SIR LA VIE ET LES OUVRAGES
DE BEAUx\IARCHAIS.
Jr jerFlE-Augl'sïin Caron Dt Beaumarchais naquit il Paris le 24 janvier 1 732.
Dans la vie oomnie dans les ouvrages de Beaumarchais , l'homme et l'auteur sont tellement mêlés, confondus , qu'il est presque impossible d'observer séparément ses actions et ses écrits. Il faut tout embrasser dans un même examen , dans nu même jugement. Ce caractère, composé d'audace et de circonspection , d'impétuosité et de patience , de force et de souplesse , qui lui fit entreprendre et mettre à fin tant de choses si diverses dont nul autre n'auroit seulement conçu l'idée, l'a dirigé , l'a soutenu dans ses opérations commerciales, dans ses démêlés judiciaires et dans ses travaux dramatiques. Il lit tonte sa vie des plaidoyers et des pièces de théâtre : chacun de ses procès prit la forme d'un drame; chacun de ses drames devint la matière d'un procès. Il lui fallut plaider pour sauver sou honneur ou ses biens; il lui fallut plaider pour faire jouer ses comédies; et, quand elles eurent été jouées,
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il se vit encore obligé de plaider pour se faire adjiK ger le succès ou pour appeler de la chute : enlîn il plaida sans cesse , et c'est avec raison que l'éditeur de ses œuvres y a rais pour épigraphe ce mot de Voltaire: « Ma vie est un combat. »
Il falloit que Beaumarchais fût extraordinaire en tout , et se signalât toujours d'une manière inusitée dans les nombreuses carrières où il se vit engagé par l'activité de son esprit ou par la fatalité des circonstances. Fils d'unborloger,'et exerçant lui-même cette profession , il inveuta une nouvelle espèce d'échappement ; celle invention lui fut disputée; il plaida devant l'Académie des sciences , qui lui donna gain de cause : voilà son premier procès et sa première victoire.
Iniroduit auprès des filles du roi par un talent agréable qu'il portoit à la perléction , il fut recommandé par elles à Pùris-Duverney, à li foi-, homme d'état et de finance , se montra sur-le-champ capable des opérations les plus vastes et les plus compliquées du haut commerce, et jiayn la bienveillance de sou patron d'un service inappréciable : il s'agissoit de déterminer Louis XV à visiter l'Ecole- Mililaire ; cette faveur, qui combla de joie Pâris- Duvernev, créateur de cet établissement : cette faveur après laquelle il sonpiroit depuis neuf ans , et pour laquelle il avoit employé iufructueusemcnt tous les genres de sollicitation, il la dut au «zèle et
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àjl'adresse de Beaumarchais , qui décida les filles du roi, ses protectrices , à donner à leur perfi l-exemple dune démarche qu'il se crut obligé d'imiler, mais à laquelle on n'auroit peut-être jamais pu porter autrement ce monarque apathique , ennemi des occasions de paroître et plongé dans ses habitudes voluptueuses. '
Plus tard, Beaumarchais entreprit d'armer et d'approvisionner l'Amérique septentrionale, insurgée contre la métroj)ole ; et ces contrées ne furent peut-être pas moins redevables de leur indépendance aux habiles spéculations du commerçant françois, qu'aux puissants secours delà France. ■ Quinze louis destinés au secrétaire d'un conseiller du parlemeut-Maupeou , et imprudemment retenus par la fehime de ce magistrat , furent la cause d'un procès où Beaumarchais, déployant un genre de polémique inconnu au barreau de tous les pays et de tous les siècles , évoqua cette misérable cause au tribunal de l'Europe entière , y traduisit ses adversaires et ses juges , les immola les uns sur les autres avec l'arme du ridicule, triompha lui-uième en succombant, et remporta, pour gage de sa victoire , une flétrissure morale qui le couvroit d'honneur. Mais ce n'est pas ici le lieu de le montrer et de le suivre dans l'arène judiciaire où il s'est signalé par plus d'un exploit : faisons-le voir dans la carrière dramatique, où il n'a pas rendu des coin-
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bats et n'a pas obtenu des succès moins difliciles ,
moins disputés , moins extraordinaires.
Le beau , le gai , l'aimable Beaumarchais débuta par deux drames d'un genre passablement sombre : il appeloit cela le i^enre honnête. Nul auteur dramaliijue ue fut plus accusé d'indécence, et n'eut ou du moins n'afficha plus de prétentions à la moralité. Ce qu'il y a d'un j)eu singulier, c'est qu'il crovoit parvenir également à ce but par le genre honnête et par relui qui ne l'éloit pas , en peiguant des mœurs décentes et des mœurs licencieuses, en faisant les Deux Amis et le Mariage de Figaro : du moin.s c'étoit là ce qu'il essayoit de prouver dans ses préfaces. Mais on sait ce qu'en général il faut penser de cette logique d'un auteur qui voudroit faire apercevoir de la conséquence dans ce qui en est le moins susct-ptibie , les caprices de l'imagination et ces inspirations qu'on appelle des idées d'ouvrages. Il vous a montré la vertu , c'est pour vous la faire aimer et suivre; le vice, pour vous le faire haïr et éviter. Rien de tout cela ; le plus souveut , il a voulu vous faire pleurer ou rire , selon l'occasion, sans j)rojet de vous rendre meilleurs on pires. Ce sont les indiscrets censeurs qui nous attirent ces oiseuses apologies. Si l'on ne s'avisoitpas souvent mal à propos d'accuser un auteur comique d'immoralité , celui-ci ne peuseroit jamais à reveudi'juer plus mal à propos encore Ja gloire d être un écrivain uxoral. Je soup-
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eonne que c'est à peu près là Tbistoire de Reauniarchais.
En tel e (l'Eugénie, dans une dissertation intitulée ; Essai sur le genre dramatique sérieux, il rejiroduit avec assez, de chaleur et d'adresse tout ce qu'on avoit déjà pu alléguer en faveur du drame ; mais il dissimule, atténue ou élude les objections les plus fortes, c'est-à-dire celles qui sont tirées des conséquences du genre , plutôt que du genre même ; et ce genre , il le met sans façftn au-dessus de la tragédie et de la comédie , de l'une pour la vérité , de l'autre pour l'intérêt, de toutes deux, pour la moralité. Diderot avoit dit tout cela ; Beaumarchais n'y ajoutoit rien, et son drame, qui avoit réussi , n'eu avoit pas besoin; ra:iis , il faut l'avouer, il avoit un peu la manie des faclinns ^ et il vouloit, à toute force, jilaider pour ou contre quelque chose. Avec toute sa moralité , Eugénie ne put échapper au reproche d'indécence ; on se récria beaucoup contre cette grossesse d'une jeune lllle qui ét(jit tombée dans le piège odieux tendu par un séducteur, croyant se livrer aux embrassemenls légitimes d'un époux.
Les Deux Amis n'eurent pas , à beaucoup près , autant de succès qu'Eugénie. Il faut sans doute croire à l'équité des jugements du parterre, quand le temps les a confirmés. Cependant si l'on pouvoit opposer à l'effet de la représentation celui de la