‹ Voygae Autour du MondeChapitre 48 sur 53 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Mémoire sur t accroissement des Polypes lithophytes considéré géologiquement. *

P armi les phénomènes de zoologie qui se rattachent à la théorie de la terre , ceux qui concernent les zoophytcs solides sont encore bien loin d’être éclaircis. En appelant l’attention des naturalistes sur ces animalcules, nous espérons démontrer que tout ce qu’on a dit ou cru observer jusqu’à ce jour relativement aux immenses travaux qu’ils sont susceptibles d’exécuter, est inexact, toujours excessivement exagéré, et le plus souvent erropé.

Il nous en coûte beaucoup, sans doute, pour arriver à la démonstration des faits que nous avons examinés avec la plus grande attention, d’être obligés de combattre des assertions généralement reçues et de nouveau présentées par un naturaliste infatigable , que la mort a trop tôt ravi aux sciences. Péron , par quelques remarques isolées faites à Thnor et à l'Ile-de-France, seuls lieux où il ait été à portée d’observer en grand le travail des lithophytes, Péron a cru devoir, sur la foi des voyageurs , tirer des conclusions trop générales sur ces animaux considérés comme ayant élevé ou élevant encore , des profondeurs de l’Océan , de nombreux archipels ou des écueils dangereux. De quoi peuvent servir toutes les citations qu’il accu-

* Lu à l'Académie royale de* Science* de l’Institut, le 14 juillet 1823.

mule, si elles reposent sur des observations mal ou superficiellement faites! à masquer la vérité et à accréditer l’erreur par l’influence de noms célèbres.

Au lieu de croire que les fies de la Société, quelques parties de la Nouvelle-Irlande, la Louisiade, l’archipel de Salomon, les îles basses des Amis, les Mariannes, les Palaos, les îles des Navigateurs, celles de Fidji , les Marquises, &c. , sont en partie ou en totalité l’ouvrage des zoophytes, nous pensons au contraire que toutes ces terres ont pour base les mêmes élémens, les mêmes minéraux qui concourent à former les fies et tous les continens connus. Là en effet ce sont des schistes, comme àTimoret àVaigiou; du grès, comme sur les côtes de la Nouvelle-Hollande. Ailleurs, le calcaire en couches horizontales forme l'île de Boni, ou entoure les pitons volcaniques des îles Mariannes. Le granit se montre aussi quelquefois; mais le plus souvent ce sont les volcans qui ont formé les îles répandues dans l’Océan austral. L’Ile-de-France, l’île de Bourbon, quelques-unes des Moluques, les Sandwich, Taïti, et tous ces nombreux archipels découverts par Bougainville ou Cook, doivent en partie leur origine aux feux souterrains, comme le prouvent les échantillons de roches que nous avons rapportés de quelques-uns de ces lieux, et les récits des naturalistes voyageurs, pour ceux que nous n’avons pas visités nous-mêmes.

Qu’est-ce donc qui a pu donner lieu de croire que les madrépores encombrent les bassins des mers, et élèvent du fond de leurs abîmes, des îles basses , dangereuses pour les navigateurs ! un examen peu approfondi , un coup d’œil jeté en passant sur les travaux de ces zoophytes. •

Nous nous proposons dans ce mémoire, i .“ D’examiner comment les lithophytes élèvent leurs demeures sur des bases d’une nature déjà connue , et quelles sont les circonstances favorables ou défavorables à leur accroissement. i.° De montrer qu’il n’y a point d’îles t>n peu considérables,

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constamment habitées par les hommes, qui soient entièrement formées de coraux ; et que loin d’élever, des profondeurs de l’Océan , comme on l’a avancé , des murs perpendiculaires , ces animaux ne forment que des couches ou des encroûtemens de quelques toises d’épaisseur.

Voici comment cet ajouté, cette superposition des madrépores s’opère. Dans les lieux où la chaleur est constamment intense, où les terres découpées en baies enferment des eaux peu profondes et paisibles , qui ne sont point susceptibles d’être agitées par de fortes houles ou par les brises régulières des tropiques, là aussi se multiplient les polypes saxigènes. Ils construisent leurs demeures sur les rochers sous-marins , les enveloppent en tout ou en partie, mais ne les forment pas à proprement parler. Ainsi, tous ces brisans, toutes ces ceintures madréporiques, que, dans la mer du Sud, on rencontre assez fréquemment sous le vent des îles, sont, selon nous, des hauts-fonds dépendant de la conformation du sol primitif, qu’on reconnoît lui appartenir, lorsqu’on a un peu l’habitude d’observer la direction des montagnes et des collines, et quelles doivent être celles quelles continuent de prendre sous les eaux. C’est toujours là où les pentes sont doucement inclinées et où la mer a le moins de profondeur, qu’on trouve les plus grands massifs de madrépores. Ils pullulent si elle est calme; dans le cas contraire, ils ne forment que des, mamelons rares appartenant à des espèces qui semblent moins souffrir de l’agitation des flots.

On a dit, et c’est même une chose généralement admise parmi les marins , qu’on trouve dans les mers équatoriales des écueils formés de coraux *, qui s’élèvent des plus grandes profondeurs , comme des murs au pied desquels on ne trouve pas -de fond.

» On sait que vulgairement ce mot de corail s’applique, très à tort, à tous les polypes luhogcnes ; ce+ui de madrépore t qui, en zoologie, sert à désigner un seul genre, a à-peu-prcs la même signification. Nous nous servirons quelquefois de l’un et de l’autre pour exprimer f ensemble de ces animaux, sans omettre de parler des especes lorsque ce sera nécessaire."

Le fait existe pour ce qui est de la profondeur; et c’est meme ce qui fait courir les plus grands risques aux navires qui , pris en calme et entraînés par les courans, ne peuvent jeter l’ancre dans de tels parages. Mais il n’est pas vrai de dire que ces récifs soient entièrement formés de madrépores. D’abord , parce que les espèces qui forment constamment les bancs les plus considérables , comme quelques méandrines, certaines caryophyllies , mais sur-tout les astrées, ornées des couleurs les plus belles et les plus veloutées, ont besoin de l’influence de la lumière pour les acquérir ; qu’on ne les voit point croître passé quelques brasses de profondeur ; et que par conséquent elles ne peuvent se développer à mille ou douze cents pieds, ainsi qu’il faudroit que cela se fît pour élever les escarpemens dont il s’agit. D’ailleurs ces diverses espèces d’animaux jouiroient donc presque seules de la prérogative d’habiter par toutes les profondeurs , sous toutes les pressions et, pour ainsi dire, par toutes les températures.

Une autre circonstance ^laquelle les voyageurs n’ont pas pris garde, qui renforce notre opinion et la rend plus évidente, c'est que, par des profondeurs aussi grandes, fa mer, toujours houleuse à la superficie, vient briser avec force sur ces récifs, sans qu’il soit besoin que le vent l’agite. Et en faisant seulement l’application des observations de ces mêmes voyageurs, qui disent ( ce qui est très-vrai) que là où les ondes sont agitées les lithophytes ne peuvent travailler, parce quelles détruiroient leurs fragiles édifices, nous acquerrons la certitude morale que ces escarpemens sous-marins ne sont point dus à ces animalcules. Mais que, dans ces memes lieux, il se trouve un enfoncement, un abri quelconque, aussitôt ils éleveront leurs demeures et contribueront à diminuer le peu de profondeur qui existe déjà. C’est ce qu’on peut voir dans presque tous les endroits où une température élevée permet à ces animaux de croître en abondance.

Dans les localités où les marées se font ressentir, leurs courans

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seuls peuvent quelquefois creuser des canaux irréguliers entre les madrépores, sans qu’ils soient jamais encombrés de leurs espèces, par la double cause réunie du mouvement et de la froidure des eaux. Tandis qu’au contraire on y voit multiplier les flexibles alcyons.

Lorsqu’on observe avec soin ces dispositions géologiques, on voit que les zoophytes s’élèvent jusqu’à la superficie des ondes , jamais au-dessus ; après quoi la génération qui est arrivée jusquelà paraît s’éteindre. Elle est détruite beaucoup plutôt, si, par l’effet des marées , ces frêles animalcules sont exposés à nu à l’action d’un soleil brûlant. Quand, sur ces jetées de dépouilles inertes privées de leurs habitans , il se trouve de petits enfoncemens qui ne restent jamais à sec, on remarque encore plusieurs bouquets de ces lithophytes qui, échappés à la destruction presque générale , brillent des couleurs les plus vives. Alors les familles qui se développent de nouveau, ne pouvant plus construire en dehors de ces récifs sur lesquels ia mer vient briser, se rapprochent de plus en plus de la côte, où les vagues amorties n’ont presque plus d’action sur elles, comme nous l’avons vu à l’Ile-de-France, à Timor, aux îles des Papous, aux Mariannes et aux Sandwich; pourvu toutefois que les eaux n’aient pas une grande profondeur , comme cela a lieu à J’île de la Tortue, dont parle Cook, où l’on ne trouve pas de fond entre les récifs madréporiques et l’île , malgré le peu d’espace qui existe entre ces deux points.

Si nous examinons ces animaux dans les lieux les plus propres à leur accroissement , nous verrons leurs espèces diverses , dont les formes, aussi variées qu’élégantes, s’arrondissent en boules, s’étalent en éventails ou se ramifient en arbres, se mêler, se confondre et réfléchir les nuances du rouge, du jaune, du bleu et du violet.

On sait que toutes ces prétendues murailles exclusivement formées de coraux, sont entrecoupées d’ouvertures par lesquelles la mer entre et sort avec violence, et personne n’ignore le danger

que courut le capitaine Cook, à cette occasion, sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, lorsqu’il n’eut d’autre ressource, pour se soustraire à la destruction , que de prendre la résolution subite de s’enfoncer dans une de ces passes étroites, où l’on est toujours sûr de trouver beaucoup d’eau. Ceci vient encore à l’appui de ce que nous avançons; car si ces jetées perpendiculaires étoient entièrement madréporiques , elles ne présenteroient pas d’ouvertures profondes dans leur continuité, parce que le propre des zoophytes est de construire en masses non interrompues ; et qu’encore une fois , s’ils pouvoient s’élever de très-grandes profondeurs, ils finiroient par encombrer, par bouclier ces passages; ce qui n’a point lieu, et ce qui n’arrivera probablement pas, par les causes que nous indiquons.

Si ces faits prouvent que les madrépores ne peuvent pas vivre à de très-grandes profondeurs, les rochers sous-marins qu’ils ne font qu’exhausser ne sont donc pas exclusivement formés par eux.

Seconde question. Il n’y a point d’fles un peu considérables et constamment habitées par les hommes qui soient formées de lithophytes. Les couches qu’ils construisent sous les eaux n’ont que quelques toises d’épaisseur.

C’est par la seconde partie de cette question que nous commencerons. L impossibilité d’aller sous les eaux examiner à quelle profondeur précise les zoophytes solides s’établissent, fait que nous nous étaierons de ce qui a eu lieu jadis ; et les monumens que les révolutions anciennes du globe ont misa découvert, serviront à prouver ce qui se passe de nos jours. Nous dirons ce que nous avons vu dans plusieurs lieux, et nous parlerons d’abord de l'île même que Péron a prise pour le théâtre des grands travaux de ces polypes ; nous voulons dire, Timor.

Relativement aux bancs de madrépores que fa mer a laissés à découvert dans les terres en se retirant, nous dirons qu’ils ont acquis sur ce point une puissance que nous ne leur avons vue nulle part.

Tout le rivage de Coupang en est formé; et à mesure qu’on s’élève sur les collines (et non pas les montagnes) qui entourent la ville, on les retrouve à chaque pas. En voilà assez pour faire conclure d’abord que l’île entière est formée de cette substance, et que la chaîne des montagnes d’Anmfoa et de Fatéléou, qui a peutêtre mille toises d’élévation , lui doit son origine. Mais en sortant de la ville, on a à peine fait cinq cents pas en gagnant les hauteurs, qu’on trouve, en place, des couches verticales d’un schiste gris bleuâtre veiné de quartz , et sur les bords de la rivière de Bacanassi, des blocs de roche siliceuse, de jaspe grossier, et dans d’autres lieux, du calcaire compacte, substances qui démontrent assez les bases sur lesquelles se sont élevés les zoophytes. Nous ne pouvons indiquer au juste l’épaisseur de leurs massifs ; mais nous croyons n’en rien diminuer en l’évaluant de vingt-cinq à trente pieds.

Beaucoup plus loin, à quinze ou dix-huit cents pieds d’élévation, Péron trouva des coquilles fossiles. Il ne dit pas que le sol fût madréporique : quand bien même il l’auroit été, en examinant ces montagnes avec attention, on eût bientôt découvert la nature des rochers qui en formoient les fondemens.

Ce naturaliste , pour appuyer son opinion sur le rôle important qu’il fait jouer aux lithophytes, avance, sur la foi de^ naturels grossiers, que des montagnes élevées, qu’il n’a vues qu’à dix lieues, sont toutes madréporiques. Certes, sur un fait d* géologie aussi étonnant , on ne peut pas croire sur parole, ni des colons hollandais , ni des hommes à demi sauvages, qui n’entendent rien aux questions d’histoire n^urelle. Voici ce qu’il dit étant à Olinama.à quelques lieues de Coupang : « De ce dernier point nous nous » trouvions en face de la grande chaîne des montagnes d’Anmfoa » et de Fatéléou ; ce large plateau qui domine toute cette portion » de Timor , est entièrement composé de substances madrépo- » riqiles^ Depuis Ocna jusqu’à Pacoula, tout est pierre de chaux » [ samougnia batou capor ], disent les habitans, et les Hollandais

•ZOOLOGIE. 66 y

» confirment aisément ce fait. » ( Voyage aux Terres australes, édit, in-4.0, t. 2 , pag. 1 76. )

En de semblables matières, il faut avoir vu et revu, et bien noté les faits ; car lorsque nous nous hâtons de tirer des conclusions générales ,-"notre amour propre trouve toujours moyen d’accommoder ces mêmes faits à notre manière de voir.

Tout annonce que sur file Timor il n’existe point de montagnes exclusivement formées de coraux. Comme toutes les grandes terres, elle se compose de Substances diverses. L’ayant cotoyée sur une étendue d’environ cinquante lieues , assez près pour en faire la géographie, nous avons pu voir quelle étoit voleanisée sur plusieurs points. D’ailleurs elle recèle des mines d’or et de cuivre ; ce qui , joint à ce que nous venons de dire , indique encore en partie la nature du sol.

On pourroit nous objecter peut-être ce Bald-Hcad , du Portdu-Roi-Georges , à la Nouvelle - Hollande , que Vancouver a décrit en passant, et sur le sommet duquel il vit des branches intactes de coraux. C’est encore absolument le même phénomène qu’à Timor et dans mille autres lieux *. Les zoophytes ont bâti sur une base qu’ils ont trouvée, et ils n’en occupent que la surface. Car pourquoi BaldHead différeroit-il donc du mont Gardner, qui, tout à côté, est formé de roches primitives. D’ailleurs Péron dit qji’il a la même constitution géologique. [T. a, pag. ïyy. )

A Rota, une des îles Mariannes, M. Gaudidùud, notre collègue ,

• Un fait de ce genre, des plus remarquables, est celui que rapporte M. Sait, Deuxième Voyage en Abyssinie, tome 1, pages 216 et 217 : <• La baie d’Amphila, dans la mer Rouge, est formée, dit-il, de douze îles, dont onzç sont formées en partie d’alluvions, qui consistent en corallines, en madrépores, en échinites, et en une grande diversité de coquilles communes à cette mer. L’élévation de xes lies est quelquefois de trente pieds au-dessus de b haute marée. «

« La petite ile , qui diffère des onze autres , se composé d* un rocher solide p de pierre calcaire , dans laquelle on remarque des veines de calcédoine. »

Cette petite lie n’indique-t-elle pas qu’une cause quelconque a empcch^ les* madrépore* de la recouvrir, tatviis qu’ils ont construit leurs demeures aux- environs, sur des bases qui doivent probablement être de même nature que celles de la petite Ile.

Voyage Je l’ U nuit. — Zoologie.

a détaché du roc calcaire, à environ cent toises au-dessus du niveau de la mer, des rameaux de vrais madrépores parfaitement conservés. Voilà trois localités où ils se trouvent à de grandes hauteurs. Nous les avons observés à des élévations infiniment moindres, dans plusieurs autres lieux, commeà l'Ile-de-France, où Ms forment une couche dé plus de dix pieds d’épaisseur entre deux coulées de laves; à Wahou,une des îles Sandwich, où iis n’acquièrent pas pius d’élévation , mais s’étendent à plusieurs centaines de toises sur le sol de l’île. Dans tous ces cas, il faut avoir le soin de bien distinguer les iithophytes qui , ayant travaillé en masses non interrompues, avoient la faculté de s'accroître, de ceux qui, roulés, atténués par les eaux et mélangés avec les coquilles marines, contribuent à former ces dépôts connus sous le nom de calcaire madréporique. Ces dépouilles-là ne sont que les débris des premiers. Nous en avons vu aux Mariannes, aux îles des Papous; on en trouve sur les côtes de France et dans plusieurs autres endroits.

• C’est donc Timor qui, nous ayant offert le plus de zoophytes solides, nous porte à conclure , par analogie, de ce qui a eu lieu autrefois, que les espèces du genre astrée, seules susceptibles de couvrir des espaces immenses en superficie, pe commencent pas leurs constructions à plus.de vingt-cinq ou trente pieds de profondeur, pour les élever jusque près de ia surface de la mer. Jamais, soit avec la sonde, soit avec les ancres, nous n’avons amené des fragmens' de ces espèces ; nous n’en avons jamais vu que dans les endroits où il y avoit peu d’eau , tandis que les madrépores rameux; qui ne forment point découches épaisses et consistantes, soit sur les lieux élevés que l'Océan a abandonnés, soit sur les rivages où ils existent encore , vivent à d’assez grandes profondeurs. Et c’ési même une' des propositions liasardées du naturaliste que ' nous citoty, d’avoir voulu borner au 34 e degré de latitude Sud la demeure de ces animaux; car tout-à-fait sous le cap Hom, à près de 56° de latitude, en sondant à cinquante et quatre-vingts

brasses, nous avons eu de petits madrépores rameux vivans. Et, dans un précédent voyage, par un méridien opposé , sur le banc des Aiguilles, par plus de cent brasses de profondeur, nous nous souvenons d’avoir vu des rétépores. Il est vrai que sous ces parallèles, ces animaux n’occupent que peu d’espace; mais ils y vivent, et le premier de ces deux faits prouve qu’ils peuvent supporter une température très -froide, quoique probablement pas aussi basse à l’extrémité Sud de l’Amérique qu’on le croît communément.

Il est bien singulier qu’on ait attribué aux madrépores de l’océan Austral et de l'archipel Indien seulement, la formation des montagnes sous-marines escarpées, au pied desquelles on ne trouve pas de fond ; et bien plus surprenant encore que l’examen des lieux où le même phénomène s’observe sans la présence de ces zoophytes, n’ait pas donné-occasion de douter d'un fait si extraordinaire.

On sait que les terrains de toute composition peuvent présenter des escarpemens considérables. Pour prouver que cette disposition existe sous lés eaux, nous citerons l’île Guam, une des Mariannes, située par r 1/2 de latitude Nord : dans sa partie qui n’est pas volcanique, cette île est entourée de falaises calcaires tellement abruptes, quelles ressemblent parfaitement à des murs, disposés, dans quelques endroits, en plates-formes successives, qui, par échelons, vont se perdre sous les eaux. Si, en jetant la sonde, on rencontre le sommet de ces murs, on aura fond par huit ou dix brasses, plus ou moins; mais, tout à côté, cent brasses ne suffiront peut-être pas. A présent, supposons que, sur les crêtes les moins profondes et les plus abritées, les zoophytes viennent à construire , ils s’élèveront jusqu’à ce que leurs progrès strient entravés par leur propre développement/qui, opposant un obstacle aux ondulations des flots, les forcera à venir se briser sur eux : ce seront alors des récifs. - : .

Tout à côté de Guam, l’île Rota est dans le même cas. Bien

plus, sur ses escarpemens, qui sont beaucoup plus considérables, on trouve encore fixés au sol des madrépores proprement dits, de l'espèce nommée come-de-cerf, et absolument semblables à ceux qui abondent dans les eaux qui l’entourent. Ainsi, autrefois, ils ont multiplié sur le sol «que la mer a depuis abandonné, comme ils croissent tous les jours sur Celui quelle recouvre encore. D’autres exemples de ces montagnes perpendiculaires sous-marines se font remarquer par des latitudes diverses. On lit dans Pallas (. Deuxième Voyage, tom. 3, pag, 133 ; ibid. pag. 220) qu’il a vu en Tauride des montagnes tellement escarpées , %ju’elies s’élèvent à plus de mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et qu’on ne peut trouver fond à toucher le rivage. Eh bien ! nous le répétons, ce sont les sommets de semblables montagnes sous-marines de la zone torride , quelle que soit d’ailleurs leur nature , que les zoophytes ont pris pour bases: et tous ces récifs de Taïti, de l'archipel Dangereux, de celui des Navigateurs, des îles des Amis, &c. &c., ne sont madréporiques qu'à la surface. Ecoutons Forster, qui, un des premiers, a accrédité l’opinion que nous combattons, et nous verrons qu’il fournit des armes contre lui-méme. « Les îles basses, dit-il, à n l’est de Taïti, ainsi que les îles de la Société, les îles des Amis, » les Nouvelles-Hébrides et la Nouvelle-Calédonie, avec les îles » intermédiaires de Scylli, Howc, Palliser, Palmeston, Sauvage, de » la Tortue et celles de J’Espérance et des Cocos, les îles de la » Reine-Charlotte , du Capitaine-Carteret , et plusieurs autres, ainsi » que la. Nouvelle-Irlande, la Nouvelle-Bretagne et la Nouvelle- » Guinée , forment aussi , par-dessous l’Océan , une grande chaîne » de montagnes: elles s’étendent dans un espace immense qui » Afin prend les trois quarts de toute la merduSud. » (Forster père, Observât, tom. j , pag 24} .

Paraissant ensuite oublier ce qu’il vient de dire, et accordant trop aux madrépores, il ajoute (pag. 136) : « Le récif, premier » fondement des îles, est formé par les animaux qui habitent les

n lithophytes: ils construisent leurs habitations jusqu’à peu de dis- » tance de la surface de la mer, &c. »

Nous dûmes peut-être unq fois notre salut à cette disposition irrégulière des terres situées sous les eaux, lorsque la corvette /'Uranie, entraînée de nuit par les courans , dans le passage qui porte son nom, se trouva engagée parmi une multitude d’îles et de rochers. Dans cette position difficile , n’ayant de fond nulle part, on ne savoit quelle ouverture choisir pour sortir de cet archipel, quand au milieu de ce cirque s’offrit un banc de madrépore sur 'lequel on mouilla. D’après ce que nous venons de dire , tout doit faire supposer que ce massif setoit élevé sur une base de nature analogue aux rochers qui nous entouroient. ■ .

Ainsi nous croyons avoir démontré que les travaux des zoophytes solides ne sont point susceptibles d’avoir formé les bases immenses sur lesquelles reposent la plupart des îles du grand Océan. Il nous reste à dire comment , par leur réunion , et* animaux peuvent élevei de petits îlots. Forster a très bien décrit la manière dont cela s’opère. En effet , lorsqu’à l’abri des grandes terres , ces animalcules ont amené leurs demeures jusqu’à la superficie, et qu’elles restent à* découvert pendant le reilux, les ouragans qui surviennent quelquefois, bouleversant le fond de ces eaux peu profondes, entraînent les sables et la vase. Tout ce qui, de ces matières, s’engage dans les anfractuosités des coraux , s’y fixe , s’y agglomère ; et dès que le sommet de cette île nouvelle peut rester constamment à découvert, que les flots ne peuvent plus détruire ce qu’éux.memes ont contribué à former, alors son contour s’agrandit, ses bords s’élèvent insensiblement par l’addition successive des sables. Suivant la direction des vents et des courans, elle peut demeurer long-temps stérile; mais si, par l’action de ces deux causes, les germes des végétaux lui sont apportés des côtes voisines, alors, sous /les latitudes qui sont si favorables à leur développement , on la voit bientôt se couvrir de verdure, dont les débris successivement amoncelés forment des

couches d’humus qui contribuent à l’exhaussement du soi. Voilà ce que nous avons pu vérifier nous-mcmes sur la petite île Kéra, située dans la baie de Coupang, à Timor. • .

Mais pour que ce'phénomène d'accroissement s’accomplisse, il ne faut pas qu’il se passe trop loin des grandes terres , parce que alors les végétaux ne peuvent plus y aborder si aisément, et ces îlots demeurent presque toujours nus et stériles. C'est pourquoi ce que disent les navigateurs, de ces îles madréporiques du grand Océan, qui, couvertes de verdure, sont éloignées de toute autre terre , «nous a toujours paru extraordinaire ; d’autant mieux que , dans ces espaces immenses, la violence des flots, que rien ne peut amortir , doit empêcher le travail des zoophytes. Cependant nous ne nions pas l’existence de ces îles, qu’il seroit intéressant de bien examiner de nouveau; car dès qu’entre les tropiques les navigateurs en rencontrent de basses, prévenus par l'opinion généralement admise , ils n’hésitent pas à dire quelles sont madréporiques. Néanmoins que d’îles à fleur d'eau ne reconnoissent pas cette origine ! Nous citerons , par exemple, celle de Bony, située sous l’oqtiateur, dorit la brillante végétation s’élève sur du calcaire. Il en est de même de celle des Cocos , devant Guam , qui est composée de la même substance. En général, si elles sont habitées par des hommes, si par conséquent elles ont des sources ou des lacs d’eau douce, on peut presque assurer quelles ne sont point ou ne sont qu’en partie composées de lithophytes , parce qu’il ne peut pas se former de sources dans leur substance poreuse. Quelques-unes des îles Carolines, au milieu desquelles nous avons navigué sans pouvoir nous y arrêter, sont excessivement peu élevées; nous les supposons encroûtées de madrépores ; et comme elles ont des habitans, il doit se trouver quelque part un sol propice à l’accumulation de l’eau douce \ »

* En jetant un coup-d’œil sur le» carte* du Vcyage du capitaine Kotzebue, on est frappé de voir plusieurs de*c« (les groupées en rond, liées le» unes aux autres par de» récifs qui

En restreignant la puissance de ces animalcules; en indiquant les bornes que la nature leur a prescrites , nous n’avons d’autre but que de fournir des données plus exactes aux savans qui s’élèvent à de grandes considérations hypothétiques sur la conformation du globe. En considérant de nouveau ces zoophy tes avec plus d’attention , on ne les verra- plus, comblant les bassins des mers, élevant des îles , augmentant les continens , menacer les générations futures d’un cejcle équatorial solide formé de leurs dépouilles. Leur influence, relative aux rades dans lesquelles ils multiplient, est déjà bien assez grande, sans l'augmenter encore. Mais , comparativement aux masses sur lesquelles ils s’appuient, que sont. leurs couches, souvent interrompues, et qu'il faut chercher avec soin pour les reconnoître, considérées du haut des énormes pitons volcaniques des Sandw ich et de I île de Bourbon , de ceux dés Moluques, des Mariânnes, des montagnes de Timor, de (a Nouvelle - Guinée, &c. &c. rien sans doute; et les zoophytes solides sont bien loin de pouvoir être comparés aux coquilles dans les matériaux que les uns et fes autres ont fournis et fournissent encore à l’enveloppe terrestre.

paraissent madreporique» , et présenter, par cet arrangement, une petite mer intérieure et profonde, dans laquelle on entre par une ou plusieurs ouvertures.’ Cette disposition ne serait-elle pas due à des cratères sous-marins 'sur les bords desquels les lithophytes auraient travaillé!

fIN DE LA ZOOLOGIE.

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