‹ vres choisies de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 3 sur 237 · LETTRE SUE. LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

LETTRE SUE. LA CRITIQUE

la raanœuvTe , oblige lennemi de se retoarner assez

lestement pour n'être pas dé-sarconné cremblèe.

Et lorsque vous verrez que tout le mente du dénouement consiste tn ce que le tuteur a fermé sa porte . tn donnant son passe-partout a Basile , pour que lui seul et le notaire pussent entrer et conclore son mariage , vous ne laisserez pas d'être étonné qu'un critique aussi équital)le se joue de la confiance de son lecteur, ou se trompe au point d'écrire, et disns Bouillon encore : < Le comte s'est donné la « peine de monter ;iu balcon , par une t'cbelle , avec « Figaro , quoique la porte ne soit pas fermée. »

Enlin , lorsque vous verrez le malheureux tuteur abusé par toutes les précautions qu'il prend pour ne b' p'fint ètie, à la iin forcé de signer au contrat du comte et d'approuver ce qu'il n'a pu piéveuir, vous laisserez au critique à décider si ce tuteur étoit un iinhécide de ne pas deviner une intrigue dont on lui cacboit tout , lorsque lui critique , à qui l'on ne cachoit ri^n , ne l'a pas devinée plus que le tuteur.

En effet , s'il l'eût bien conçue . auroit-il manqué de louer tous les beaux endroits de louvrage ?

Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le premier acte annonce et déploie avec gaieté tous les Carat t ère s de la pleic , on peiit Ini prndonner.

Qu'il n'ait pas aperçu quelque ptu de comédie dans la grande scène du second acte , où , nialgre la dt fiance et la fureur du jaloux , la pupille parvient à lui donner le change sur une lettre rerai-ic en sa présence, et à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il a montré, je le conçois encore aisément.

Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la scène de stupéfaction de Basi'e, au troisième acte . qui a paru >i

DU BAPtEIER DE SE VILLE. 2?

neuve au théâtre . et a tant réjoui les spectateurs . je nVn suis point surpris du tout.

Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'eiubarras où l'auteur s'est joté volontairement au dernier acte, t'n faisant avouer par la pupille à son tuteur que le Comte avoit dérobé la clé delà jalousie ; et comment l'auteur s'en démêle en deux mots, et sort en se jouant , de la nouvelle inquiétude qu'il a imprimée au spectateur. C'est peu de chose en vérité.

Je veux bien qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit que la pièce , une des plus gaies qui soient au théâtre, est écrite sans la moindre équivoque , sans une pensée, un seul mot dont la pndeur, même des petites loges , ait à s'alarmer ; ce qui pourtant est bien quelque chose, monsieur, dans un >iecle où l'bypocry. ie de la décence est poussée presque aussi loin que le relâchement des niceurs. Très volontiers. Tout cela sans doute pouvoit n'être pas digne de l'attention d'an critique aussi majeur.

Mais CvOmjnent n'a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n ont pu voir sans répandre des larîncs de tendresse et de plaisir.^ je veux diie, la piété iîliaie de ce bon Figaro, qui ne sauroit oublier sa mtre !

" Tu connois donc ce tuteur » ? lui dit le Comte au premier acte. « Comme ma niere « , répond Figaro. l n avare auroit dit : «Comme mes poches ».L"n petit mailre eût répondu: « Comme moi-même ». Un ambitieux: «Comme le chemin de Versailles « ; et le journaliste de Bouillon: « Comme mon llhiaire^j: les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet intéressant. « Comme ma raere », a dit le fils tendre et rts])ectueux.'

Dans un autre endroit encore : « Ah vous êtes chariuaut »! lui dit le tuteur. Et ce boa. cet honnête

24 LETTRE SUR LA CRITIQUE garçon, qui pouvoit gaiement assimiler cet éloge à tous ceux qu'il a reçus de ses maitresses en revrcut toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot :«.Voui êtes charmant ! — Il e>t vrai . monsieur , que ma mère me Ta ditautrefois «. Et le Journal de Bouillon ne relevé point de pareils traits ! Il faut avoir le cerveau hien desséché pour ne les pas voir, ou le cœur bien dur pour ne les pas sentir !

Sans compter mille autres finesses de lart répandues à pleises mains dans cet ouvrage. Par exemple, on sait que les comédiens ont multiplié chez eus les emplois à l'infini : emplois de grande , movenne et petite amoureuse ; emplois de grands , moyens et petits valets; emplois de niais, d'important, de croquant, de pavsan , de tabellion, de bailli: mais on sait qu'ils n'ont point encore appointé celui de bâillant. Qu'afaitl'auteurpour former un comédien. ])eu exercé au talent d'ouvrir largement la bouche au théâtre? Il s est donné le soin de lui rassembler dans une seule phrase , toutes les syllabes bâillantes ilu francois : Rien... qu'en... ten... en... ten... dant... yya/Yer.'svUabes en effet qui feroieatbâillerunmoit . et parviendroient à desserrer les dents même de 1 en-

vie î

Et cet endroit admirable, où, pressé par les reproches du tuteur qui lui crie: « Que direz-vous à « ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé.^ Et o l'autre qui depuis troisheureséternue àse faire sau- « ter le crâne el jaillir la cervelle, que leur direz- « vous? » Le naïf barbier répond : « Eh parbleu ! je a dirai à celui qui eternue . Dieu vous bénisse: et « vas te couchera celui qui bâille «.Réponse en effet si juste, si chrétienne et si admirable , qu'nn de ces fiers critiques qui ont leurs entrées au Paradis, n"a jiu s'empêcher de s'écrier: "Diable î l'auteur a dû xresler auraoiubhuit joursà trouver cette réplique ! »

DU EARBîEîl DE SÉMLLE 2r>

Et le Journal de Bouillon , au lieu de louei ces beautés sans uombie , use encre et papier, approbation et priAilége, à mettre un pareil ouvrage audessous uiènie de la critique! On me couperoit le cou, ïiioiisitur. que je ne sourois m'en taire.

?s'a-î-il pas été jusqu à dire , le cruel 1 « Que poiii " ne pas voir expirer ce barbier sur le théâtre . il a " fallu le mutiler , Je changer, le refondre, l'élaguer, « le réduire en quatre actes, et le purger d un giand « nombre de pas(|uinades. de caJembourgs, de jeux « de mots, en un mot de bas comiques? »

A le voir ainsi frapper comme un sourd , ou juge assez qu'il n'a. pas entendu le premier mot de l'ouvrage qui! décompose. Mais j'ai l'honneur d assurer ce journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses plumes et ses morceaux , que, loin d'avoir purgé la pièce, d'aucun des calembourgs , jeux de mots , etc. qui lui eussent nui le premier jour, 1 auteur a fait rentrer dans les actes restés au théâtre, tout ce qu'il en a pu reprendre a l'acte au portefeuille: tel un charpentier économe cherche dan.-> ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.

Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait à la jeune personne , d'avoir tous les défauts d'une fille mal élevée P II est vrai que pour échapper aux conséquences d'une telle imputation , il ttnte à la rejeter sur aurrui, comme s'il n'en etoit pMs l'auteur . eu emplovant cette expression banale : Oïl trouve à la Jeune personne, etc. On trouve...!

(^ue \ouloit-ii donc quelle fît? Quoi ? Qu'au lieu de se prctei' aux vues d'un jeuue amant très aimable et qui se trouve un homme de qualité, notre charmante enfant épousât le vieux podagre médecin ? BKAIMARCHAIS. 2. 3

26 LETTRE SUR LA CRITIQUE Le noble êtiiblissi=;iient qu'il lai destinoit là ! Et parce qn'oa n'e^t pas de i'avis de monsieur , on « tous Us défauts d'une Jille mal élevée!

En vérité si le Journal de Bouillon se fait des amis en France par la justesse et la candeur de ses critiques, il faut avouer qu'il en aura b anconp moins au-delà des Pyrénées , et qu'il est sur-tout un peu bien dur pour les dames espagnoles.

Eh ! qui sait si son excellence niadirae la Conxte>se Almaviva , l'exemple des femmes de son état, et vivant comme un ange avec son mari . quoiqu'eile ne l'aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés qu on se donne à Bouillon, sur elle, avec approbation et privilège ?

L'imprudent journaliste a-t-il au moins réfléchi que son Excellence , ayant , par le rang de son mari , le plus graud crédit dans les bureaux, eut pn lui faire obtenir quelque pension sur la gazette d'Espagne , ou la gazette elle-même , et que dans la carrière qu^l embr isse , il faut garder plus 'e ménagements pour les femmes de qualité? Qu'est-ce que cela me fait à moi? L'on sent bien que c'est pour lui seul que j'en parle !

Il est temps de laisser cet adversaire; quoiqu'il soit à \\ tête des gens qui prétendent que n'ayant pu me soutenir en cinq actes , je me suis mis en quatre pour ramener le vuhlic. \X quand cela seroit .' Dans un moment d'oppression . ne Taut-ii})as mieux sacrifier nu cinquième de son bien que de le voir aller tout entier au pillage?

]Mai.j ne tombt-z pas , cher lecteur.... ( monsieur . veux-je dire , ) ne tombez pas , je vcms prie , dans une erreur populaire qui feroit grand tort à votre juge.iient.

31a pièce ,qui paioit n'être aujonrd hui qu"en quatre acies , est réellement et de fait en cinq, qui fout

le premier , le deuxième , le troisième , le quatrième, et le cinquième , à lordinaire.

Il est vrai que , le jour du combat , voyant les ennemis acbarués, le parterre ondulant . agité , grondant au loin comme les flots de la raer , et trop certain que ces mugi^stments sourds, précurseurs des tempêtes, ont amené j)lus d'un nruîfi'rjge , je vins à réllechir que beanconp de pièces en cinq actes ( comme la mienne ) , toutes très bien faites d':nileurs (comme lu mienue), u'auroîenï pas é[ë au diable en entier ( comme la m*enne ) , si Tanteur eût piis un parti vigoureux ( comme le mien ).

Le Dieu des cabales est irrité, dis-je aux comédiens , avec force :

Enfants î un sacrifice est ici nécessaire.

Alors , faisant la part au diable et décbirant mon mrinuscrit : Dieu des siffieurs, moucbeurs, crachenrs, tousseurs et perturbateurs, m'écriai-je , il te faut du sang .'bois mon quatrième acte , et que ta fureur s'apaise!

A l'instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisoit pâlir et broncher les acteurs , s'affoiblir, s'éloigner , sanéantir ; l'applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du parterre un brin o général s'ele- Ter en circulant jusqu'aux hauts bancs du Paradis. De cet expc-é, monsieur, il snit que ma pièce est restée en cinq actes , qui sont I e premier, le d dixième, le troisième au théâtre , le quatrième au diable, et le cinquième avec les trois premiers. Tel auteur iîième vous soutiendra que ce quatrième acte , qu on n'y voit point , n'en est pas moins celui qui fait le plus de bien àla pièce ; ence qu'on ne l'y voitpomt. Laissons jaser le monde; il me suffit d'avoir prouvé mon dire. Il me sufilt , en faisant mes cinq actes, d'avoir montré mon respect pour Aristote , Horace ,

28 LETTRE SUR LA CRITIQUE Anhignac et les modernes ; et davoir mis ainsi Thouneur de la règle à couvert.

Par le second arraugeineat ,1e diable a son affaire; mon ctiar n'en rouie pas moins sans la cinquième rone ; le public est content . je le suis aussi. Pourquoi Je Journal de Bouillon ne l'est-il pas."* — Ahî pourquoi? C'est qu'il est bien difficile de plaire à des gens qui , par métier, don eut ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les graves assez enjouées.

.Te me flatte , monsieur , que cela s'appelle raisonner prin( ipes , et r|ue vous n êtes pas mécontent de mon petit syllogisme.

Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré ie moins important des drames hasardés depuis un siècle au théâtre.

Je mets à part les lettres écrites aux comédiens , à moi-même , sans signature, et vulgairement appelées anonymes : on juge à l'àpreté du stvle, (jue leurs auteurs, peu verses dans la critique, n'ont pas assez senti qn'une mauvaise pif ce n'est point une mauvaise action . et que telle injure convenable à un méchant homme , est toujours déplacée à un méchant écrivain. Passons aux autres.

Des connoisseurs ont remarqué que j'etois tombé dans Tinc m veulent de faire critiquer des usages francois par un plaisant de Seville à Seville, tandis que Ja vraisemblance exigeoit qu il s'égavàt sur les moeurs espagnoles. Ils ont raison: j'y avois même tellement pensé , que pour rendre la ^^aisembiance encore plus ]iariaite . j'avois d abord ré.-olu décrire et de faire jouei la pièce en langage espagnol; mais un homme de ^oùx m'a fait obser-ver qu'elle en perdroit peut-ctre un peu de sa gaieté pour le public de Paris . ra:son qui ma déterminé à l'écrire en fr.inrois:en -.nrte que j'ai fait, comme on voit , une

DU BAPlBIER de SÉTILLE. 29

multitntîe de sacrifices à la gaieté ; mais s^ms poHVoir parvenir à dérider le Journal de Rouiilou.

Lu autre amateur saisissant i'iustaat qu'il y avoit beaucoup de monde au loyer, m'a reproché du ton le plus sérieux , que ma pièce ressemLloit à , On ne s'avise jamais de tout. — Ressembler, monsieur ! je soutiens que mapiece est, On ne s'avise jamais de tout^ lui-mèine. — Et comment cela? — C'est qu'on ne s'étoit pas encore aviyé de ma pièce. l'Amateur resta court, et l'on en rit d'autant pins , que celui-là qui me reprochoiî:, on ne s'avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est jamais avisé de rien.

Quelques jours après , ceci est plus sérieux , cliex nne dame incoinmoùée, un monsieur grave, en habit noir , coiffure Louffante et canne à corbin, lequel touchoit légèrement le poignet delà dame, ])roposa civilement plusieurs doutes sur la vérité des traits que j'avois lancés contre les médecins. Monsieur , lui dis-je , êies-\ ous ami de quelqu'un d'eux? je serois désolé qu'un badiuage.... — Ou ne peut pas moins; je vois que vous ne me counoissez pas, je ne prends jamais le parti d'aucun ; je parle ici pour le corps en général. — Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce pouvoit être. En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez , monsieur, qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie, mais si elle est bonne. — Eh ! croyez-vous moins perdre à ctt examen qu'au premier? — A merveille, docteur, dit la dame. Le UKinstre qu'il est î n a-t-il pas osé parler mal aussi de nous! Faisons cause commune. A ce mot de docteur^ je commençai à soupçonner qu'elle parloit à son médrcin. Il est vrai, madame £t monsieur, rcpris-je avec modestie , que \e me suis permis c(s légers torts, d autant plus ai&ément qu'ils tirent moins à conséquence.

3o LETTRE SUR LA CRITIQUE

Eh! qui pourroit nuire à deux corps paissants, dont l'empire embrasse l'anivers et se partage le monde .' midgre les envieux . les belles y régneront toujours parle plaisir, et les médecins par la doalenr: et la brillante sauté nous ramené à l'amour, comme la maladie nous rend à la médecine.

Gejiendant je ne sais si . dans la balance des avantages . la faculté ne 1 emporte pas un peu sur la beauté. Souvent on voit les belles nous renvoyer aux méderins; mais plus souvent encore, les médecins nous gardent et ne nous renvoient plus aux belles.

En plaisiintant donc, il faadroit peut-être avoir égard à la différence des resentiments , et songer que si les belles se vengent en se séparant de nous, ce n'est là qu'un mal négatif; au lieu que les médecins se vengent en s'en emparant : ce qui devient très positif.

Que, quand ces derniers nous tienne, ils font de nons tout ce quils veulent ; au lieu que les belles, toutes belles quelles sont, n'en font jemais que ce qu'elles peuvent.

Que le commerce des belles nous les rend bientôt moins nécessaires ; au lieu que l'usage des médecins finit par nous les rendre indispensables.

Enfin, que l'un de ces empires ne semble établi que pour assurer la durée de l'autre ; puisque , plus la verte jeunesse est livrée à l'amour, plus la pâle vieillesse appartient sûrement à ja médecine.

Au reste . ayant fait contre moi cause commune . il étoit juste, mtdame et monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc persuadés que . faisant profession d'adorer les belles et de redouter les médecins, c'est toujours en badinant que je dis du mai de la beauté; comaie ce

DU i; VRBLER DE SEVILLE. 3ï

n'est jamais sans trembler que je plaisante un peti la faculté.

Ma déclaration n'est point suspecte à votre égard , mesdames , et mes plus acharnés ennemis sont for ces d'avouer que, dans un instant d'humeur où mou dépit contre uae bel'e alloit s'épancher trop librement sur toutes lesautres, on m a vu m'arrêter tout court au 25* conplef , et, par le plus prorapt repentir, faire ainsi dans le 26^ amende-honorable aux belles irrité«s : •

Sexe cliarmant , si je décelé Votre cœur en proie au desir.

Souvent à l'amour iufidele , Mais toujours Hdele au plaisir ; D'un badinage , ô mes déesses !

Ne cherchez point a vous venger :

Tel glose , hélas ! sur vos foiblesses Qui brûle de les partager.

Quant à vous, monsieur le docteur , on sait assez que Molière....

— Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus long-temps de aos lumières , mais Ihumanité qui gémit ne doit pas souffrir de mes plaisirs. Il me laissa . ma foi , la bouche ou\ erte avec ma phrase en 1 air. Je ne sais pas . dit la belle malade en riant,. ««i je vous pardonne; mais je vois bien que uotredocteur ne vous pardonne pas. — Le nôtre, m idame ? Il ne sera jamais le mien. — Eh î pourquoi.^ — Je ne sais ; je craindrois qu'il ne fût audessous de son état . puisqu'il n'est pas au-dessus des plaisanteries qu'on en peut faire.

Ce docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consommé dans sou art pour en avouer de bonne foi 1 incertitude , assez spirituel pour rire avec moi de ceux qui le disent infaillible ; tel est mon médecin. En me rend.mt ses soins qu'ils appellent des visites ;

32 LETTRE SUR LA CRITIQUE en me donuint ses conseils qu'ils nomment onlonnancei-, il reiup it digneiuent et sans faste la pius nolîle fo.iction d'une a:ue éclairée et sensible. Avec plu> d ='sprij , il calcule plus de rapnorts, et c'est toui -ce qu'on peut 'lans un art ausvi utile qu'incertain. Il me jtii'Onne, il me console , il me guide, et la nature fait le re te : aussi, loin de s'offenser delà plaisanterie, est il le premitr à Topposer au pcdantisiue. A linfatné qui lui dit gravement: « De « quatre-vingis fluxions de poitrine que j'ai trai- « tées cet automne , un seul malade à péri dans mes mains », mon docteur répond en souriant : « Pour « moi , j'ai prêté mes secours à plus de cent cet hiver; hélas ! je n'en ai pu sauver qu'un seul ». Tel est mon aimaide médecin. — Je le connois. — Vous permettez bien .que je ne l'échange pas contre le votre. Un pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie qu'une bégueule n'ubtiendroit mon hommage en santé. Mais je ne suis qu'un sût. Au lieu de vous rappel'er mon amende-honorable au beau sexe , je dcvois lui chanter le couplet de la bégueule; il est tout fait pour lui :

Pour égayer ma poésie ,

Au hasard j'assemble des traits :

J Vn fais, peiutre de fantaisie,

lies tal)leaux , jamais des portraifs.

La femme d'esprit, qui s'en moque ,

Sourit iiuemeut à l'auteur :

Pour 1 imprudente qui s'en choque ,

Sa colère est sou délateur.

— A propos de chanson, dit la dame, vous et:* bien honnête d'avoir étéUunner votrepieceaox ' laacois! moi qui n'ai de petite loge qu'aux Italiens! Pourquoi n'eu avoir pas fait un opéra comique.^ ce

fut, dit-on, votre première idée. La pièce est d'au genre à comporter de la musique.

— Je ne sais si elle est propre à la supporter, ou si je m'étois trom[)é d'abord en le supposant : mais sans entrer dans les raisons qui m'ont fait changer d'avis, celle-ci, niadauie, répond à tout.

I^otre musique draniatiqno ressemble trop en-oie à notre musique chansonnière pour en attendre un vérilable intérêt ou de la gaieté franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au théâtre quand on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler ; quand nos musiciens se rapprocheront de la nature, et surtout cesseront de s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'an air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il V a des reprises et des rondeaux dans un drame? Ce cruel radotage est la mort de linterèt, et dénoie un vide insupportable dans les idées.

Moi qui toujours ai chéri la musique sans inconstance et même sans infidélité ; souvent, aux pièces qui m'attachent le plus, je me surprends à pousser de lépaule, à dire tout bas avec humeur: Eh! va donc, musique! pourquoi toujours repéter? n'es-tu pas assez lente? au lieu de narrer vivement, tu rabâches ! au lieu de peindre la passion, tu t'accroches aux mots! le poète se tue à serrer révéneiucnt, et loi tu le délaies! que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu l'ensevelis sous d'inutiles fredons? avec ta stérile abondance, reste, reste aux chansons pour toute nourriture, jusqu'à ce que tu connoisses le langage sublime et tumultueux des passions.

En effel', si la déclamation est déjà un abus de la narratisn au théâtre, le chant, qui est un abus de la declaB»ation , n'est donc , comme on voit , que 1 abu i

34 LETTRE SUR LA CRITIQUE de l'abus : ajout ez-T la répétition des phrases, et voyez ce que devient l'intérêt. Pendant que le vice ici va tonjours en croissant, l'intérêt marche à sens contraire ; l'action s'allanguit; quelque chose me manque; je deviens distrait: l'ennui me gagne; et si je cherche alors à deviner ce que je voudrois,il m'arrive souveut de trouver que je voudrois la fin du spectacle.

11 est un autre art d'imitation, en général beaucoup moins avancé que la raasique , mais qui sem- LIeen cepointlui servir de leçon. Pour la variéléseulement la danse élevée est déjà le modèle du chaut.

A ovez le superbe Testris ou le lier d'Auberval engage' un pas de caractère. Il ne danse j)as encore ; mais d'aussi loin qu'il paroit, son port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux spectateurs. Il inspire autant de fierté quil promet de plaisirs. Il est parti.... Pendant que le magicien redit vingt fois ses phrases et jEonot(jne .'•es mouvements, le danseur varie les siens i l'infini.

Le vovez- vous s'avancer légèrement à petits bond,-!, reculer à grands pas et laire ouldier le comble de l'art par la plus ingénieuse négligence ? Tantôt sur un pied, gir.iant le pins savont é({aiiibre, et suspendu sans mouvement pendant plusieurs mesures , il étonne, il surprend par limmobilité de son aplomb.... Et soudain, comme s'il repaettoit le temps du repos, il part comme un trait, vole aa fond du théâtre, et revient en jdroaettant , avec une rapidité que l'œil peut suivre à peine.

L'air a beau recomiuencer, ngandonrjer , se répéter, se radot.er ; il ne se répète point, lui ! tout en d-ployant les mâles beautés d'un corps souple et puissant, il peint les mouvements violents dont 5on arae est agitée : il vous lance un regard passion-

DU ?,AE.r.IER DE SE VILLE. 35

né que ses bras luoilemenî ouverts rendent filas expressif : et, connue s'il se lassoit bientôt de vous plaire , il se relevé avec dédain, se dérobe à l'œil <iui le suit, et la passion la plus foa!:;ueuse sem!)le alors naître tt sortir de la plus douce ivresse. Iiupétueux, turbulent, il expriiue une colère si bouillante et s? vraie, (ju'il luanacheà mon siège et me fait froncer le sourcil, jlais, reprenant soudain le geste t-l l'accent d'une volupté paisible , il erre noncb.iiajnment avec une grâce, une mollesse, et des niou\ ements si dclicals, qu'il euleve autant de suffrages qu'il y a de regards attachés sur sa danse enchanteresse.

Corapo.-iteurs! chantez comme il danse , et nous aurons, au lieu d'opéra, des mélodrames! Mais j'entend.s mon éternel censeur (je ne sais plu-; s'il est d'ailleurs ou de Bouillon ) qui me dit : Que prétend-on parce tablean? Je vois un talent su{)érieur , et non la dau.^e eu général. C'est dans sa marche ordinaire quil faut saisir un art pour le comparer, et non dans ses efforts les plus sublimes, ^i'avonsnous pas.... . • " ' ■

— Je l'arrête à mon tour. Hé quoi î si je veux peindre un coursier et me former une juste idée de ce noble animal . iiai-je le cbercaer hongre et vieux, gémissant au timon du fiacre , ou trottinant sous le plâtrier qui siffle .•'je le prends au haras , fier étalon , vigonrcî'.x. découplé , l'œil ardent . frappant ia terie et souffî.',r.t le feu par les naseaux; bondissant de dfsir et d'impatience, ou f^^idant l'air qu'il électiise.et dent le brusque h-nnissement réjouit l homme et fait tressaillir tontes les cavales de la contrée, 'iel e.st mon dansfur.

1-t quand je crayonne un art , c'est parmi it s plut giaaiîs sujets qui l'exercent que j'entends choisir

36 LETTRE SUR LA CRTOQUE, etc.

ruvs modèles ; tous les efforts dn s^énie.... Mais je m'éloigne trop de mou sujet, revenons an Rarbier de Sé\ille.... ou plutôt, monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une bagatelle. Insensiblement je tomberois dans le défaut reproché trop justement à nos François, de toujours faire de petites chansons sur les grandes affaires , et de grandes dissertations àur les petites.

.Te suis avec le plus profond resjject , ^IO^"SIELR.

Votre très humble et très obéissant serviteur.

L'auteur.

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