retrouve plus parfaite dans les fongies , les astrées , les oculines , les milléporcs , &c.
Il nous paroît évident aussi que, d’après la forme de leurs polypiers, ces animaux ne participent point et ne peuvent même point participera une vie commune. Autrement ils jouiroient, comme le dit M. de Lamarck 1 de qualités qui répugnent à la nature de tout corps vivant , car ils posséderaient la faculté de ne jamais mourir, ^es rosettes de plusieurs espèces lamelleuses ne communiquent point entre elles, ainsi qu’on peut le voir dans les caryophyllies , les astrées , et même dans certaines méandrines ; il est alors évident que chacune est occupée par un polype. Souvent ii y a continuité entre les sillons de ces dernières , et beaucoup d’animaux se touchent par leurs bords. Dans les polypiers foraminés plus consistans et beaucoup plus déliés , c’est par les tentacules que s’opère le contact. Ainsi il n’est pas besoin d’admettre une continuité de substance qui ne feroit qu’une seule masse de tous ces polypes , pour expliquer la contraction brusque que tous éprouvent lorsqu’un seul est touché. Il suffit, en effet, qu’il en rentre un subitement pour que ceux qui lui sont contigus en fusent autant , et successive-
ment tous ceux qui recouvrent le polypier. C’est ce phénomène, qui, superficiellement examiné, a pu faire imaginer que ces animaux participoient à une existence individuelle et générale toutà-la-fois.
On a cru, et l’on répète encore dans quelques colonies, que la qualité vénéneuse de certains poissons est due aux polypes dont ils font leur nourriture. Cette opinion est généralement abandonnée des naturalistes , et ne saurait tenir contre plusieurs faits qu’on peut lui opposer.
D'abord il s’agiroit de savoir si les espèces qui, dans certains temps , sont malfaisantes , mangent réellement des polypes. Les termes dont on se sert pour exprimer ce fait , nous paraissent aussi vicieux que ce fait lui-mcme est peu prouvé. C’est quand le corml est enjleur, disent les créoles, que ces poissons sont dangereux. Mais les coraux sont toujours fleuris, c’est-à-dire que leurs animaux montrent en tout temps leurs appendices tentaculaires, sous diverses formes. Il n’y a donc point d’hiver ou d’été pour eux, ni par conséquent nulle intermittence dans leur développement. Peutêtre existe-t-il une époque où leurs gemmules peuvent être plus abondans : encore n’cst-ce qu’une supposition amenée par des analogies tirées de fort loin sur d’autres zoophytes, et qu’aucune observation ne confirme.
Ensuite, il ne faut pas s’imaginer que ces polypes, la plupart imperceptibles, découpés en lames minces et enfoncés dans leurs anfractuosités pierreuses , puissent être facilement détachés par le museau obtus des poissons. Et l’on sait que les sphyrènes , les thons, les orphies, quelques dupes et les caranx, qui ont occasionné des accidens , ne cassent ni n’avalent de madrépores solides, seul moyen de se procurer leurs animaux , comme nous allons le dire tout à l’heure pour un autre poisson.
Ajoutez à cela que quelques-unes de ces espèces assez grandes ne fréquentent point les récifs madréporiques , et qu’on les a
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trouvées tout aussi vénéneuses dans la haute mer, comme il arriva
aux colons suisses qu’on transportoit au Brésil*.
Avouons-le, la cause qui rend la chair de quelques poissons nuisible à l’homme nous est complètement inconnue ; et rien ne prouve quelle doive être attribuée aux polypes saxigènes. Bien plus, nous étions même disposés, par la grande analogie qu’ont les fongies et certaines caryophyilies avec le tissu charnu et membraneux des actinies, qu’on mange sur nos côtes, à les croire aussi innocentes quelles , lorsque nous éprouvâmes l'effet caustique du millépore corne d’élan. Nous savons très-bien , au reste , qu’il ne faut établir aucune analogie entre ces deux genres de polypes , et que des poissons n’iront pas avaler des coraux sur lesquels on ne voit à l’œil nu aucune trace d'animalcules, comme sur la corne d’élan , le seul qui ait manifesté une action délétère. Néanmoins , dans le doute, et dans L'intérêt de la vérité, nous suspendons notre jugement, jusqu’à ce que de nouvelles expériences aient mis à portée de décider la question.
- Nous avons été bien près de jeter quelque jour sur cette matière, lorsqu’à Guam nous prîmes un gros diodon qui avoit dans son estomac environ deux livres de madrépore rameux grossièrement concassé. Il n’y avoit pas long temps qu’il venoit de l’avaler, car les polypes étoient encore dans leur état d’albumine fluide. Nous l’avions mis de côté pour le faire cuire, et procéder à toutes les expériences convenables pour éclaircir le sujet qui • nous occupe ; un accident nous priva de ce poisson. C’est le seul que nous ayons rencontré ayant l’estomac plein de madrépore. Il faut dire aussi qu’il est du petit nombre de ceux qui, par l’organisation de leurs fortes mâchoires , sont capables d’arracher
* Nous tenons de leur médecin, M. Bazet, que beaucoup de passagers, du navire à bord duquel il se trouvoil, eurent des symptômes d'empoisonnement assez graves, pour avoir mangé de certains poissons qu'on prit en abondance, dont il ne put pas précisément nous dire le nom , mais que nous soupçonnons être des scombres bonites ou des coryphènes dorades.
ZOOLOGIE. «oi
et de broyer des polypiers pierreux. Du reste , dans aucun pays, on ne se nourrit ordinairement de sa chair; et aux Mariannes, ainsi que nous l’avons dit à l’article Diodon, l’espèce de dégoût que sa vue fait éprouver aux indigènes , sembleroit être un indice qu’ils le considèrent comme nuisible.