‹ vres choisies de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 215 sur 237 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

de mari, quoique je ne le sois qu'à moitié .'(Il s'assied sur un hauc. ) Esl-il rien de plus bizarre que uia destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; -volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et par-tout je suis repoussé ! J'apprends la cliimie , la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à ia main une lancette vétérinaire ! — Las d'attrister des betes malades , et pour faire un métier contraire , je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les mœurs du serrail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet, sans scrupule : à l'instant, un envoyé... de je ne sais où, se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse , une partie de la presqu'ile de l'Inde, toute l'Egypte , les royaumes de Barca , de Tripoli , de Tunis , d^\lger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée , pour plaire aux princes mahonictans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant, Chiens de chrétiens I — Ne pouvant avilir l'esprit , on se venge en le maltraitant. — Mes joues oreusoient ; mon terme étoit échu : je voyois de loin arriver l'affreux recors , la plume fichée dans sa perruque : en frémissant je lu'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol , j'écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net; sitôt je vois , du fond d'un fiacre, baisser pour moi le pont d'un cbàteau-fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (11 se levé.) Que je voudrois bien tenir un de ces puissants de quatre jours , si légers sur le mal qu'ils ordonnent , quand une bouue disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirois... que les sottise»

33o LE MAPlIAGE DE FIGARO.

imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où Toii en gène le cours ; que sans la liberté de blâmer, il n'est point déloge flatteur ; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. — (Il se rassie'1.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu'on ne soit plus en prison ; je taille eacore ma plume . et demande àchacnn de qnoiil est question : on me dit que pendant ma retraite éconoraique, il s'est établi dans Madrid un syslèrae de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse ; et que , pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité , ni du culte , ni de la politique, ni de la morale , ni d^s gens en place, ni des corps en crédit , ni de FOpéra, ni (?es autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque cbose ; je puis tout imprimer librement, sons l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit péiiodique , et croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre .je le nomme Jnurnal inutile. Pou - ou ! je vois s'élever contre moi mille pauvres diables à la feuille ; on me supprime ; et me voilà derechef sans emploi ! — Le desespoir m'alloit saisir; on pense à moi pour une place ; mais par malheur j'y étois propre : il f.illoit un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restoit plus qu'à voler ; je rae fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m'ouvrent poliment leur maison , en retenant pour elles les trois quarts du })rofit. J'aurois bien pu me remonter; je commencois même à comprendre que ])ourgagner du bien, le savoir faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun nilloit autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut

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