LETTRE SUR LA CRITIQUE
ouvrez le joaranl éta li dans Bouillon avec encyclopédie , a7>probation et privilège, et dormez vite nne heure ou deux.
Que' charme auroit une production légère au inilit-u des pins noires vapeurs? Et que vous importe en effet si l'igaro le barbier s'est bien moqué de Rartholo le médecin, en aidaut un rival à lui souffler sa maîtresse? On rit peu de la gaieté d'autrui , quand ou a de 1 humeur pour son propre compte.
Que vous fait encore si ce barbier espagnol , en arrivant dans Paris, essuya quelques traverses . et si la prohibition de ses exercices a donné trop d'importance aux rêveries de mon bonuet? Ou ne s'intéresse guère aux affaires des autres , que lorsqu'on est san.s inquiétude sur les siennes.
Mais enlin tout va-t-il bien pour vous? Avez-vous à souhait double estomac, bon cuisinier, maîtresse honnête , et repos imperturbable ? Ah ! parlons , parlons : donnez audience à mon Karbier.
Je sens trop , monsieur, que ce n'est plus le temps où. tenant mon manuscrit en réserve, et semblable à la coquette qui refuse souvent ce qu'elle brûle toujours d'accorder, j'en faisois quelque avare lecture à des gens préférés , qui croyoient devoir payer ma complaisance jiar un éloge pompeux de mon ouvrage.
O jours heureux ! le lien, le temps, l'auditoire à ma dévotion, et la magie d une lecture adroite assurant mon succès, je glissois sur le morceau foible en appuyant les bons endroits : puis recueillant les suffrages du coin de lœil, avec une orgueilleuse modestie , je jouissois d'un triomphe d'autant plus doux , que le jeu d'un fripcm d'acteur ne m'en déroboit pas les trois quarts pour son compte.
Que reste-t-il , hélas ! de toute cette gibecière ? A l'instant qu'il faudroit des miracles pour vous subjuguer; quand la veige de Moïse y suffîroit à peine, je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob ; plus d'escamotage, de tricherie, de coquetterie , d'inflexions de voix, d'illusions théàtralcSc rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez juger.
Ne trouvez donc pas étrange, monsieur, si, mesurant mon style à ma sitnatiou, je ne fais pas comme ces écrivains qui se donnent le ton de vous appeler négligemment, (ecteuj , ami lecteur, cher lecteur, bénin ou beiioist lecteur, ou de telle autre dénomination cavalière, je dirois même indécente, par laquelle ces imprudents essaient de se mettre au pair avec leur juge, et qui ne fait bien souvent que' leur en attirer l'animadveision. .l'ai toujours vu que les airs ne séduisoient personne, et que 1" ton modeste d'un auteur pouvoit seul inspirer un peu d'indulgence à son fier lecteur. ••
Eh ! quel écrivain en eut jamais plus besoin que moi ! Je voudrois le cacher en vain : j 'eus la foiblesse autrefois, monsieur, de vous piésenter, en différents temps , deux tristes drames ; produ( ti^ns monstrueuses, comme on sait! car enti'e la tragédie et Ja comédie , on n'ignore plus qu'il n'existe rien : c'est un point décidé, le maitre \si dit, l'école en retentit ,et pour moi j'en suis tellement convaincu , que, si je vouJois aujourd'hui mettre au théâtre une mère éplorée, une épouse trahie, une sœur éperdue, un fils déshérité ; pour les présenter décemment au public , je corauit ncerois par leur supposer un beau royaume oii ils auroient régné de leur mieux, vers l'un des Archipels , ou dans tel autre coin du monde : certain, après cela, que l'invraisemblance du roman, 1 énormité des faits, l'enflure des caractères,
To LETTRE SUR LA CRITIQUE le gigantesque des idées, et la bouflissare du langage, loin de m'èlre imputés à reproche , assnreroient encore mon surcès-
Présenter des hommes dune condition mo venue, accablés et dans le malheur î fi donc ! on ne doit jamais les montrer que baffoués ; les citoyens ridicules, et les rois malheureux : voilà tout le theâlr« existant et possible ; et je me le tiens ponr dit ; c'est fait, je ne veuxpius quereller avec personne.
J'ai donc eu la foiblesse autrefois, mfmsieur, de faire des drames qui n'étoientpas du bon genre; et je m'eu repens beaucoup.
Pressé depuis par les eévnements, j'ai hasardé de malheureux mémoires, que mes ennemis n'ont pas trouve du bon style ; et j"en ai le remords cruel.
Aujourd'hui je fais ghs^e^ sous vos yeux une comédie fort gaie, que certains maîtres d- goût n'estiment pas du bon ion ; et je ne m en console point.
Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d'un opéra, dont les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas du bon francois; et j'en suis tout h tnteux d'avance.
Ainsi, de fautes en pardons, et derrenrs en excuses, je passe! ai ma vie à mériter votre indulgence, }>ar la bonne foi naive avec laquelle je reconnoitrai les unes en vous présentant les autres.
Quant an Barbier de Séville, ce n'est pas pour corrompre votre jugement qne je prends ici le ton respectueux : m^is on m'a fort assure que , lorsqu 'un. auteur étoit sorti, quoiqu'echiné , vainqueur au théâtre, il ne lui manquoit plus qne d'être agréé par vous^ Uionsieur. (t lac; ré dans quelques journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires. !Ma gloire est d«nc certaine, si vous daignez m'ac- •order le laurier de votre agrément, persuade qu*
DU BARBIER DE SETILLE. ii
plusieurs de messieurs les journalistes ne me refuseroQt pas celui de leur dénigrement.
Déjà l'un d'eux, établi dans Bouillon avec approbation et privilège, m'a fait l'honneur encyclopédique d'assurer à ses abonnés que ma pièce étoit sans pldu, sans unité . sans caractères . vide d'intrigue , et dénuée de comique.
Un autre plus naïf encore , à la vérité sans approbation, sans privilège, et même saus encyclopédie, après un candide exposé de mon drame, ajoute au laurier de sa critique, cet éloge flatteur de ma personne : «La réputation du sieur de Beaumarchais «est bien tombée, et les honnêtes gens sont enfin « convaincus que lorsqu'on lui aura arraché ]es «plumes du paon, il ne restera plus qu'un vilain « corbeau noir, avec son effronterie et sa voracité. »
Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la comédie du Barbier de Séville , pour remplir Ihoroscope entier,* je poussei^ai la voracité jusqu'à vous prier humblement, monsieur, de me juger vousmême , et sans égard aux critiques passés , présents et futurs: car vous savez que, par état, les gens de feuilles sont souvent ennemis des gens de lettres; j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saisi de mon affaire, il faut que vous sovez mon juge absolument, soit que vous le vouliez ou non , car vous êtes mon lecteur.
Et vous sentez bien, monsieur, que si, pour é violer ce tracas, ou me prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous feriez vous-même une pétition de principes au-dessous de vos lumières : n'étant pas mon lecteur, vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma requête.
Que si , j)ar dépit de la dépendance où je parois "VOUS mettre, vous vous avisiez de jeter le livre en
12 LETTRE SUR LA CRITIQUE cet instant de votre lecture, c'est , monsieur^ comme si, au milieu de tout autre jugement, tous étiez, enlevé du tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des' magistrats. Tous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul , négatif, anéanti, qu'en cessant d'exister en qualité de mon lecteur. <
Eii ! quel tort vous fais-je en vous élevant au-dessus de moi .' Après le bonheur de couimander aux bommes , le plus grand honneur, monsieur, n"est-il pas de les juger .''
Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnois plus d'autre juge que vous, sans excepter messieurs les spectateurs qui. ne jugeant qu'en premier ressort, voient souvent leur senleuce infirmée à votre tribunal.
L'affaire avoit d'abord été plaidée devant eux .au théâtre; et ces messieurs avant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagné ma cause à l'audience. Point du tout: le journaliste établi dans Bouillon prétend que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est là, monsieur, comme on dit en stvie de palais, qu'une mauvaise chicane de procureur : mon but avant été d'amuser les spectateurs ; qu'ils aient ri de ma pièce ou de moi, s'ils ont li de bon cœur, le but est également rempli : c'est ce que j'appelle avoir gigué uia cause à l'audience.
Le même journaliste assure encore, ou du moins laisse entemlre, que j'ai voulu gagner quelques uns de ces messieurs, en leur faisant des lectures particulières, en achetant d'avance leur suffrage par cette j)redilection. -.iais ce n'est encore là, monsieur, qu'une difiiculté de publiciste allemand. Il est manifeste que mon intention n'a jamais été que de ies instruire : c'étoit des espèces de consultations que je faisois sur le fond de l'affaire. Que si les consul-
DU P.ARHIEB. DE SKTILLE. iS
tants , après avoir donné leur avis, se sont raèlés parmi les juges, vous voyez bien , njonsiear, que je n'v pouvois rien de ma part, et que c'étoit à eux de se x-écuser par délicatesse , s'ils se sentoient de Li partialité pour mon Barbier audaloox.
Eh ! plût au ciel qu'ils en eussent un peu conservé pour ce jeune étranger! nous aurions eu moins de peine à soutenir notre malheur éphémère .' Tels soni les hommes : avez-vous du succès ? ils vous accueillent, vous portent, vous caressent, ils s'honorent de vous : mais gardez de broncher dans la carrière : au moindre échec , ô mes amis ! souvenez-vous qu'il n'est plus d'amis.
Et c'est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la ])lus triste soirée. Vous eussiez vu les foibles amis du Bîjrbier se disperser, se cacher le visage ou s'enfuir ; les femirics, toujours si braves quand elles protègent , enfoncées dans les coqueluchons jusqu'aux panaches et baissant des veux confus : les hommes courant se visiter, se faire ameudehonoiable du bien qu'ils avoient dit de ma pièce, et rejetant sur ma maudite façon de lire les choses, tout le faux plaisir qu'il s y avoient goûté. C'étoit une désertion totale, une vraie désolation.
Les uns lorgnoient à gauche , en me sentant passer à droite, et ne faisoieut [dus semblant de me voir : Ah, Dieu ! d'autres plus courageux, mais s'assurant bien si personne ne les regardoit, m'altiroient dar.s un coin pour me dire : Eh ! comm.ent aver-vous pi oduit en nous cette illusion ? car il faut en convenir, mon ami, votre pièce est la plus grande platitude du monde.
— Hélas ! messieurs, j"ai lu ma platitude, eu vérité, totit platement comme je Tavois faite; mais, au nom de la bonté que vous avez de me parler encore après ma chute, et pour l'honneur de votre BEAUMARCHAIS. 2. 2
i4 LLiiJLL SLK LA Cii.liH^UE seoond jugeaient, îie souffre?, pas qu'on redonn^^ la jjièce au tLéàti'e;si psr malheur on venoit à la jouer coinrae je l'ai lue , ou vous feroit peut-être une nouvelle tromperie, el vous vous en prendriez à moi d;' ne plus savoir quel jour vous eiàtes raLson ou ton : ce qu'à Dieu ne plaise .'
On ne m'en crut point, on laissa rejouer la pièce, et pour le coup je fus prophète en mon pavs. Ce pauvre Figaro ,yèj5? par la cabale en faux-bourdon et ])resque enterré le vendredi , ne fit ]>oint comme (■.mdide ; i] prit coui'.ige, et mon héros se releva le dimanche avec nnc vigueur que l'austérité d'un carême entier, et la fatigue de dix-sept séances pnhliqnes n ont pas encore altérée. Mais qui sait combien cela durera ? Je ne voudrois nas jurer qu'il en fût i>eulement question dans cinq ou six siècles, tant noîre nation est incousîante et légère.
Les ouvrages de théâtre, monsieur, sont comnir les enf.mts des femme>. Conçus avec volupté, menés à terme avec latigue, enfantés avec douleur, et vivant ra: émeut assez pour p;iyer les parents de leurs soins , ils coûtent plus de chagrins qu'ils ne donnent de [)laisirs. Snivfz-les dans leur carrière: à peine ils voient le jour, que, sous prétexte d enûuic, un leur applique les censeurs; plusieurs en sont restés en cÎDartre. Au lieu de joner vioactmeut avec eux, le cruel parlercr- les rudoie et les fait tomber. Souvent en les berça- t, le comédien les estiojne. Les'perdezvous un mstaut de vue? on les retrouve, nelas .' tra;n;»i!t pai-tout, luais dépinaiLés, dtliguiés, rongés d'eritraiiS. et couverts de critiques. Echappes a tant d»- m'iux, s'ils brillen' ni; moment dans le monde, le plus grand 'le tous .es atteint: le mortel oubli les tue; ils ii. eurent, et replonges au néant, les voilà ncidcs à jamais dans 1 immensité des livres.
J c demandois à quelqu'un pourquoi ces combats ,
DC BARKIEK. DE StViLLE. i5 cette guerre animée entre le parterre et l'aateur, à la première représentation des ouvrages, même de ceux qni dévoient niaire un autre jour. lijnorez-vous , me dit-il, que Sophocle et le vieux. Denis sont morts de joie d'avoir remporté le prix des vers au théâtre ? Tsous aimons trop nos auteurs pour souffrir qu'un excès de joie nous priv;? d'eux, en les étouffai) t: aussi, pour les conserver, avons-nous graid sain qn^' leur triomphe ne soit jaiuais si pur, qu'ils puissi'uf en expirer de plaisir.
{)uoi qu'il en soit des motifs de cette rigueur, reiif;mt de mes loisirs, ce jeune . cet innocent P.arbier, tant dédaigne le premier jour, loin d ai;user,le surlendemain, de son triomphe , ou de montrer de l'humeur à ses critiques, ne s'en est que j)lus empressé de les désarmer par l'enjonemeut de son cvifractere.
Exeniple rare et frappant , monsieur , dan j un siècle d'ergotisme où l'on calcule tout jusqu'au rire ; çix la plus légère diversité d'opinions fait germer des haines éternelles; où tous 1rs jeux, tournent en guerre; où l'injure qui repousse l'injure, est à soîi tour payée par 1 injure, jusqu'à ce qu'uTie autre, effaçant cette dernière, en cniante uuè nouvelle, auteur de plusieurs autres , et propage ainsi l'aigreur à l'infini , depuis le rire jusqu'à la satiéié , jusqu'au dégoût , à l'iadignatiou même du lecteur le plus caustique.
Quant à moi , monsieur, s'il est vrai , comii:e ou l'a dit , que tons les hommes soient frères , et c'est une belle idée , je voadrois qu'on put engagt;r nos frères les gens de lettres à laisser, en discutar.t .^îe ton rogne et trancbant à nos frères les Uiieil.is,V;5 qui s'en acquittent si bien L ainsi que les injures k
nos frert's les plaideurs qui ne s'en acquittent
pas mal non plus ! je voadrois , sur-tout . qu ou put
i6 LETTRE SUR LA CRITIQUE engager nos frères les journalistes à rei^oncer à ce ton pédagogue et magistral avec lequel ils goarmaudent les fils d'Apollon , et font rire la sottise aux dépens de l'esprit.
Ouvrez un journal : ne semble-t-il pas voir un dur répétiteur, la férule ou la verge levée sur des écoliers négligents , les traiter en esclave au plus lé^er dé/aut dans le devoir ? Eh î mes frères , il s'agit bien de devoir ici! la littérature en est le délassement et la douce récréation !
A mon égard, au moins, n'espérez pas asservir dans ses jeux mon esprit à la règle : il est incorrigible ; et , la classe du devoir une fois fermée, il devient si léger et badin, que je ne puis que jouer avec lui. Comme un liége emplunié qui bondit sur la raquette, il s'élève, il retombe, égaie mes yeux, repart en l'air, y fait la roue , et revient encoie. Si quelque joxîeur adroit vent entrer en partie et ballotter à nous deux le léger volant de mes pensées, de tout mon cœur : s'il riposte avec grâce et légèreté , le jeu m'amuse . et la partie s'engage. Alors on pourroit voir les coups portés , pai es , reçus , rendus , accélérés, pressés, relevés même avec une prestesse , une agilité propre à réjouir autant les spectateurs quelle animeroit les acteurs.
Telle au moins, monsieur, devroit être la critique : et c'est ainsi que j'ai toujours conçu la dispute entre les gens polis qui cultivent les lettres.
Voyons , je vous prie , si le journaliste de Bouillon a conser\é dans .••a critique ce caractère aimal)le et sui'-tout de candeur pour lequel on vient de laire des vœux."
La pièce est une farce , dit-il.
Passons sur les qualités. Le méchant nom qnun cuisinier étrange: dt)iine aux ragoiifs fiançais ne charge rien à leur sa\ eur. C'est ea passant par ses
ni-uns qu'ils se dëiiaturi^nf . Analysons la farce de Rouiilon.
La pièce , a-t-il dit , n'a pas de plan.
Esî-re parce qu'il est trop simple qu'il écaanpe à la sagacité de ce critique adolescent?
Un vieillard amoureux prétend épouser denia'n 5^ pupille : un jeune ajuaiit plus adroit le prcvierit ; et, ce jour mcnie , en fait sa femme à la bariu' et dans la maison du tuteur. Voilà le fond /dout on eût pu faire . avec un égal succès , une îr.igédi-', une comédie , un drame , un opéra , et ccctera. L'avare «le Molière est-il autre chose? le Gr.-nd Milhridate est-il autre ch>se ? Le genre d'une pièce, comme celui de toute autre action, dépend moins du fond des cîioses que des caractères qui les mettent en ouvre.
Quant à mol , ne voulant faiis sur ce plan qu'une pièce amusrints et s.ius fatigiie , une espèce d'/-77ôruilh; , il m'a suiH qne ie machiniste , au lieu d'èire un noir scélérat, fut un drôle de garçon, unliomme insouciant , qui rit également du snccès el tîe la chute de ses entrepris» s , pour que l'uavrage , loin de tourner en draine sérieu:: , devint une comédie fort gaie : et de cela seul qn^' le tuteur est un peu moins sot que tou.> ceux, qu'on trompe au théâtre, il est résulté beaucoup de mouvement dans la pièce, et sur-tout la nécessité d v donner plus de ressort aux int ri Liants .
An lieu de rester dans ma simplicité comique, si javois Toulu compliquer, étendre et tourmenter mon plan à la manière tragique ou dramatique ; iran£!iuc-t-î>M ijne j auiois manoué de movens dans une aventure dont je nai mis eu scènes que -an^îriie 1 i iuoins niej^velileuse.
En effet , personne aujourd'hui n'ignore qu'à 1 époque biôtorique où la pieee liait j^aimieiit dans
i8 LETTRE SUR LA CRITIQUE mes raainj- , la querelle commença sérieusement « s'érhauffpi" , comme qui diroit , derrière la toile, en're le docteur et Figaro, sur les cerit écus. Des injures on en vint aux coups. Le docteur, étrille par Figaro, fit tomber, en se débattant, le rcscille ou filet qui coiffoit le barbier, et l'on vit, non sans surprise , une forme de spatnle imprimée à chaud sur sa tête rasée. Suivez-moi, monsieur, je vous pri-e.
A cet aspect , moulu de coups qu'il est , le médecin s'écrie avec transport : Mon fils ! ô ciel , mon fils! mon cber fils....' Mais avant que Figaro l'entende, il a redoublé de horions sur sou cher père. En effet , ce l'étoit.
Ce Figaro, qui pour toute famille avoit jadis connu sa raere . est fils naturel de P.artholo. Le médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d'une personne en condition , que les suites de son imprudence firent passer du service au pins affreux abandon.
Mais avant de les quitter, le désolé Bartholo , fraîe" alors . a fait rougir sa spatule , il en a timbré son fils îf l'occiput , pour le recounoitre un jotir,'si jamais le sort les rassemble. La mère et l'enfant .(Voient passé six années dans une honorable mendicité , lorsqu'un chef de Bohémiens descendu de Luc Garnie, traversant l'Andalousie avec sa troupe, et consulté par la niere sur le destin de son fils , déroba l'enfant furtivement , et laissa par écrit cet horoscope à sa place.
Après avoir versé le .'•ang dont il f si né ,
Ton fils assommera son port infortuné :
Puis tournant sur lui-mérae. f t le fer et le crime ,
li se frappe , et devient heureux et légitime.
En changeajil d'état sans le savoir, linfortutié
DU BARBIER DE SÉVILLE. i()
jeune homme a changé ele nom sans le vouloir : il s'est élevé sous celui de Fig.iro : il a vécu. Sa niere est cette Marceline, devenue \ieilje et gouvernante chez le docteur, que l'aTfrf ux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais aujourd'hui tout s'accomplit.
En saignant Marceline au pied , comme on le voit dans ma })iece , ou plutôt comnie ou ne l'y voit pas, î'igavo remplit le premier vers.
Après avoir v(rsé le saug dont il est né.
Quand il étrille innocemment le docteur, après la toile tombée, il accomplit le second vers.
Tonfds assommera son père infortuné.
A l'iustant la plus touchante reconnoissance a lieu entre le médecin , Ja vieille et P'igaro : « c'est vous ! c'est lui ! c'est toi ! c'est moi ! » Quel coup de théâtre! Mais le lils an désespoir de son innocente vivacité , fond en larmes , et se donne un coup de rasoir ; selon le sens du troisième vers.
Puis touruant sur lui-même et le fer et le crime. Il se frappe , et
Quel tahleau ! En n'expliquant point si, du rasoir, il se coujie la gorge ou seulement le poil du visage, on voit que j'avois le choix de finir ma pièce au plus grand pathétique. Knlîn le dodeur cponse la vieille ; et l'igaro , suivant ia dernière leçon....
devient heureux et légitime.
Quel dénouement! Il ne m'ep eût coûté qu'un sixième acte. Eh! quel sixième acte! Jamais tragédie au Théâtre François.. . Il suffit. Reprenons ma pièce en l'état où elle a été jouée et critiijuée.
7.0 LETTRE SUR LA CP^TIQl E Lorsqu'on me reproche avec aigreur ce que j'ai fait , ce n'est pas l'instant de louer ce que j'aurois pu faire.
La pièce est invraisemblatle dans sa conduite , a dit encore le journaliste établi dans Bouillon avec approbation et privilège.
— Invrai-emblable ? Examinons cela par plaisir.
Son excellence M. le comte Almaviva , dont j'ai . depuis long-temps , l'honneur d être ami particulier, est un jeune .seigneur, ou . pour mieux dire, étoit , car l'à^e et les grands em[)loJs en ont fait depuis un homme fort grave , ainsi que je le suis devenu moi-mêiue. Sou excellence étoit donc un jeune seigneur espagnol, -vif, ardent, comme tous les amants de sa nation que Ton croit froide, et qui nest que paresseuse.
Il' s'étoit mis secrètement à la poursuite d'une belle personne qu'il avoit entrevue à Madri 1 . et que son tuteur a bientôt ramenée au lieu de sa naissance. Un matin qu'il se promenoit sous ses fenêtres à Séville , où, depuis huit jours, il cherchoit à s'en faire lemarquer, le hasard conduisit au mcine endroit Figaro le barbier — Ah ! le hasard, dira mon critique : et si le hasard n'eût pas conduit ce jour-là le baibier dans cet endroit , que devenoit bi pièce."* — Elle eût commencé , mon frère , à quelqu'anlre époque. — Impossible, puisque le tuteur, selon vous-même , époiisoit le lendeiîiain. — Alors il n'y auroit pas eu de pièce, ou, s'il y en avoit eu , mon frère , elle auroit été différente. Une chose est-elle invraisemblable , parce qu'elle étoit possibie autrement ?
Réellement vous avez un peu d'humour. Quand le cardinal de Retz nous dit froidement : Vn. jour j'avois besoin d'un homme, à la vérité, je nevoulois qu'un fantôme, j'aurois désiré qu'il fût petit-fils
d Henri-le-Grand ; cpi'il eut de longs cheveux blonds; qu'il lût beau, bien fait, bien séditieux; qii il eût le langage et l'amour des halles ; et voilà que le h<tsard me lait rencontrer à Paris AI. de Reanfort, échappé de la piison du roi ; c'etoit justement l'homme qu'il ïne ialloit. Va-t-on dire au coadjuteur : Ah ! le hasard ! Mais si vous n'eussiez pas rencontré M. de Eeaufort ! Mais ceci , mais cela... ?
Le hasard donc conduisit en ce même endroit 1 igaro le barbier, beau diseur, mauvais poète. hardi musicien , grand Iriugueneur de guitare , et j;idis v.iiet de chambre du comte, établi dans Séxille, y faisant avec succès des barbe.s , des rom.^nces et des jnariages, y maniant également le fer du phlébotouie et le piston du pharmacien , la teritur des moris , la coqueluche des femmes , et justement l'homme qu'il nous falloit. Et comme , en toute recherche , ce qu on nomme passion n'est autre chose qu'un désir irrité par la contradiction, le jeune omaat , qui n"'eùt peut-être eu qu'un goût de fantai^ sie pour cette beauté , s'il l'eût rencontrée dans le monde , en devient amoureux , parce qu'elle est enfermée, au point de faire l'impossible ])our l'epouser.
Mais vous donner ici l'extrait entier de bi pièce , monsieur, seroit douter de la sagacité , de 1 adresse avec laquelle vous saisirez, le dessein de l'auteur, et suiA'rez le fil de l'intrigue, à travers un léger dédale. Moins prévenn que le journal de Bouillon, qui se trompe , avec approbation et privilège , sur toute la conduite de cette pièce, vous y verrez que « tous
■ les soins de l'amant ne soal pas destinés à remettre
■ simplement une lettre , » qui n'est là qu'un léger accebsoire à l'intrigue ; mais bien à s'établir dans un fort défendu par la vigilance et le soupçon , surtout à tiomper un homme qui , sans cesse éventant