‹ Voygae Autour du MondeChapitre 5 sur 53 · SECTION L · texte numérisé non relu

SECTION L

Brésil et Rio de la P lata.

La première relâche importante de l'Uranie fut à la capitale du Brésil, où un séjour de cinq mois à deux reprises, et des incursions faites par l’un de nous à quarante lieues dans l’intérieur, nous ont mis à même de présenter les considérations suivantes.

Ce nom de Brésil rappelle tout ce que la nature a de plus beau et de plus fécond. Aux limites de la zone torride et là où commence la zone tempérée de l’hémisphère austral, un sol granitique, alternativement abaissé en plaines ou s’élevant en montagnes, parcouru, fertilisé par des ruisseaux, des torrens ou des fleuves, est couvert

de la plus riche végétation. « Rien n égaie la magnificence .des » forêts du Nouveau-Monde, s'écrie éloquemment M. Mirbel: on » ne peut se lasser d’admirer cette quantité infinie de végétaux . » rapprochés, serrés, confondus, si différens entre eux, et quel- »> quefois si extraordinaires dans leur structure et leurs produits; » ces dicotylédons énormes dont 1 origine remonte a des époques » voisines des dernières révolutions de la terre , et qui ne portent » encore aucune marque de décrépitude ; ces palmiers élancés » contrastant par l’extrême simplicité de leur port avec tout ce » qui les environne ; ces lianes sarmenteuses , ces rotangs a feuilles » chargées d’épines, dont les tiges longues et flexibles s’enlacent « les unes aux autres, et, par des circuits et des nœuds multipliés, » réunissent comme dans un seul groupe tous les végétaux de ces » vastes contrées. En vain , pour s’y frayer un passage, s’arme-t-on » du fer et du feu ; la hache s’émousse ou se brise sur le bois » endurci; la flamme privée d’air s’éteint dans l’épaisseur du feuil- » lage. Le sol est trop resserré pour les germes nombreux qui s’y » développent; chaque arbre dispute aux arbres voisins qui le » pressent le terrain nécessaire à sa subsistance, les forts étouffent » les foibles; les générations nouvelle? font disparaître jusqu’aux » moindres traces de la destruction et de la mort; la végétation » ne se ralentit jamais, et la terre, loin de s’épuiser, devient de » jour en jour plus féconde. Des légions d’animaux de toute sorte, «insectes, oiseaux, quadrupèdes, reptiles, êtres aussi variés et » non moins extraordinaires que les végétaux indigènes, se retirent » sous les voûtes profondes de ces vieilles forêts, comme dans des » citadelles à l’épreuve des entreprises de l'homme \ >•

• Ceux qui ne sont pas appelés à jouir en réalité d’un aussi beau spectacle, pourront s*en faire une juste idée d'après l’admirable gravure faite sur un dessin de M. de Clarac, et représentant une forêt vierge du Brésil. Jamais pinceau ne rendit avec autant de vérité ce merveilleux effet de lumière éclairant un torrent sous des massifs de végétaux énormes, dont chacun a son port, sa physionomie propre. Il seroit à désirer que le serpent qui anime ce tableau n’y fût pas, ou bien qu’H eûi une position différente; celle qu’on lui a donnée n’est pas naturelle.

i4 VOYAGE AUTOUR DU MONDE.

Mais ce luxe de reproduction , si étonnant pour ceux qui viennent des contrées où la nature a ses instans de repos, n’offre presque plus maintenant, dans le règne animal, de nouveautés à montrer à l’Europe. Dès qu’on a commencé à s’occuper d'histoire naturelle , tous les voyageurs ont dirigé leurs recherches vers des lieux qui promettoient de si abondantes et de si faciles récoltes. Et encore, à l’époque actuelle, une foule de naturalistes de toutes les parties de l’Europe, des souverains même, rivalisent de zèle pour mieux faire connoître cette belle contrée du Nouveau-Monde.

On ne peut faire un pas dans le voisinage de l’immense baie de Rio de Janeiro et sur les nombreuses îles quelle contient, sans rencontrer de magnifiques oiseaux, l'ornement de nos collections. Les insectes, plus nombreux encore, volent, sautent, hruïssent de toutes parts. Les papillons sur-tout y sont d’une rare beauté , et leur nombre surpasse tout ce qu’on peut dire. Mais le phénomène des élaters et des lampyres phosphorescens, dont la lumière fugitive brille et disparoît tour à tour, est ce qui frappe le plus l’étranger, lorsque, dans une nuit obscure, au milieu des bois, il se trouve entouré par des milliers de ces insectes.

Le Brésil recèle beaucoup d’espèces de mammifères qui toutes sont à-peu-près connues , de même que les mœurs de plusieurs d’entre elles. Cependant deux individus que nous conservâmes assez long-temps nous offrirent quelques particularités qui ajouteront à leur histoire. L’un est le laid coati, auquel de petits yeux et un nez excessivement alongé donnent un aspect si singulier.

Cet animal nous fut donné très-jeune. D’abord craintif et offusqué par la lumière, il recherchoit toujtwrs les lieux sombres et s’y blottissoit : libre sur le pont, il devint peu-à-peu familier, s’accoutuma au grand bruit et parvint à supporter l’éclat du jour Il s'attacha tellement à l’infirmier du bord qui le nourrisson, qu’il le suivoit par-tout, répondoit à sa voix par un petit cri, et aecouroit d’une extrémité du navire à l’autre pour lui grimper sur les épaules.

Le nom de César donné à ce coati étoit déjà connu de tout l’équipage, et les matelots, qui s'attachent facilement aux animaux paisibles , se plaisoient à lui donner des alimens. L’habitude de ce plantigrade étoit de se couchera la tête du*hamac, oif lit suspendu, de l’un d'eux. Aussitôt que la nuit étoit venne , on léioyoit grimper et parcourir la batterie jusqu’à ce qu’il fût arrivé à son gîte; et lorsque le marin, après avoir passé son temps de service sur le pont, descendoit pour se coucher, il réveilloit quelquefois le coati, qui, par des cris perçans, manifestoit son mécontentement; quelques coups é’erisuivoient , les cris redoubloient; mais le petit animal ne se retiroit point, et le matelot ne cherchoit plus à le renvoyer. Aux heures des repas , il n’étoit pas moins curieux de le voir parcourir les gamelles en alongeant son museau mobile à travers les jambes des convive». Cette bonté, nous dirons même cette affection des matelots pour de foibles animaux, est vraiment singulière, et nous a toujours surpris dans des hommes d'un caractère grave et souvent peu endurant.

Nous avions un chien avec lequel il aimoit beaucoup à jouer, malgré l’inégalité de ses forces. Le chien se prêtoit volontiers à cet amusement, et l’on remarquoit qu’il n’en étoit pas toujours de même du coati, qui souvent le fàisoit crier en lui mordant les oreilles. Il n’étoit pas difficile sur le choix de ses mets; tout lui paroissoit bon : il mangeoit indifféremment de la viande crue ou cuite, du lard salé, du pain, du biscuit mâché, trempé dans le vin ou l’eau-de-vie, des bananes, des crustacés, du miel, &c, H aimoit de préférence le sucre et les méduses ; dès qu’on lui en montroit, on le voyoit se précipiter dessus avec une étonnante avidité. Il ne fâisoit aucune difficulté de boire du vin et de mangerles souris qu’il prenoit lestement. Dans la colère, son cri ressembloit à celui de la musaraigne; il étoit seulement beaucoup plus fort. •

Pendam deux mois il fut notre compagnon de voyage. Les

i6 ' VOYAGE AUTOUR DU MONDE, regrets qui accompagnèrent sa mort, survenue par empoisonnement, prouvent bien que, dans les longues navigations, on s’attache aux moindres objets qui peuvent en diminuer la monotonie.

L’autre artimal dont» nous avons à parler, est le paresseux ou aï, le -plus stijpide et le plus informe des mammifères; vrai paradoxe d’organisation, dans des lieux où la vie surabonde chez tous les êtres, où l’agilité se joint à l’éclat et la mobilité à l’élégance des formes. Cependant il ne suffisoit pas que la nature l’eih traité en marâtre, il fàlioit encore que des historiens abusassent du charme de leur style et de la confiance quïnspiroieni leurs observations, pour exagérer. l’espèce d’abjection dans laquelle il semble vivre, et lui refuser même, par une exception qui seroit unique, ce que la nature a accordé à tous les individus de sa classe , deux orifices distincts pour la génération et la défécation : mais il n’en est rien, et ce qu’on a dit de ses mœurs et de son organisation doit être beaucoup modifié.

Nous ferons observer, pour ce qui est des premières, qu’ayant conservé pendant dix jours un de ces animaux, vivant, nous avons remarqué que ses mouvemens netoient point aussi lents que l’ont prétendu Ptson et ceux qui l’ont copié. Tout notre équipage a vu \'/ii dos brûlé partir du pont et arriver, en vingt minutes, 'par les . cordages, au haut d’un mât de cent vingt pieds. Un jour même, il se jeta à l’eau volontairement à ce qu’il paroît, et l’on eut occasion de remarquer qu’il nageoit très-bien , portant la tête haute et avec une accélération de mouvemens beaucoup plus considérable que dans l’action de grimper.

Cet animal, comme l’indique sa conformation générale, n’est nullement organisé pour marcher. La position de ses membres écartés du tronc, la direction de ses ongles „ nécessitent de longs mouvemens de circumduction pour qu’il puisse traîner sa lourde masse. D’un autre côté , la longueur des membres de devant , presque double de celle des membiÿs de derrière , faction de leurs

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fléchisseurs qui l’emporte de beaucoup sur celle des extenseurs, lui rendent le grimper facile, et lui permettent sur-tout de se fixer avec une force prodigieuse. Ainsi, il n’est pas obligé, comme on l’a dit, de se jeter par terre, lorsque, après avoir mangé les feuilles d’un arbre , il veut en gagner un autre. Comme il se plaît dans les endroits sombres, ceux qui connoissent les forfts d'Amérique savent qu’il doit lui être très-facile de passer d’un arbre à l’autre sans aller à terre, où il auroit beaucoup de peine à cheminer.

Il paroît qu’il se nourrit principalement des feuilles d'ambaïba ou cécropie peltée , avec lesquelles nous fournîmes à sa subsistance pendant trois jours. Mais n’ayant pu en faire une provision considérable, nous essayâmes les divers légumes que nous avions; il les refusa tous, à l’exception des tiges de céleri, qu’il mangeoit lorsqu’on les lui mettoit dans la gueule. Enfin, il mourut, probablement pour avoir été trop long-temps exposé au soleil a.

* Sonnini a avancé une singulière assertion sur l’organisation des aïs , qu’il dit avoir étudiée sur le vivant, à la Guiane. il ne leur accorde qu’une seule ouverture pour trois fonctions diverses, un véritable cloaque, à l’instar des oiseaux. ( Nouveau Dictionnaire d’histoire naturelle, tom. I , pag. 153; 1B03. )

Voici ce que nous avons trouve dans les deux sexes : trente côtes, au lieu de vingt-huù; des clavicules bien distinctes; et dans l’aï femelle, huit vertèbres cervicales, au lieu de neuf.

A la partie supérieure de l'anus du mâle, presque à toucher, on voit un petit tubercule qui a la forme d’un gland; c’est le pénis, qu’on peut faire sortir d’un demi-pouce i en Je tirant; un muscle constricteur très-fort l’entoure, ainsi que l’anus. Le reste des organes de la génération est contenu dans l’abdomen.

La femelle a deux ouvertures très-distinctes, séparées l’une de l’autre par un intervalle d’environ six lignes. L’inferieure ou l'anus est très-large pour les proportions de l’individu ; la sppérieure, un peu moindre , arrondie, ne présentant point de lèvres visibles, est surmontée d’un rudiment de clitoris. Le vagin, qui vienr après, profond d’environ deux pouce* , est terminé par rutérus, qui, dans l'animal dont nous donnons la description, contenoit un ftrtus de plusieurs mois. La vessie vient s’ouvrir en haut du vagin.

Dans une injection que nous fîmes à la mer , et que le mouvement du navire rendit imparfaite , nous ne vîmes point dans le système sanguin les particularités dont parle M. Carliste , que les artères des membres commencent par se diviser en ramuscules , qui se réunissent ensuite eu un tronc d’où partent les branches ordinaires. ( CUVIER, Règne animal , tom. I , pag. „at 6. ) ,m - * * .

L’aorte descendante se divisoit , comme à L’ordinaire , pour donner naissance aux crurales, &c., tandis que de sa pqrtion supérieure partoient naturellement les sous-clavières , d’où naissent les brachiales. Seulement nous remarquâmes une foule de petits vaisseaux déliés, Vqjragt de rt/nüie. — ■ Zoologie. 5

Mais revenant à ces vastes contrées, presque impénétrables, nous les verrons peuplées d’oiseaux ornés des plus belles couleurs. Chaque famille a ses localités propres , où elle semble se plàire davantage. Ainsi les environs de la baie, où les montagnes sont peu élevées, les bois moins touffus , le terrain cultivé, et où l’on voit des fermes éparses, sont habités par les jolis guit-guits bleus, les pit-pits verts; les tangaras, dont le plumage, d’un beau rouge, contraste avec la sombre verdure du feuillage; ceux non moins brilfans qu’on nomme évêques et archevêques ; les très-petites tourterelles; et dans les jardins, autour des bananiers et des passiflores, bourdonnent de charmans oiseaux-mouches, parmi lesquels se distingue le hupecol, qu'à sa petitesse on prendroit pour un insecte.

pénétrés par l'injection, qui accompaguoient le tronc des ancres crurale et brachiale. Ces pièces furent envoyées, dans le temps, au Muséum de Paris.

Nous nous aliénons de toutes réflexions sur l'erreur commise par un homme aussi judi- * cieux que Sonnini. Cependant, nous ferons remarquer l'inconvenance de répithète injurieuse dont il s'est servi envers le chirurgien Bajon, qu’il traite d'ignorant , pour avoir dit, aune époque où l’anatomie comparée ne commençoit que de naître, que, dans le tapir femelle, les ovaires rre communiquoient pas avec les trompes de l'utérus. [Dictionnaire cité , tom. XXI , pag. 4°4>)

* L’individu qui a été le sujet de nos recherches, a aussi servi à M. Cuvier pour compléter son travail sur l'organisation ostéologique de ces animaux. Ce savant, dans la première édition de ses Ossemens fossiles , n'avoit pu indiquer que l'ai eût des clavicules , parce que ces os, incomplètement développés, étoient facilement enlevés avec les chairs, en voulant préparer le squelette. Dans la seconde édition de ce bel ouvrage ( tor/i. V, t J' partie, pag. p i et suiv.)t on trouve la description et la connexion de ces os, qui s’articulent nonseulement avec Tacromion, comme dans les autres animaux clavicules, mais simultanément avec Tacromion et l’apophyse coracoïde ; ils ne sont point assez longs pour atteindre jusqu'au sternum, auquel iis ne tiennent que par un ligament.

On sait que la singularité la plus frappante que présente l’aï, est d’avoir neuf vertèbres cervicales , sans que sou cou en paroisse plus long. Mais , à cet égard, cette anomalie n’est point fixe, pas plus que celle qu'offrent les côtes dans leur nombre, puisque notre aï n’a que huit vertèbres cervicales.

• Enfin, dit M. Cuvier en parlant de Tes êtres, « on leür trouve si peu de rapports avec *>ies animaux, ordinaires; les lois générales des organisations aujourd’hui existantes s'appliquent si peu à la leur ; les differentes parties de leur corps semblent tellement en » contradiction avec les règles de coexistence que nous trouvons établies dans tout le règne » animal, que Fort pourroit réellement croire qu’ils sont les restes d’un autre ordre de » choses, les débris vivans de cetiê nature précédente dont nous sommes obligés de cher- *>cber les autres ruines dans l’intérieur de la terre, et qu’ils ont échappé par quelque mi- » racle aux catastrophes qui détruisirent les espèces leurs contemporaines. »

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Les clairières recèlent lé coucou guira-cantara , très-rare aux environs de Rio de Janeiro; le coucou piayé , auquel les nègres attachent des idées superstitieuses : cet oiseau, peu craintif, se laisse facilement approcher. I) en est de même des nichées d’anis, qui, vivant en famille , s’exposent, à la file sur une même branche, aux coups du chasseur. La pie-grièche à manteau , plus défiante , se tient toujours dans les buissons bas et épais, d’où elle fait entendre son cri fort et répété ; tandis que le jacarmi , d’un noir bronzé , perché à la cime des mimosas , s’exerce à faire des bonds verticaux qu’il exécute brusquement , en retombant toujours à la même place.

L*à où les bois sont le plus touffus , le manakin goitreux s’agite • avec rapidité et fait entendre un bruit semblable à de fortes pétarades. Le toucan , dévastateur des bananiers , fréquente les plaines cultivées; les vangas et les tyrans, les bords des prairies.

Lorsque , dans nos courses , nous arrivions près de petites mares couvertes de plantes aquatiques , nous étions sûrs d’y trouver de? jacanas, et, dans les haies des alentours, des tinamous, qui sont les perdrix du Brésil. Le long des ruisseaux, nous surprenions les martins-pêcheurs , qui aiment aussi à se percher au-dessus des torrens; et par -tout nous rencontrions le percnoptère urubu, animal craintif et vorace , exhalant l’odeur infecte des cadavres dont il lait sa proie. On le voit dans la rade voler en troupes nombreuses, planer des heures entières à perte de vue, ou bien tournoyer avec défiance autour des immondices que la mer rejette sur le rivage.

Un autre oiseau de proie, habitant de la plaine, est l’épèrvier anomal \falco degener ], dont le cri est aigre et très-prolongé. Ce singulier oiseau ne paroît pas participer auxmceurs féroces de la famille à laquelle il appartient. Compagnon parasite des troupeaux, toujours sur le dos des bœufs , il les débarrasse des rjcins incommodes qui leur sucent le sang : excessivement craintif, il fuit l’homme de trèsloin ; et ce n’est qu’avec beaucoup de peine et d’adresse que notre

compagnon de voyage, le maître-canonnier de l'Uranie, M. Rolland, nous en procura deux , dans l’estomac desquels nous trouvâmes en abondance les animaux dont nous venons de parler.

Tous ces oiseaux recherchent les lieux cultivés par l’homme et que modifie son industrie, parce qu’ils y trouvent sans peine de quoi se nourrir et élever leurs petits. Aussi y sont- ils trèsnombreux.

Quand, abandonnant la plaine et les petites montagnes des environs de Rio de Janeiro, on s’élève sur la chaîne des Orgues, la scène change. Aux effets majestueux que produisent les cimes élevées, les ravins, les précipices et les torrens qui bondissent* !ans leurs profondeurs, se» joint ce luxe admirable d’une végétation * perpétuelle , d’autant plus vigoureuse et plus fraîche , quelle est sans cesse humectée par les nuages qu’elle-même attire et produit.

Là, les espèces d’oiseaux devenues moins nombreuses, ne sont pas les mêmes que celles que nous venons de laisser. On ne trouve plus que le cotinga jaune , le cassique jupuba remarquable par son croupion rouge, le gros-bec plombé, le picucule à gorge blanche, et celui dont le bec est singulièrement recourbé comme une faucille. Le joli manakin aux longues pennes y fait entendre ses espèces de roucoulemens amoureux. Aux bords des torrens, où la végétation se trouve moins pressée, apparoît quelquefois le colibri tacheté, être, aérien , qui, par la vivacité de ses mouvemens, semble se reproduire dans mille lieux à-la-fois. Sur la pente opposée, à l’endroit où l’on vient de fonder une colonie de Suisses, habite l’oiseau-mouebe dont le nom de rubis-émeraude exprime l’éclat de ses couleurs. C’est aussi le séjour des tangaras variés de diverses nuances : ces charmans oiseaux vivent en petites troupes et paroissent aimer l’ombrage des grands bois et les lieux humides; c’est-là du moins que, souvent au milieu des nuages, nous avons rencontré, sur-tout , les espèces nommées tricolor et septicolor. Les tainatias se plaisent aussi dans la solitude : le brun, peu fuyard, jouit de la faculté toute particulière

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S'imprimer à sa queue des mouvemens latéraux aussi forts que ceux que la plupart des autres oiseaux exécutent du haut en bas.

Si dans ces lieux se trouve une ferme isolée qui ait étendu ses cultures aux alentours, on est certain d’y voir arriver des cassiques huppés , des pies - grièches , des légions d aras , d amazones et d’autres perroquets , fléaux des plantations.

Enfin , lorsqu’on est parvenu au point le plus élevé des montagnes, vers le second registo ou corpf-de-garde des douanes, établi dans le seul lieu où l’on puisse passer pour pénétrer dans le district de Canta-Gallo, on est frappé de la solitude profonde qui règne autour de soi. .

C’est-là que s’opère le partage des eaux, qui ne sont encore que de simples filets glissant sur la surface des rochers , mais qui , promptement grossis par leur réunion, ne tardent pas à tomber en cataractes, à mugir en torrens, et , bientôt libres de tout obstacle, coulent paisiblement en larges rivières. Vers le Nord descendent les sources do Ribeiro, de Sant- Antonio, de Rio do Conego formant la rivière das Bengalas, qui augmente les eaux de Rio Grande , et au Sud, celles de Rio Macacu, dont l’embouchure est dans la grande baie de Rio de Janeiro.

A ces hauteurs, les oiseaux deviennent plus rares, et il faut parcourir de grands espaces pour rencontrer la pie à gorge ensanglantée d’Azzara, l’élégant couroucou, ou bien quelques pénélopes. On entend de temps à autre, dans la profondeur des bois, le pic solitaire frapper de son bec 1 écorce des arbres ; tandis que 1 autour huppé et le roi des vautours planent au-dessus des aiguilles de granit, qui, semblables à d’immenses tuyaux d'orgues, en ont fait donner le nom à ces monts sourcilleux. C’est aussi la demeure des singes; et là, par les sommités seules des forêts, ces animaux peuvent traverser des espaces considérables sans toucher la terre. Ceux qu’on y trouve le plus ordinairement, et dont. le Brésilien se nourrit, sont l’atèle arachnoïde, une autre espèce noire., le

gentil tamarin, le sajou, et., dans les régions plus inférieures êt plus chaudes , le doré marikina. Nous y avons aussi entendu , sur lé soir, les effroyables hurlemens de l'alouate : renvoyés et augmentés par les échos, ifr épouvanteroient le voyageur le plus intrépide qui ne connoîtroit pas l’animal qui les produit *. Voilà pour les mammifères et les oiseaux, ceux de mer exceptés, sur lesquels nous reviendrons ailleurs, les remarques principales que nous ayons été à portée de faire au Brésil. Mais nous ne laisserons point l’Amérique, sans parler des rives de la Piata. ■

Si, du vingt-troisième parallèle Sud on s’avance vers le trentesixième , la scène change au point qu’il semble que ce n’est plus le même continent ; et après la traversée qui sépare le nouveau monde de l’Afrique, les regards ne sont pas frappés par une plus grande métamorphose. «

* , Aux alpes du Brésil on voit succéder, de chaque côté du grand fleuve, un sol aplati; aux vastes forets et à leurs gigantesques végétaux, d'immenses plaines verdoyantes, couvertes de graminées; aux fréquens coups de tonnerre des montagnes des Orgues, ces vents furieux venant du pôle, nommés pomperas , qui rendent la navigation si dangereuse.

Dans quelques endroits de cette terre d’alluvion percent des monticules de granit et de schiste, seuls indices qui rappellent

a C’est dans ces memes lieux que nous nous procurâmes le myrmecophaga tatnandua dont le squelette a servi aux observations de M. Cuvier pour son ouvrage sur les ossemens fossiles.

Ce fourmilier, que les Brésiliens nomment ( aman du a rnirim, a été pris dans la colonie suisse , i quarante lieues de Rio de Janeiro. Sa peau est excessivement dure. Voici quelques détails d’organisation recueillis à 1a hâte : le foie, volumineux , avoil cinq lobes; sa vésicule étoh très-grosse; la rate fort longue, granuleuse , rougeâtre et frangée; le pancréas avoit plus de six pouces de longueur; l’œsophage s’inséroit au milieu de l’estomac, lequel étoit à demiplein de fourmis de la petite espèce ; le pylore fort gros pi renflé ; 1rs intestins grêles, depuis cette ouverture jusqu’au colon, étoient longs de sept pieds, et le colon, à lui seul, m«suroit huit pouces; il présentoit des stries. stfr sa longueur. Deux capsules surmontoient les reins; les testicules, placés dans l’intérieur du ventre, étoient ronds ét assez gros.

Un paquet de glandes, plus gros que la moitié du poing , occupoit la partie antérieure du sternum , en s’étendant de chaque côté du cou. Ce sont ces glandes qui sécrètent le suc visqueux qui enduit la langue longue, rétractile et charnue de cet animal.

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au voyageur qu’il n’a point encore quitté le sol de l’Amérique.

D’immenses troupeaux de bœufs, de mulets, de chevaux, errent dans ces solitudes herbeuses. Ces derniers sur-tout ne connoissent de limites vers le. Sud que le détroit de Magellan , où ils aident aux migrations du Patagon. Des bandes de tigres , de chiens sauvages, accompagnent ces troupeaux, et trouvent toujours à leur suite une proie facile; comme, en Afrique, les lions et les tigres poursuivent les gazelles voyageuses : mais si le cheval et le bœuf paisibles craignent le jaguar, celui-ci redoute l’homme, qui, pour avoir son élégante fourrure, le poursuit sans relâche, l’atteint d’un plomb mortel, ou bien l’enlace quelquefois avec adresse.

Ces grands animaux parcourent presque seuls les plaines de Montévidéo et de Buénos-ayres; et les petites espèces semblent s’être retirées pour leur faire place. Ainsi, l’ancien continent a fourni à cette partie du nouveau ces grands types qu’il avoit perdus et dont on retrouve les ossemens fossiles enfouis dans des débris d’alluvion auprès de la ville de Montévidéo.

Si ce n’étoit pas nous écarter de notre sujet, nous chercherions à décrire les mœurs des peuples de ces contrées, issus du mélange des Européens avec la race indigène , et menant une vie à demi sauvage à la suite des troupeaux; nous ferions voir qu’ils sont à ces déserts verdoyans ce qu’est l’Arabe aux sables brûlans d’Afrique, indomptés comme lui, cruels et hospitaliers tout-à-la-fois : toujours à cheval , iis franchissent dans un jour des espaces considérables , avec cette différence que le noble animai, compagnon de fortune du Bédouin, n’est rien pour le barbare G abouche, qui dans un instant le force, l’excède et l’abandonne pour en prendre un autre. Ce ne sera point en Amérique que se renouvellera la scène touchante de l’Arabe pleurant sur le corps du cheval expirant qui vient de lui sauver la vie *. '•

Les espèces d’oiseaux les plus remarquables de ces contrées sont

* Châteiubriant, Itinéraire.

nomades comme les mammifères. Ce sont des autruches, dont les trouves vagabondes semblent établir davantage les rapports qui existent entre les déserts du nouveau monde et ceux de l’ancien ; des carouges et des troupiales couvrant de leurs volées innombrables les prairies dont ils fouillent la terre pour y trouver des insectes. Nous avons remarqué tant de variété dans leur parure, que plusieurs différences individuelles pourroient bien ne tenir qu’à des disproportions d’âge.

Une espèce plus petite, le carouge à épaulette, nous a paru avoir les habitudes et le ramage de notre étourneau. Comme lui il se plaît dans les roseaux et sur les bords des marais fangeux que couvrent les eaux limoneuses de Rio de la Plata. On rencontre aussi l’étourneau militaire, dont la poitrine est rouge, et le carouge Gasquet, vivant en petites troupes isolées.

Le gobe-mouche leucomèle, le traquet à lunette, dont l’œil est entouré d’une membrane jaune lichénoïde, habitent des halliers de faux artichauts épineux : car aucun massif d’arbres ne vient borner l’horizon de ces solitudes sans fin, pour en rompre la monotonie; seulement dcnormes cactus étalés en candélabres forment des haies épineuses impénétrables, d’une couleur glauque, sur laquelle contraste le beau jaune de leurs fleurs. Dans les lieux arides et rocailleux, entre les blocs de granit, se montre le cactus opuntia, dont les fruits violets , hérissés de milliers de piquans imperceptibles, sont les seuls que cette terre ingrate puisse offrir à l’homme.

Sur les rives de la rade , le tyran à ventre jaune , le même que celui du Brésil , dispute à des légions de mauves et de goélands les nombreux cadavres de bœufs et de chevaux jetés à là voirie. L’ibis des bois, avec ses longues pattes et son grand cou, domine par-dessus toutes- ces troupes voraces; sa défiance, que sert parfaitement son organisation, est extrême, et il s’envole long-temps avant qu’on ait pu l’approcher.

Une grosse espèce- de tinamou à long cou et dont le corps est

arrondi, y est trcs-commune ; sur le rivage, nous n’avons fait

qu’entrevoir des oies blanches, qui ont le bout des ailes noir.

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