HALOS
travail 8 l'Académie, le i!2 décembre 1808, sans attendre l'époque où, suivant le programme, le concours devait être fermé. C'est' dbnc à la fin de Tannée 1808 que se rapportent les observations immortelles dont je vous donnerai dans un instant l'analyse. La commission chargée de juger les concurrents, était composée de Lagrange, Haûy, Gay-Lussac et Biot; le rapport fut présenté par Lagrange , et rien ne manqua ainsi à la consécration de l'importante découverte Éàite par Malus.
DÉCOUVERTE DE LA POLARISATION PAR RÉFLJSXIOfl.
C'est à Érasme* Blarfliolm qu'a faut remonter pour trouver les premières5 observation» relatives k l'existence de la double réfraction dan* te cristat df Istende, appelé maintenant spath calcaire ou carbonate de chaux rhomboïdal. Buygena s'occupa de ce phénomène et ÎAdiffua une construction géométrique très-sknpte et très-élégante à l'aide de laquelle on trouvait dans toutes les directions et sous toutes tes incidences la position du rayon extraordinaire, relativement au rayon dont te marche était déterminée par la loi de Descartes, dite des sinus, rayon- qai prit, à juste titore, le nom de rayon ordSnafre,
Huygens parvint à te découverte de sa constroctiefl ellipsoïdale en se fondant sur des considérations empruntées à la théorie des ondes, et il en avertît ses lecteurs*
Le rapporteur de F Académie, sur te Mémoire de* Malus êa *2' décembre 1808, intitulé: Mémoire sur me propriété dé la lum&re réfléchi* par les corps diaphanes,* ee rapporteur, qui n'était rien moins que Lapface, au*»*
MALtJS. «0
tonfa que Huygens se fût contenté <te présenter sa loi comme fe fruit de l'expérience. Mais , qu'ow me permette de le dire , la haine des théories ne va-fr-elte pas trop loin, lorsqu'elle conduit k conseiller la diasimotattort oo te manque de sincérité.
Newton voulut scfcsthuer à te loi de Huygens tf autre» règles qui ne se sont pas trouvées conformes aux laits.
Parmi les observateurs modernes, Wotlaston est le premier qui ait établi la vérité des principe^ donnés par le savant hollandais; il se servit, pour faire cette vérification, de te méthode ingénieuse à l'aide dé laquelle il trouvait l'indice de réfraction par l'observation de la inflexion- totale. II paraît qu'en £866 , ces vérification* n'avaient pas semblé suffisantes aux pftysîeiens de l'Académie des Sciences, puisqu'ils proposèrent la question comme sujet de prix aux expérimentateurs Quoi qu'il en soit, Malus traduisit en formules analytiques te construction de Huygens; il compara la déviation des rayons extraordinaires, déduite de cette forrnetie, aux nombres résultant d'expériences très-précises, etl'aecord fut toujours parfait. Ainsi, la conception géométrique de Huygens se trouva complètement établie, quoique origitiairemeftt son auteur y eût été conduit par des vues* théoriques.
Un rayon de himièfe se partage en deux rayons, qui sont exactement de même intensité queHe que soit te positron du cristal d'Islande qu'il traverse, et dans lequel h division s'est effectuée; mais il n'en est pas de mêma fa cas où les rayons sortant d'un premier cristal sont analysés avec un second cristal tout pareil. 8i ce second cristal est situé, relativement au premier, de manière que
les faces homologues soient parallèles, le rayon ordinaire n'éprouve en le traversant que la réfraction ordinaire, ei le rayon extraordinaire y reste et en sort exclusivement un rayon extraordinaire. La lumière naturelle, en traversant le premier cristal, y a donc changé de nature. En effet, si, en se dédoublant, elle avait conservé ses propriétés primitives, le rayon ordinaire et le rayon extraordinaire se seraient, l'un et l'autre, partagés en deux faisceaux en traversant le second cristal. A la sortie de ce second cristal, on aurait eu quatre images au lieu de deux. La première idée qui vint à l'esprit fut que la lumière naturelle se composait de parties susceptibles , les unes d'éprouver la réfraction ordinaire, les autres, en nombre égal, la réfraction extraordinaire. Mais cette hypothèse fut radicalement renversée par une expérience très-simple.
En faisant faire au second cristal un quart de révolution sur lui-même, sans qu'il cessât de rester parallèle au premier, le rayon ordinaire y devenait extraordinaire, et le rayon extraordinaire n'éprouvait plus cette fois que la réfraction ordinaire.
Le rayon ordinaire et le rayon extraordinaire en sortant du premier cristal étaient donc tout pareils; il suffisait, pour qu'ils ne pussent pas être distingués l'un de l'autre, de faire tourner de 90° l'un de ces rayons sur luimême ou autour de sa ligue de propagation. Nous voilà donc amenés par des phénomènes de double réfraction à distinguer, dans des rayons lumineux, des côtés doués de propriétés différentes. Nous voilà conduits par l'observation à reconnaître que le rayon extraordinaire sortant d'un cristal d'Islande a les propriétés du rayon ordinaire, alors
MALUS. 44f
seulement qu'on lui a fait faire un quart de tour sur luimême.
Si l'on se rappelle que des rayons lumineux sont si déliés que des milliards peuvent passer par le trou d'une aiguille sans se troubler mutuellement, les esprits réfléchis reconnaîtront tout ce qu'il y a d'admirable, presque d'incompréhensible dans le fait que nous venons de citer et dont la découverte est due à Huygens. Les deux faisceaux de rayons qui, après être sortis simultanément d'un cristal d'Islande, ont des côtés doués de propriétés différentes , s'appellent des rayons polarisés par opposition aux rayons de lumière naturelle, lesquels ont la même propriété tout autour de leur circonférence, puisqu'ils se partagent toujours en deux faisceaux de même intensité, quelle que soit l'orientation du cristal avec lequel on les analyse.
J'ai dit quelle était la position que devait avoir un second cristal pour que les rayons ordinaires et extraordinaires provenant d'un premier cristal y conservassent les mêmes dénominations; dans les positions intermédiaires de ce second cristal, les rayons soit ordinaires, soit extraordinaires, provenant du premier, se partagent généralement en deux , seulement les intensités des faisrceaux sont ordinairement très-dissemblables.
Tel était l'état de nos connaissances sur cette branche si délicate et si singulière de l'optique, lorsqu'un jour, dans sa maison de la rue d'Enfer, Malus se prit à examiner avec un cristal doué de la double réfraction, les rayons du Soleil réfléchis par les carreaux de vitre des fenêtres du Luxembourg. Au lieu de deux images intenses
m MALU&
qu'il s'attendrit à voir , il n'en apergut qu'une seule, l'image ordinaire ou l'image extraordinaire, suivant la position qu'occupait le cristal devant son .œii Ce phénomène étrange frappa beaucoup notre and; il tenta de l'expliquer, à l'aide de modifications particulières «que la lumière solaire aurait pu recevoir en traversant l'atmosphère» Mais Ja miit étant venue, il fit tomber la luinièrç d'une bougie sur la surface de l'eau sous l'aagle de 36*, et il constata, en se servant d'un cristal .doué 4e la double réfraction, que la lumière réfléchie était polarisée, comme ai elle provenait d'un cristal d'Islande. Une expérience faite avec un miroir de verre sous l'angle de 35* lui donna le même résultat. Dès ce moment, il fut prouvé que la double réfraction n'était pas le seul moyen de polariser la lumière, ou de lui faire perdre la propriété de se partager constamment en deux faisceaux , en traversant le cristal d'Islande. La réflexion sur les corps diaphanes , phénomène de tous les instants et aussi ancien que le monde, avait la même propriété sans qu'aucun homme l'eut jamais soupçonné. Malus ne s'arrêta pas là; il fit tomber simultanément un rayon ordinaire et up rayon extraordinaire, provenant d'un cristal doué de la double réfraction, sur la surface de l'eau, et remarqua que si l'inclinaison était de 36% ces deux rayons se comportaient très-diversement
Quand le .rayon ordinaire éprouvait une réflexion partielle, le rayon extraordinaire ne se réfléchissait pas du tout, c'est-à-dire traversait le liquide en totalité. Si la position du cristal était telle, relativement au plan dans lequel la réflexion s'opérait, que le rayon extraordinaire
se réfléchit partiellement , c'était le rayon ordinaire qui pusait en totalité.
Les phénomènes de réflexion devenaient amei m moyen de distinguer les uns des autres les rayons polarisés en divers sens. Dans cette nuit, qui succédai J' observation fortuite de la lumière solaire jréûéohie .par les fenêtres du Luxembourg, Malus créa l'-une des branches les plus remarquables de l'iptàque imoderoe oat acquit des àott&, ique personne ve contestera, à une renommée immortelle.
Je dépasserais les limites qui me sont tracées si j'analysais ici toutes les observations que fit notre confrère, e$ suivant la marche des rayons direets et réfléchis dans lesquels se développent des phénomènes de polarisation. Mais je ne puis me dispenser, peur préparer le lecteur % l'intelligence de faits très^curieux dont Malus enrichit la science, en 1814, de donner la définition d'un terme que je vais avoir l'occasion d'employer : celui de rayon partiellement polarisé.
Un rayon de lumière naturelle donne , toujours deux
images de même intensité, quelle que soit, relativement
à ce rayon , la position de la face du cristal qu'il traverse.
On rayon complètement polarisé ne donne qu'une image
dans deux positions particulières de la face de ce 'cristal.
Un rayon partiellement polarisé jouit en quelque sorte de
propriétés intermédiaires entre celles du rayon naturel et
du rayon complètement polarisé. Comme le rayon naturel,
ft donne toujours deux images ; comme avec le rayon
polarisé, ces deux images ont des intensités variables
me la position du cristal analyseur.
Les rayons réfléchis sur l'eau, sur le verre, dans les angles qui précèdent ou qui suivent l'angle de polarisation complète, sont partiellement polarisés, et d'autant plus que l'angle de leur inclinaison avec la surface réfléchissante s'approche davantage de 35 ou de 36°.
Malus avait trouvé que les rayons réfléchis par des métaux ne sont pas polarisés, même partiellement ; mais c'était une légère erreur, qui a été plus tard rectifiée.
Après ses premières recherches, Malus croyait que la réflexion sur certaines substances diaphanes et opaques était, en dehors de la double réfraction, le seul moyen de polariser la lumière.
A la fin de 1809, ses vues à ce sujet prirent une grande extension; il reconnut en effet, expérimentalement, que la lumière qui passe à travers une lame de verre offre, sous des inclinaisons convenables, des traces évidentes d'une polarisation partielle, et que si l'on forme une pile de lames, le rayon naturel qui la traverse est complètement polarisé à sa sortie.
Il ne manqua pas de remarquer que la polarisation du rayon était dans ce cas inverse de celle dont aurait été affecté, dans les mêmes circonstances, le rayon réfléchi; en sorte que, si celui-ci pouvait être identifié avec le rayon ordinaire provenant d'un cristal placé dans une certaine position , l'autre , ou le faisceau transrais par la pile de lames de verre, ressemblerait au rayon extraordinaire de ce même cristal.
Il ne peut entrer dans notre plan d'indiquer ni les conséquences détaillées et très- curieuses que Malus déduisit de ses expériences, ni les perfectionnements qu'elles
ont reçus. Je me contenterai de dire iei que si jamais on trouve une substance qui seule, sous l'angle de la polarisation complète par voie de réflexion, réfléchisse la moitié de la lumière incidente, le rayon transmis au travers d'une seule lame sera aussi complètement polarisé au lieu de Têtre partiellement On n'aura plus besoin, pour obtenir cette polarisation complète par réfraction, de recourir à une pile de plaques de verre comme dans les expériences de Malus : une seule plaque suffira.
Postérieurement aux expériences de Huygens, sur la double réfraction du cristal d'Islande et du cristal de recbe, les minéralogistes reconnurent qu'il existe dans la nature un grand nombre de cristaux doués de la double réfraction ; mais, un cristal étant donné, on ne parvenait à savoir s'il devait être rangé dans la catégorie des cristaux que nous venons de citer, qu'après l'avoir taillé en prisme et essayé d'apercevoir au travers des deux faces artificielles ou naturelles terminales, la double image d'un corps très-délié, telle que la pointe d'une aiguille. En 1811, un membre de cette Académie * montra qu'il était possible de résoudre la question sans s'astreindre à l'épreuve, quelquefois très*difiicile 9 du dédoublement. Il constata ainsi l'existence de la double réfraction dans les lames les plus minces de mica , lesquelles, sous aucun rapport, n'auraient pu se prêter à l'application de la première méthode.
Malus généralisa les résultats obtenus par son ami dans un Mémoire intitulé : Sur l'axe de réfraction des cristaux et des substances organisées* lu à l'Académie le 19 août 1811»
L M. Arago.
lit MALUS.
UOTHS DE YOtTEG A M A, LITS.
Le 22 mars 1814 , M, Thomas Young écrivait à Malus, en termes d'une extrême bienveillance, que le Conseil de lar Société royale de Londres lui avait accordé ta médaille fondée par M. de Ruraford.
Tel était le peu de progrès qu'on avait fait en Angleterre sur les théories nouvelles, que Young demandait k Malus de s'assurer si réellement un rayon polarisé par réflexion à la surface d'un miroir de verre, éctappait k une seconde réflexion sur un second miroir de même matière convenablement placé, comme notre confrère l'avait annoncé.
Suivant l'opinion du savant secrétaire de la Société royale, les rayons qui après une première réflexion ne se réfléchissaient pas dans une seconde, devaient être absorbés ou rendus inertes.
On trouve également dans cette lettre : c Vos expériences démontrent l'insuffisance d'une théorie (celle des interférences) que j'avais adoptée, mais elles n'en prouvent pas la fausseté. •
Malus, partisan déclaré et inébranlable du système de l'émission , accueillit avec une grande joie la déclaration de Young sur l'insuffisance de la doctrine des interférences. 11 opposait toujours l'opinion du célèbre secrétaire de la Société royale, à ceux qui le conjuraient d'examiner, avec la supériorité de. son génie, l'hypothèse en fiaveur de laquelle les Huygens, les Euler s'étaient ouvertement prononcés.
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Il ne remarquait pas qu'en reconnaissant, en 1811, l'insuffisance de sa théorie, Thomas Young avait eu le soin de dire que rien jusqu'alors, même après la découverte de la polarisation, n'en prouvait la fausseté.
iJTVKVTiOV *Q GOIUOMÈTRE RÉPÉTITCOIL
Les théories physiques et les méthodes d'expérimentation réagissent les unes sur les autres* Les premières nô peuvent se perfectionner sans amener aussitôt une amélioration correspondante dans les secondes* À mesure que les idées cristallographiques de Haûy acquéraient plus de rigueur, on sentit la nécessité d'appliquer à la mesure des angles des cristaux , des procédés de plus en plus exacts.
Wollaston satisfit à ce besoin par l'invention du goniomètre à réflexion , qui porte son nom. Malus ajouta à la perfection de l'instrument anglais en le rendant répétiteur. Il voulait pouvoir ainsi Compenser les erreurs de pointé par des observations successives, et se rendre indépendant des inexactitudes que l'artiste avait pu commettre en divisant les cercles. Malheureusement les cristaux naturels sur lesquels il est possible d'appliquer avec avantage le principe de la répétition , sont très-peu communs. Mais la méthode conserve toute sa valeur théorique lors- <ju'il s'agit , pour les usages de l'optique, dfe mesurer les angles de prisme formés par des plans bien dressés et exactement polis.
11 est toutefois juste dte dire que Pidée d'employer la réflexion de la lumière pour les mesures des angles, appartient au célèbre physicien Lambert
CANDIDATURE DE MALUS A L* ACADÉMIE DES SCIENCES. — PUCES QU'IL A OCCUPÉES. — SA MORT.
Les travaux hors ligne de Malus, dont je viens de donner une analyse rapide, lui valurent des témoignages sincères d'estime et d'admiration des savants de tous les •pays. Il fut nommé membre de la Société d'Àrcueil qui se composait d'un petit nombre de savants réunis sous l'égide de Laplace et de Berthollet 4.
Une place étant devenue vacante en 1810, dans la section de physique de l'Institut, par la mort de Montgolfier, Malus se trouva naturellement au nombre des candidats qui se présentèrent pour recueillir la succession de l'illustre physicien. Parmi ses concurrents, figurait un ingénieur des ponts et chaussées qui avait fait aussi partie de l'expédition d'Egypte et dont les relations avec des académiciens étaient nombreuses et d'ancienne dale. Tout le monde pouvait donc prévoir que la place serait vivement disputée. Le jour de l'élection , le 13 août 1810, étant arrivé, un des amis de Malus s'engagea à lui apporter la nouvelle du résultat aussitôt qu'il serait connu. Mais, par un concours malheureux de circonstances, le scrutin fut ouvert beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Malus obtint 31 suffrages et son concurrent 22.
L'ami de Malus, dont nous avons parlé, ne perdit pas un moment pour aller lui annoncer cet heureux résultat
i. Les membres de la Société d'Arcueil furent : Laplace, C.-L. Berthollet, Biot, Gay-Lussac, Humboldt, Thénard, de Candolle, Collet-Descostils, A.-B. Berthollet, Malus, Arago, Bérard, Ghaptal, Dulong, Poisson.
Mais l'heure habituelle où la nouvelle aurait dû lui parvenir était beaucoup dépassée, l'illustre physicien crut à une défaite, et il s'abandonnait, malgré toutes les consolations que sa femme lui prodiguait, au plus sombre désespoir. Ainsi , l'intrépide soldat de l'armée de Sambreet-Meuse, celui qui avait vu la mort de si près au combat de Chebreys, à la bataille des Pyramides, le jour de la révolte du Caire , dans l'immortelle journée d'Héliopolis; l'officier qui, à Jaffa et à Damiette, avait supporté les attaques de la peste avec tant de fermeté d'âme , s'était laissé abattre par l'insuccès supposé d'une élection académique. Conservons précieusement ces souvenirs! Qui oserait, en effet, soutenir l'inutilité des Académies, lors^ qu'on voit l'auteur d'une des plus grandes découvertes des temps modernes, attacher tant de prix au titre d'académicien ? Qui ne comprend aussi de quelle émulation de jeunes expérimentateurs doivent être animés, lorsque la réunion dans laquelle ils aspirent à prendre place, constamment appliquée à éloigner d'elle tout soupçon de coterie , s'est maintenue au premier rang dans l'estime publique en apportant le plus grand soin à se recruter toujours parmi les plus dignes.
Malus était devenu major, grade correspondant à celui de lieutenant-colonel, le 5 décembre 1810. Le gouvernement lui avait souvent confié la mission d'aller classer, par ordre de mérite, les officiers d'artillerie et du génie à leur sortie de l'École d'application de Metz. Il était devenu ensuite examinateur des élèves de l'École polytechnique pour la géométrie descriptive et les sciences qui en dépendent
Le li vendémiaire an ix, Malus écrivait de fienisouf, à son ami Lancret : « Je vis ici comme on ermite, je passe des journées entières sans proférer une seule parole. » Il parait que notre confrère s'abandonnait asset souvent à son goût pour le mutisme. Les élèves de l'École polytechnique et de l'École d'application raeofih taient qu'en parcourant leurs épures , il se contentait d'indiquer du doigt la partie but laquelle il désirait des explications et sans articuler un seul mot. Cette manière d'interroger, qui contrastait m complètement avec odk de quelques autres examinateurs , les contemporains de notre confrère* les avait beaucoup étonnés. Mais ils n'es rendaient pas moins une complète justice à la patience éclairée , à l'intelligence et à la parfaite loyauté qui caractérisaient tous les jugements portés par Malus à la suite de ses examens.
Malus remplissait par intérim, en 1811, les fondions de directeur des études de l'École polytechnique; on n'attendait plus que l'accomplissement de quelques formalités réglementaires pour lui confier définitivement cet important emploi. La compagne de son choix, qu'il était allé chercher à Giessen après l'expédition d'Egypte, répandait sur son existence un ineffable bonheur. Les Académies les plus célèbres de l'Europe s'empressaient à l'envi de se l'associer.
Il était »imé, honoré, estimé de tous ceux qui le connaissaient. Il devait jouir d'avance des découvertes brillantes que lui promettait son génie. Il possédait enfin, après les labeurs guerriers de sa première jeunesse, tout ce qui doit attacher à la vie. Et c'est alors que, pour le
malus. m
mata** de ses proche», de ses amis, des sciences et de h gloire nationale, la vie lui manqua.
Une phthisie, dont il éprouva tes première symptômes veiB le milieu de 1811 , fit des progrès rapides et «frayants., peut-être à cause des germes que la peste mît laissés dans Bon corps délaie.
Notre confrère ne se croyait pas gravement atteint* enr, r avant-veille de sa mort, il exigea d'un de ses amis qu'il ira promît de l'accompagner dans la semaine à limlmmgpcy, où il désirait se retirer momentanément pour respirer l'air de la campagne. Mais je citerai une preuve plus démonstrative encore, s'il est possible, de fDlosisn qu'il se fit jusqu'au dernier moment. Revenu d'Egypte avec la persuasion que la phthisie est contagieuse, surtout lorsqu'elle succède à des attaques de peste, il laissait cependant madame Malus, la tête appuyée sur la sienne, épier ses moindres gestes, et s'abreuver sans cesse de l'aôr qu'il avait respiré.
Du reste? cette femme admirable ne pouvait croire au malheur dont elle était menacée, "et lorsque le savant illustre eut rendu le dernier soupir, il fallut presque employer la violence pour l'arracher au corps inanimé de son époux. Elle ne lui survécut qu'un petit nombre de mois.
Malus n'avait pas trente-sept ans lorsque l'Académie le perdit.
CARACTERE DE MALUS. — MAXIMES ET PRÉCEPTES. — SUSCEPTI- BILITÉ DE «ALI» DAHB LES QTOSTIOES DE PRIORITÉ SCIEEflflQVMU
Notre confrère était d'une taille et d'une corpulence moyennes; malgré ses manières réservées et froides, il
avait une âme aimante. Excellent fils , époux tendre et irréprochable, ami dévoué, il a laissé dans l'esprit de tous ceux qui le connurent la réputation, si digne d'envie, d'un homme de bien. Sa conduite, toujours à l'abri du reproche, même dans les conjonctures les plus difficiles, ne lui était pas seulement dictée par ses bons instincts; il avait, dans ses loisirs des bivouacs en Egypte, tracé sur des feuilles volantes des pensées sur lesquelles il der vait modeler sa conduite. J'en citerai plusieurs,qui ne dépareraient pas, je le crois, les recueils célèbres publiés par quelques-uns de nos philosophes.
« Toutes les actions de la vie doivent tendre à la perfection de l'âme et à l'harmonie sociale. »
• L'espoir est une source de bonheur qu'il ne faut pas négliger. •
t Je puiserai mes jouissances dans les affections du cœur, les rêves de l'imagination et le spectacle de la nature. »
t II faut exercer la patience, vertu absolument nécessaire au bonheur dans l'existence morale. •
« La médiocrité est un état désirable, puisqu'il exige peu de frais. »
€ Une partie de l'existence dépend souvent des circonstances; ce sont des biens dont il faut profiter en passant comme on jouit du printemps de l'année, de l'éclat d'un beau jour, de la fraîcheur d'une rose. »
• Gomme on ne peut donner aux enfants l'idée du bien, il faut leur en donner l'habitude. »
c Lors même qu'on étouffe la raison , la conscience vient comme un corps de réserve opposer une barrière au dérèglement »
t Je n'aime pas les hommes qui pèsent leurs bienbits.»
Je trouve dans les feuilles dont ce qui précède est un extrait très-abrégé, une pensée exprimée en ces termes :
t C'est être l'esclave des premiers venus que de s'offenser et se chagriner de leurs injustices. »
Ce dernier précepte est plein de sagesse ; mais l'auteur s'y est-il toujours strictement conformé? Sur des questions touchant à la priorité scientifique, n'est-il pas, pour me servir de son expression, devenu l'esclave de ses adversaires? Voyez et jugez par vous-mêmes.
Malus soupçonne un membre de l'Institut d'Egypte d'avoir voulu empiéter sur ses droits, à l'occasion d'un calcul analytique communiqué à ce corps savant. Il s'en préoccupe à ce point que dans une lettre adressée à son confrère, il ne met pas au-dessus de la signature : je suis avec considération votre très-humble serviteur. Le but de cette suppression d'une formule banale est indiqué en termes formels dans une lettre, que j'ai sous les yeux, de Foflicier du génie à son ami Lancret
Un grand géomètre entrevoit le moyen de concilier le phénomène de la double réfraction avec les principes de
la moindre action, et publie à œ sujet use note que tout le monde a pu lire dans nos recueils scientifiques.
Malus se rappelle qu'il a, le premier, conçu la possibilité de ce rapprochement, et qu'il en a parlé publiquement avant l'impression de la note. ïl ne se contente pas de mettre au jour ses premières idées , sans faire mention de la note sortie d'une plume si justement célèbre; malgré sa réserve bien connue , il s'exprime à ce sujet, à toute occasion, avec une âpreté dont on ne l'aurait pas vtu capable.
Je citerai un troisième exemple :
Un académicien croit être en droit de lui disputer la priorité relativement à une découverte importante concernant la polarisation. Malus était alors à Metz ; ses lettres témoignent, en des termes que je ne saurais reproduire, de son extrême irritation. Les prétentions de son adversaire lui paraissent mal fondées en fait, et aussi parce que la décence commandait qu'on lui laissât un temps moral pour exploiter les premières couches d'une mine dont la découverte lui appartenait incontestablement. Je me demande maintenant si ht susceptibilité de Matas pouvait être blâmée. Ceux qui défendent avec tant de raison la propriété comme ta pierre angulaire de la civilisation moderne , ne pourront pas s'étonner de voir notre confrère s'attacher avec tant d'ardeur à la défense de la première, de la plus incontestable des propriétés : les œuvres de l'intelligence. Ëst-ii d'ailleurs bien certain qu'au moment où l'illustre physicien se montrait si chatouilleux sur des fruits de ses labeurs et de son génie, il ne portait pas déjà son regard sur une de ces séances
solennelles où les titres des savants au souvenir des hommes sont énumérés et appréciés devant un public éclairé, impartial, et juge en dernier ressort? Serait-il donc bien étrange que se voyant déjà par la pensée devant ces assises redoutables, il eût songé à y comparaître muni du plus grand nombre possible de découvertes incontestées et incontestables, et que, sous le poids de ces préoccupations, il eût oublié un instant un précepte abstrait de la philosophie? Quoi qu'il en soit, la droiture et la parfaite loyauté de Malus ne seront jamais mises en question.
Dans le recueil de pensées dont j'ai donné tout à rheure un extrait, je lisais :
t II y a bien peu d'hommes qui laissent en mourant des traces de leur existence I »
Je m'aventure peu en assurant que Malus figurera au nombre de ces hommes privilégiés. Son nom arrivera à la postérité la plus reculée par une de ces grandes découvertes qui, indépendamment de leur mérite propre, ont ouvert une vaste carrière aux investigations de la science. Le nom immortel de Malus restera désormais inséparable de celui de polarisation sous lequel viennent déjà se grouper les plus curieux, les plus féconds, les plus brillants phénomènes de l'optique moderne.