‹ vres choisies de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 98 sur 185 · QUI VOUDROIENT AIMER LOPÉRA · texte numérisé non relu

QUI VOUDROIENT AIMER LOPÉRA

V iE n'est point de l'art de clianter, dn talent de bien moduler , ni de la combinaison des sons ; ce n'est point de la musique en elle-même , que je veux vous entretenir : c'est l'action de la poésie sur ia musique , et la réaction de celle-ci sur li poésie a a théâtre , qu'il m'importe d'examiner , relativement aux ouvrages où ces deux arts se réunissent. Il s'agit moins pour moi d'un nouvel opéra, que d'un nouveau moyen d'iiitéresser à l'Opéra.

Pour vous disposera ra"entendre,à m'écouter avec un peu de faveur , je vous dirai , mes cher.s contemporains , que je ne counois point de siècle où j'eusse préféré de naître; point de nation à qui j'eusse aimé mieux appartenir. Indépendaiument de tout ce que la société française a d'aimable , je vois en nous , depuis viagt ou trente ans . une émulation vigoureuse , un désir général d'agrandir nos idées par d'utiles recherches , et le bonheur de tous , par l'usage de la raison

On cite le siècle dernier comme un beau siècle littéraire ; mais qu'est-ce que la littérature dans la masse des objets utiles? un noble amusement de l'esprit. On citera le nôtre, comme un siècle profond de science, de philosophie, h co'^d en découvertes, et plein de force et de raison. L'esprit de la nation semble être dans une crise heureuse: une lumieie vive et répandue fait sentir à ebacna que tout peut

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être mieux. On s'inquiète, on s'agite, on invente, on réforme; et depuis la science profonde qui régit ks gonvernemenls, jusqu'au talent frivole de faire une chai son; depuis celte élévation de génie qui fait admirer Voltaire et Buffon, jusqu'au métier facile et lucratif de critiquer ce qu'on n'auroit pu faire ; je vois dans toutes les classes un désir de valoir , de prévaloir, d'étendre ses idées, ses connoissances , ses jouissances, qui ne peut que tourner à l'avantage uniA'ersel ; et c'est ainsi que tout s'accvoit , prospère et s'améliore. Essayons, s il se peut, d'améliorer x\n grand spectacle.

Tous les hommes, vous le savez , ne sont pas avantageusement placés pour exécuter de gi-andes choses: chacun de nous est ce qu'il naquit, et devient après ce qu'il peut. Tous les instants de la vie du même homme, quelque patriote qu'il soit, ne sont pas non plus destinés à des objets d'égale utilité : mais si nul ne préside au choix de ses travaux , tous au moins choisissent leurs plaisirs; et c'est peut-être dans ce choix qu'un observateur duit chercher le vrai secret des caractères. Il faut du relâche à l'esprit. Après le travail forcé des affaires, chacun suit son attrait dans ses amusemenfs : l'un chasse , l'autre boit, celui-ci joue, un autre intrigue; et moi qui n'ai point tous ces goûts, je fais un modeste opéra.

Je conviendrai naïvement , pour qu'onne me dispute rien , que de toutes les frivolités littéraires, nue des plus frivoles est peut-être un poème de ce genre. Je conviens encore que si l'auteur d'un tel ouvrage alloit s'offenser du peu de cas qu'on en fait; malheureux par ce ridicule, et ridicule par ce nial- . heur, il seroit le plus sot de tous ses ennemis.

Mais d'où nait ce dédain pour le poème d'un opéra? car enfin, ce travail a sa difficulté. Seroit-ce

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que la naliou française , plus cbansonnicre que iimsicienne, préfère aux inailrlgaux de sa musique, l'épigramme et ses vamlcvilles ? Quelqu'un a dit aue les Erançais aiiiioient véritablement les chansons , mais n'ayoient que la vanité d'un prétendu go{it de musiqne. -ie pressons point cette opinion , de peur de la consolider.

Le froid dédain d'un opéra ne vient-il pas plutôt de ce qu'a ce spectacle , la réunion mal ourdie de l.;nt d'arts nécessaires à ^â forniali')n a fini par jeter un peu deconfusiou dans l'esprit , sur le rang qu'ils doivent y tenir, sur le plaisir qu'on a droit d'en attendre.

La véritable hiérarchie de ces arts devroit,ce me semble , ainsi marcher dans l'estime des spectateur.". Premièrement ,1a pièce ou l'invention du sujet, qui eiubrasse et comporte la masse de Eintérêt; puis la b.auté du poëme, ou la manière aisée d'eu narrer les événements ; puis le charme de la musique , qui n'est qu'une expression nouvelle ajoutée au charme des vers; enfin , l'agrément de la danse, dout la gaîté . la gentillesse embellit quelques froides situations: tel est, dans l'ordre du plaisir, le rang marquai par tous ces arts.

Mais par une inversion bizarre , particulière à l'opéra , il semble que la pièce n'y soit rien qu'un moyen banal, un préteste pour faire briller tout ce qui n'est pas elle. Ici , les accessoires ont usurpé le premier rang , pendant que le fond du sujet n'est plus qu'un très mince accessoire; «^^st le canevas des brodeurs, que chacun couvre à volonté.

Comment donc est-oa parvenu à nous donner ainsi le change.^ Nos Erançais , que l'on sait si viis sur ce qui tient à leurs plaisirs , seroleni-ils froids sur celui-ci?

Essayons d'expliquer pourquoi les amateurs lei

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plus zélés ( moi le premier ) s'ennuient toujours à l'Opéra. Voyons pourquoi dans ce spectacle , on con)ptele poème pour nen ; et comment la musique tout insignifiante qu'elle est, lorsqu'elle marche sans appui, nous attache plus que les paroles . et la danse plus que la musique. Ce problème , depuis long-temps, avoit besoin qu'on l'expliquât ; je vais le faire à ma manière.

D'abord je me suis convaincu que, de la part du public , il n'y a point d'erreur dans ses jugements au spectacle , et qu'il ne peut y en avoir. Détermine par le plaisir, il le cherche , il le suit par-tout. S'il lui échappe d'un côté, il tente à le saisir de l'autre. Lassé , dans l'opéra , de n'entendre point les paroles , il se tourne vers la musique: celle-ci, dénuée de l'intérêt du poëme , amusant à peine Toreille , le cède bientôt à la danse , qui de plus amuse les yeux. Dans cette subversion funeste à l'effet théâtral , c'est toujours, comme on voit, le plaisir que l'on cherche : tout le reste est indifférent. Au lieu de m'inspirer un puissant intérêt, si l'opéra ne m'offre qu'un puéril amusement, quel droit a-t-il à mon estime.'* Le spectateur a donc raison; c'est le spectacle qui a tort.

Boileau écrivoit à Racine : ' On ne fera jamais un « bon opéra. La musique ne sait pas narrer >^. Il avoit raison, pour son temps. Il auroit pu même ajouter: « La musique ne sait pas dialoguer ». On ne se douloit pas alors qu'elle en devint jamais susceptible.

Dans une lettre de cet homme qui a tout pensé , tout écrit ; dans une lettre de Voltaire à Cideville, en 1782 , on lit ces mots bien remarquables: « L'O- « péra n'est qu'un rendez-vous public, où l'on s'as- « semble à certains jours , sans trop savoir pourquoi : « c'est une maison où tout le monde va , quoiqu'on

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pense mal du maître , et qu'il soit assez eu- ■■ nuyeux. »

Avant lui, La Bruyère avoit dit : « On voit bien <• que rOpéia est rtbauche d'un grand spectacle ; il M en donne l'idée; mais je ne sais pas coiuiuent " l'Opéra , avec une musique si parfaite et une dé- « pense toute royale, a pu réussira iii'ennuyer. »

Ils disoient iibrement ce que chacun éproavoit, malgré je ne sais quelle vanité nationale qui porloit tout le monde à le dissimuler. Quoi ! de la var.: té jusque dans l'ennui d'un spectacle! Je dirois volontiers comme l'abbé Eazile : « Qui esi-ce donc «qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le se- « oret ! »

Quant à moi qui suis né très sensible aux charmes de labonne musique, j'ai bien long-temps cherché pourquoi rOpéra m'ennuyoit malgré tantde soins et de frais empioyés à l'effet contraire; et pourquoi tel morceau détaché qui me charmoit au clavecin , reporté du pupitre au grand cadre , étoit près de me fatiguer s'il ne m'ennuyoit pas d'abord ; et voici ce que j'ai cru voir.

Il y a trop de mu.'àque dans la musique du théâtre, elle en est toujours surchargée; et pour employer l'expression naïve d'un homme justement célèbre , du célèbre chevalier Gluck : notre opéra pue de musique : Puzza di musica.

Je pense donc que la musique d'un opéra n'est , comme sa poésie , qu'un nouvel art d'embellir la parole , dont il ne faut point abuseï-.

Nos poètes dramatiques ont senti que la magnificence des mots, que tout ce luxe poétique dont l'ode se pare avec succès , étoit un ton trop exalté pour la scène : ils ont tous vu que, pour intéresser au théâtre, il fal 1 oit adoucir , apaiser cette poésie

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