CHAPITRE IX
Pourquoi VEspagne et la Turquie ont-elles perdu VAmérique et la Grèce? Parallèle de VEspagne et de la Turquie.
Rien ne peut se soustraire aux lois de la nature : eu donnant, elle ordonne de veiller à conserver, de proportionner les moyens de préserva- (iun aux cliances de dommages, et chacun de ses bienfaits renferme ainsi un ordre avec un avertissement. La nature est toute de faveur pour la forülude et la diligence ; elle n’a que des rigueurs pour le laisser aller , pour la mollesse et l’iusouciaiice : J igilantibus jura subveniitnl; les jouissances sont le prix de la vigilance. En parlant ainsi, le droit s’est fait l’interprète fidèle de la nature; sociétés, empires, dynasties, familles et fortunes privées, lotit s’élève ou s’abaisse suivant
qu'il observe ou qu’il enfreint cette grande loi de la nature. L'empire romain commence par César, passe par Honorius, pour finir à Auguste; il devait finir par un diminutif- L’empire de Constantin tombe de ses mains puissantes dans celles de vingt princes , plus faits pour le cloître que pour le trône; il n’y a plus de vigueur dans l’esprit que pour les discussions théologîques, plus d'attention que pour de vaines subtilités; un troupeau de sophistes devient une barrière impuissante contre des conquérans alors courageux, et habiles. À leur tourj comme si ce trône de Constantinople était le siège de la mollesse et portait malheur à la virilité ? ces-mêmes conquérans ne tarderont pas à retomber dans l’affaissement ou ils ont surpris les Grecs, et verront leur empire tomber en lambeaux, languissant et faible, incapable de résister contre Fattaque la plus legere. Alaric, Attila, étonnent et subjuguent une partie de l’Europe; leurs successeurs n'ont rien de leurs grandes qualités; leur empire s'évanouit. Les Mérovingiens arrivent respleodissans d’eclat guerrier ; ils s avancent à la tête d’un peuple de braves; la monarchie française est fondée; bientôt, enlacés par la volupté, envahis par les superstitions de lépoque, leur esprit se détend 7 le ressort fiéebit, les qualités qui avaient fait leur élévation les fuient.
et bientôt j insuffisans pour le premier rang parmi 1111 peuple agité et toujours frémissant au bruit des armes, ils vont se perdre dans la nuit des cloîtres. Sur leurs ruines, portés par le génie, par le courage, par la reconnaissance publique, s’élèvent les Garlovingiens, Au début, c’est une constellation formée par les Charles-Martel, les Pépin,* les Charlemagne ; le déclin commence dès Louis-le-Débonnaire; la langueur, Fimpéritte continuent, et amènent leur expulsion ; le sceptre, échappé de leurs mains, va se reposer clans celles des Capétiens, plus habiles et plus forts. Ainsi, toujours la même cause produit les mêmes effets, et la nature rentre dans ses droits. Quand les califes ressemblaient encore à Omar, a Harroun^al- Rascliild, quand l'esprit de Mahomet vivait parmi eux, ils étaient grands et affermis; quand ils ne furent plus que des hommes de sérail, ils cessèrent d’en imposer, et furent remplacés. Venise, Gênes, le Portugal, veillaient, quand leur splendeur égalait celle des plus grands empires. L’Espagne avait des Cortez, des Pizarrç, des Almâgro, lorsqu’elle s’élança sur PAmérique et la saisit d’une main sûre. Elle a dû la perdre, lorsqu’elle-meme a été la proie du fanatisme, de la fainéantise, de l'ignorance et de maîtres de sa direction, tels que les princes delà Paix et les Camarilla, Qu’ellesout
été singulières les destinées de celle Espagne! Dans les temps reculés, elle sert de grand chemin à Rome et a Carthage pour se chercher et se combattre; après viennent les barbaresduNord : Goths, Yisigotbs, Vandales, tous y affluent; FEspagne devient pour ceux-ci la route vers FAfrique ; les autres la dévastent, et s’établissent sur ses ruines; bientôt FAfrique va lui renvoyer sa population armée et des dieux nouveaux ;'le combat s’établira entre les autels comme entre les trônes : il durera près de huit cents ans; trente générations seront moissonnées; de leurs débris sanglans sortira un peuple héroïque, dont F esprit se sera enflammé au feu de mille combats, dont les Cœurs se seront retrempés dans le sang, et les bras se seront fortiflés par les pénibles exercices d’une lutte huit fois séculaire* Voilà ce qui fait des peuples puissaüs et nerveux* Alors, parmi eux, tout est comme de feu et d’acier ; aussi, à cette époque, FEspagne rejette-1—elle à la fois les Maures en Afrique, étend-elle son sceptre sur toute FEurope, et ses fers sur F Amérique, Alors, tout cède devant FEspagne; un moment elle a Fair d’étre FEurope à elle seule, tant elle la domine; et voilà que lout-à-coup le ressort se détend, les nerfs se relâchent, on s’endort, et du haut du ciel on tombe dans un abîme, O Philippe II î c’est toi qui
l’a creusé! Tu as appelé la nuit et l’ignorance, et les ténèbres t’ont répondu; tu as voulu la soumission par la pauvreté, et tu n’as pu avoir pour te servir que les vices que couvrent les baillons; tu as voulu allier chez ce peuple la possession de l’aurifère Amérique avec les abstinences des cloîtres, et tu n’a plus trouvé que la stérilité des vertus qui s’y pratiquent dans l’ombre. Comme un mineur qui cache son travail souterrain sous le rempart qu’il veut faire écrouler, chaque jour la discipline donnée à l’Espagne, par les jalou* outrages dé Philippe II, a détaché quelque pierre de l’ancien édifice des grandeurs espagnoles, jusqu’à ce que rabaissé au niveau du sol,il n’ait plus marqué que son ancien emplacement, et que toutes ses proportions aient dispara. C’est ainsi qu’on a vu la monarchie espagnole s’affaisser graduellement sous la dynastie autrichienne. L’Espagne doit tous ses maux a cette suite de princes sans génie qui se sont succédés depuis Philippe II jusqü’à CharlesII : c est 1 Auguslule de l’Espagne. La dynastie des Bourbons, beaucoup plus propice à l’Espagne, a réparé quelques-uns des maux que lui avaient légués scs prédécesseurs; mais le mal était si profond , que les traces s’en sont retrouvées partout, et qu il a condamné l’Espagne à ne suivre que de loin les monarchies de l’Europe, qui, telles que
ce de P Amérique ? Tout éLait de ia jeunesse se trouvait en ipiUide, avec toutes ses huipagne : citait le combat de itemps. Mais* tandis que l’Es-
la France el l’Angleterre, obéissaient à d’autres principes et a une autre civilisation. Cette civilisation j entrée si avant dans tous les élémens de ces deux contrées, pour ainsi dire frappait encore aux portes de l’Espagne j et dépassait peu les Pyrénées. L’Espagne avait une existence à pari : ce n’était régime éclairé de la France et de PAngler ni le régime martial et énergique des peunemands et septentrionaux; c’était un état indéfinissable, et comme suspendu entre celui de l’Europe et de P Afrique, el formant la liaison entre elles, La révolution française a surpris l’Es-r pagne dans cette position; elle Fa troublée, sans Téclairersuffisamment; la secousse a été assez forte pour l’ébranler,-mais non point assez pour la faire changer. Qui pouvait la défendre contre un si terrible assaillant? Un prince de la Paix, un chaos d’intrigues dans Pin teneur du palais, des déchire mens dans le sein de la famillq souveraine, et, pour couronner tout, les scènes de Bayonne. Au milieu d’un pareil désordre, ne pouvant se suffire à elle-même, comment PEspagne aurait-elle suffi à
la conservation changé : la Amérique; la gueurs, était en
de
tandis que VEs-
pagne sommeillait ! ainsi, l’Amérique tenuil les yeux ouverts à la lois sur le monde et sur ellemême ; elle se comparait avec sa métropole ; elle s’accoutumait à la juger; elle se familiarisait avec les arts qui avaient fait la supériorité de celle-là; l’Amérique s’était accoutumée au bruit des armes qui avaient agi sur ses anciens habitans comme la foudre lancée du ciel; elle avait appris que les Espagnols pouvaient mourir. Eu même temps, tout s’allanguissaut du côté de l’Espagne, l’Amérique put reconnaître son impuissance à la protéger contre l'ennemi du dehors, à fournir à ses besoins intérieurs, à la réprimer elle-même en cas de résistance. Quand les choses en sont venües à ce point» les révolutions sont immanquables, ou plutôt elles sont déjà faites.
Rien de lotit Cela fût-il arrivé, si, semblable à l’Angleterre, l’Espagne eût proportionne l’accroissement de ses forces propres à celui que sa colonie prenait en même temps? si elle l’eût gouverné et qu’elle eût veillé à son bien être de manière à lui ôter l’envie et les prétextes de Se séparer d’elle? Ges deux choses doivent toujours aller ensemble, sous peine de rupture entre la colouie et la métropole. C’est par les eflêts de cette vigilance continue que l’Angleterre conserve l’Inde ; elle y oppose progrès à progrès, croissance de moyens de répression, à
croissance de moyens de séparation ; elle tonifie la situation de sa colonie, et veille sur la réparation des griefs, sources ordinaires du désir de divorcer. Ori conçoit bien comment, avec cette méthode précautionnelie, on conserve des colonies; mais on conçoit de même comment en les perd en les gouvernant à ^espagnole. De part et d’autre, il y a un résultat d’après les lois de la nature, et l’on recueille ce que Fon a semé. Celte loi est si forte, et d’un effet si certain, qu’on la retrouve de nouveau dans un lieu bien éloigné de FAmé-
rique; et sous des influences bien différentes* Mais la nature ne cède ni devant les distances ni devant des circonstances privatives; il faut que son empire prévale partout et sur tout* Cette contrée, siège de cette nouvelle preuve, est la Turquie. Ce n’est pas dans Fouibre des palais, mais dans les camps, qu’on peut légitimement dater des ordres de rétrier impérial. Emblème de la force active et vigilante, cet intitulé menaçant dans sa pompe orientale, a une signification véritable sous une tente parée de trophées, et apposé par une main trempée d’une sueur glorieuse; mais, au fond d’un sérail, il n’est que ridicule en lui-même; il est un reproche pour des êtres amollis qui n’ont pas conquis le droit d’user de ce fier langage; U est un vain épouvantail pour ceux qui'savent d’où il
émane. Sous les Sélim, les Mahomet, les Soliman , et cette suite de sultans valeureux qui ont fondé l’empire du Croissant, la Grèce se fût-elle révoltée impunément? Ce qu’ils tenaient, ils le tenaient bien, ce qu’ils gardaient était bien gardé; mais, quand la lumière et la force ont passé du côté de la Grèce, quand le sommeil, l’ignorance, l’incurie, sont devenus l’apanage des maîtres, quand tout a été corrompu dans les agens du pouvoir, la révolution a pu se faire à jeu sûr; il n’y a plus eu à combattre que contre des ombres; la virilité, comme il devait être, a remporté de faciles triomphes sur la caducité et l’imbécillité. La perte de l’Amérique et de la Grèce pour leurs anciens maîtres, a donc une cause uniforme, identique, et qui, provenant du même principe, a dû amener le même résultat. Ce principe est l’arriéré des deux pays dans'la ranrche générale du moude et dans l’ordre de la civilisation, et celle de l’Espagne ne s’élève pas beaucoup au-dessus de celle de la Turquie. Si ce n’était pas profaner le nom du culte que nous professons, nous irions jusqu’à dire que l’Espagne est la Turquie chrétienne. Voyez combien de rapports existent entre elles : le culte agit sur l’une comme sur l’autre par les cérémonies, par le dehors, non par la persuasion raisonnée, pu sur les coeurs et les mœurs; dans les deux pays
le trône réside également au fond d’un sanctuaire; Je souverain est comme un Dieu inabordable et inconnu du vulgaire; le pouvoir est sans principe et sans limites, le langage superbe, et imitant celui de la Divinité; le peuple sans pris aux yeux du maître , sans vie assurée , sans estime de luimême , sans besoins , indifférent à la richesse par ignorance, aux arts par paresse , tendant la main sans honte , laissant percer l’orgueil sous ses baillons, méprisant ceux-là mêmes pour lesquels son sort est un objet de pitié, attendant plus de son ciel cl de son sol que de son propre travail, jouissant de sa fécondité sans la provoquer ni Retendre , et fait pour lasser le soleil et la terre par hindi fféren ce avec laquelle il reçoit leurs bienfaits, L’Espagne a réduit presque toutes ses provinces à l’état où la Turquie a amené l’Asie-Mineure.
L’Espagne et la Turquie sont propres à tout, et ne font rien ; toutes deux occupent des rivages bordés de ports solitaires, et n’ont également que 'des coffres vides; toutes deux sont restées stationnaires au milieu du mouvement général du monde; toutes deux sont punies également de leur torpeur et de leur insouciance : on ne peut pas conserver sans veiller ; ce serait déroger aux lois de la nature, qui attribuent la supériorité à la vigilance sur la mollesse et l’incurie, à la lumière sur les
ténèbres, au savoir sur Fignorance, a la prévoyance sur Fabsence de tonte prévision (*). Dans ce moment l’Espagne et la Turquie, également coupables de Foubli de cette admirable règle, subissent ia peine de cet oubli prolongé; la perte de leurs possessions est la juste punition de leur conduite; et il est ton La fait cou forme aüx règles de la morale et au bon ordre du monde, que des fautes de cette nature reçoiven t leur salaire, A quoi servirait la vertu, et qui voudrait prendre la peine de marcher dans ses voies, souvent âpres et austères, si le traitement devait rester égal entre elle et le vice?
(?) Interprète véritable et privilégié de la nature, dans une de çes labiés qui renferment plus déraison, de morale et de saine politique , qu’une partie des volumes qui traitent de ces objets, avec ce style enchanteur dont lui seul a eu le secret, et dans lequel il fait parler l’agneau au loup avec la candeur de l’enfance, le chêne au roseau, avec une dédaigneuse compassion,le paysan du Danube au sénat de Rome, avec une rudesse mâle et religieuse ; La Fon 1 taîne a tracé â,sa manière les effets delà vigilance et de la force sur les affaires du monde, lorsqu’il a dit î
Jupin pàur les mortels mil doux tables aa njpn8e:
L’adroit t le. vigilant, et le fort som a^is A la première, et les petits Màtigém le reste b la seconde.