Les funérailles de Prony ont eu lieu le 3 août
recherches, qu'il prendrait une part active à nos débats quotidiens, qu'il essaierait d'y jeter quelques reflets de sa longue et brillante expérience. Cependant, tout le monde l'a promptement senti, la perte que l'Académie, que le Bureau des Longitudes viennent de faire, est immense.
Si les corps académiques exercent une influence utile sur les progrès de l'esprit humain, c'est à la condition de s'être placés par le mérite de leurs membres, dans une région de supériorité incontestable et incontestée. Or, vous le savez, l'opinion publique assignait à Prony un rang éminent parmi les hommes auxquels on succède et qu'on ne remplace pasj il était véritablement devenu en France la personnification de l'art de l'ingénieur.
En interrogeant le passé, nous trouverions des époques où l'administration publique aurait cru encourir le blâme le plus sévère, si elle avait commencé des travaux de quelque importance avant d'avoir consulté le savant académicien. Napoléon, par exemple, quand on discutait devant lui des projets du domaine de l'ingénieur civil, faisait toujours entendre ces paroles sacramentelles : • Qu'en pense Prony? »
S'il se propose, vers la fin de 1810, suivant en cela les traces de César, de Sixte Y, de Léon X et de Pie VI, d'assainir le sol pontin, Prony sera à ses yeux le seul homme capable de diriger, d'exécuter personnellement les opérations difficiles, pénibles, dangereuses, de la triangulation, du nivellement général de toute la contrée et du jaugeage de ses eaux.
Quand l'empereur conçoit la pensée de rendre au port
de Venise l'activité, la splendeur qu'il avait sous les anciens doges, Prony est chargé de préparer le travail par des recherches délicates sur l'envahissement de l'Adriatique et des lagunes.
Les événements politiques se pressent; ite semblent appeler à de grandes destinées Gênes, Àncône, Pola, la Spezzia? Cependant, tant que Prony n'aura pas visité ces ports, on n'y remuera ni une pelletée de terra, ni un moellon.
Le roi d'Italie songe-4-il, enfin, à mettre un terme à l'exhaussement graduel et très-rapide du Pô ; veutril empêcher que ce fleuve, déjà parvenu à la hauteur du premier étage des maisons de Fèrrare, ne domine bientôt le faîte des églises, ne menace sans cesse tout le pays d'un terrible cataclysme? Ce grand problème, personne ne songera à l'attaquer, avant que Prony passant une nouvelle fois les Alpes, ait été en recueillir, en discuter, en apprécier tous les éléments.
Cette confiance éclatante était une conquête du mérite sur le dépit et la prévention, car Prony, retenu à Paris par des liens sacrés, refusa, ea 179&, de s'associer à IV ventureuse expédition d'Egypte, et l'empereur avait hérité des rancunes du général en chef. Mais, aussi, n'était-ce point Prony à qui Perronnet prophétisait dès 1779 « qu'il serait un jour le chef de TÊcole des Ponts et Chaussées-» ; n'était-ce point Prony qui , peu de temps après, appuyé sur une savante théorie, se déclarait publiquement l'adversaire des ennemis nombreux, puissants de son protecteur, et opposait à leurs sinistres prédictions, Pass»rance solennelle si bien justifiée par l'événement, que le
décintrement du pont horizontal de Neuilly, loin d'entraîner la ruine complète des arches, ne serait accompagné d'aucun tassement sensible? n'était-ce point Prony qui, sur la présentation de Perronnet et de Chezy, présida, à la construction des ponts de la Concorde et de Sainte-Maxence, dont tout le monde admire encore aujourd'hui l'élégance et la légèreté?
Les pensées de Napoléon n'étaient pas exclusivement tournées vois les combinaisons stratégiques d'où surgirent tant d'incomparables victoires. Il attachait un égal prix aux triomphes obtenus par les ingénieurs civils, sur les obstacles.de toute espèce que la nature semblait avoir placés comme des barrières infranchissables, entre différentes contrées ou entre les diverses parties d'un seul royaume. Cette disposition d'esprit lui faisait toujours apercevoir et apprécier le côté immédiatement utile des Mémoires scientifiques; aussi, Prony conquérait-il son suffrage, lorsqu'en mettant à profit des connaissance» analytiques de l'ordre le plus élevé, il perfectionnait la théorie si difficile de la poussée des voûtes, la théorie non moins ardue de la poussée des terres et de l'épaisseur des murs de revêtement; lorsque par des recherches successives et longtemps continuées,, il dotait les ingénieurs, praticiens, de règles généralement employées aiqourd'hui dans toutes les questions relatives aux eaux courantes, des rivières, des canaux, des. tuyaux de conduite; lorsque, enfin, à une époque où la machine à vapeur était à peine connue de ce côté-ci du détroit, il en faisait des^ siner minutieusement toutes les parties,, les décrivait avec non moine de détails, et après avoir déterminé par de
nouvelles expériences les relations de la force élastique de la vapeur d'eau et de la température, il enserrait ses nombreux résultats dans les liens d'une seule formule analytique?
Il y aurait, dans les travaux que je viens de citer, de quoi suffire à la réputation d'un ingénieur du premier ordre. Cependant ils ne forment qu'une très- petite partie de ceux dont la science, dont les arts, dont le pays sont redevables à Prony. Je n'ai parlé, en effet, ni de son Architecture hydraulique; ni des leçons de l'École polytechnique publiées en plusieurs volumes, et dans lesquelles on trouve sur les pendules à deux, à trois suspensions, des tjiéorèmes intéressants, susceptibles de recevoir d'utiles applications; ni des expériences d'où jaillirent les véritables causes du léger tassement observé dans le Panthéon, et qui vouèrent au ridicule l'autorité déjà presque décidée à procéder à la démolition de la coupole; ni d'une nouvelle méthode de nivellement publiée en 1823; ni d'un appareil à niveau constant, très-ingénieusement combiné pour faire, avec très-peu de liquide, de longues expériences sur les écoulements; ni de quelques inventions sur les moyens de régler les pendules astronomiques, de transformer les mesures linéaires à bout en mesures à trait; ni de divers mémoires d'acoustique où l'auteur éclaircit des points délicats que ses prédécesseurs avaient laissés dans une profonde obscurité; ni de la traduction de plusieurs ouvrages étrangers sur la géodésie, etc.
Personne, Messieurs, ne sent plus vivement que moi, combien de pareilles énumérations sont arides en présence
d'une tombe encore entr'ouverte ; et toutefois, je serais peu digne du tendre souvenir dont notre illustre confrère a bien voulu m'honorer la veille de sa mort ; je manquerais au dernier vœu que sa bouche ait exprimé , peutêtre à la dernière pensée que son esprit ait conçue» si je n'ajoutais encore quelques mots : si parmi les inventions qui porteront le nom de notre confrère à la postérité, je n'allais chercher, pour lui assigner la première place, l'instrument ingénieux (le frein) auquel le public reconnaissant a déjà invariablement lié le nom de Prony. Cet instrument donne des bases loyales, exemptes de toute controverse raisonnable , aux transactions des constructeurs de machines et des acheteurs; il fournit les moyens d'étudier la force des plus grands moteurs , dans toutes les conditions possibles de vitesse; il a déjà rendu de grands services à la mécanique pratique ; il a satisfait enfin à un immense besoin de la science*
II me reste une autre importante lacune à remplir. Les nombreux travaux que j'ai déjà cités furent accomplis à la fin du règne de Louis XVI , sous le Consulat, l'Empire ou la Restauration. Que devint Prony à l'époque révolutionnaire?
Pendant cette période d'exaltation fiévreuse , tout prit dans notre pays des dimensions colossales : les projets généreux comme les actions criminelles.
Prony, directeur du Cadastre, reçut l'ordre de composer de nouvelles tables trigonométriques. Le pouvoir d'alors voulait qu'elles ne laissassent rien à désirer quant à l'exactitude ; il ajoutait (rien ici ne pourrait remplacer les expressions textuelles) ; il ajoutait c qu'elles devaient
former le monument le plus vaste, le phis imposant qui eût jamais été exécuté ou même conçu ! »
Prony se trouva à la hauteur d'une mission formulée dans des termes si inusités. Les dix-sept volumes grand in-folio qui renferment les tables encore manuscrites du Cadastre, surpassent de beaucoup, comme le prescrivait le programme républicain, non -seulement tous les travaux de ce genre que les hommes eussent entrepris jusque-là, mais aussi ce que jamais ils avaient osé concevoir de plus étendu. Les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ces prodigieuses tables, des manoeuvres qui pouvaient ne savoir, qui ne savaient en effet que l'addition et la soustraction, les calculèrent d'après des méthodes nouvelles. Le centième restant était déduit de formules analytiques, par des savants à qui Prony offrait ainsi un refuge assuré contre la tempête : c'était faire à la fois un travail trèsutile et une bonne action*
Quelques paroles encore, et je n'aurai plus, Messieurs, qu'à vous remercier de votre bienveillante attention*
Prony était le moins exigeant, le moins impérieux des savants et des ingénieurs. En toute circonstance il disait son opinion sans déguisement, avec une entière franchise; mais il faisait, en général, peu d'efforts pour conquérir des approbateurs ou des adhérents. Au reste, si l'amour de la vérité , si l'amour du bien public peuvent s'allier avec une grande réserve, l'esprit de prosélytisme n'est pas, d'autre part, un indice toujours certain de convictions profondes.
Ceux-là courent aussi le risque de fife tromper qui, s'arrêtant à la surface, jugent des qualités du cœur
prony. aw
d'après de Itères apparences, d'après de simples habitudes de société. Prony, dites-vous, semblait froid, indifférent, quelque peu personnel 1 Eh bien, pénétrez avec moi, à toutes les époques, dans l'intérieur de sa famille, et voyez s'il y eut jamais un mari pli» empressé, plus affectueux , plus tendre? Remarquez donc aussi avec quelle exquise délicatesse il prodigue ses bienfaits aux nombreux parents qui l'entourent. Connaît-on enfin un seul collaborateur de notre confrère qui ne soit resté ou devenu son ami? un seul jeune homme honoré du titre d'élève de l'École polytechnique, du titre d'élève de F École des ponts et chaussées, qui ait réclamé en vain l'appui de Prony? Un souvenir emprunté à des relations personnelles, permettra que je m'écrie encore ; Oui! celui-là avait le cœur bien placé qui, en 1837, à quatre* vingt-deux ans, qui, près d'un demi -siècle après l'événement, venait me supplier de ne pas oublier, en écrivant réloge de Carnot, que ce grand citoyen lui sauva la vie en 1798; oui! celui-là avait le cœur chaud, qui ajoutait, les larmes aux yeux : i Quand j'aurai payé mon tribut à la nature, quand vous occuperez l'Académie de ma personne et de mes travaux, je veux, entendez-vous, mon ami , je veux que vous disiez aussi qu'un autre de mes confrères me sauvait vraiment l'honneur quand il me faisait rentrer à l'École polytechnique, d'où une intrigue misérable, odieuse, m'avait écarté à la seconde Restauration. i
Voilà, Messieurs, l'esquisse bien imparfaite qu'il m'a été possible de tracer la nuit dernière des travaux , de la vie et des qualités personnelles de notre illustre confrère.
Un hommage plus complet, plus développé, lui sera solennellement rendu dans une de nos séances publiques. D'ici là, je me serai acquitté, mon cher Prony, de la mission que, de ton lit de mort, tu voulus bien me transmettre. Je suis fier de ta confiance : j'y répondrai avec zèle : heureux de montrer ainsi combien je suis reconnaissant de la tendre et constante amitié dont tu as bien voulu m'honorer pendant les trente années d'une confraternité sans nuages!
Gaspard-Clair- François-Marie-Riche de Prony naquit à Chamelet, département du Rhône, le 22 juillet 1755. Son père était membre de l'ancien parlement de Dombes. Prony fit ses études au collège de Toissey-en -Dombes, et entra, le 5 avril 1776, à l'École des ponts et chaussées. À tout ce qu'on a pu lire dans le discours précédent sur le cas que Napoléon faisait de Prony, nous ajouterons encore un trait. Un secrétaire d'État demandait un jour à l'Empereur s'il ne songeait pas à Prony à l'occasion de nouvelles dignités qu'il créait, i Non, répondit-il. Il ne faut pas mettre son rabot en dentelles, on ne pourrait plus s'en servir pour raboter. »
Messieurs, l'excellent confrère dont nous entourons ici les restes inanimés, assistait à l'avant-dernière séance de l'Académie. En huit jours, une constitution athlétique, encore pleine de force et de vigueur, a été brisée; une maladie cruelle, qui d'ordinaire est le triste partage de la jeunesse et de l'âge mûr, s'est emparée du vieillard septuagénaire, et l'a précipité vers la tombe avec une rapidité presque sans exemple. Que cette mort inattendue, nous serve de leçon : elle nous avertit de ne pas compter sur le lendemain ; de consacrer tous nos instants à. te culture, à l'avancement des sciences, à ces recherches laborieuses, au prix desquelles on obtient l'estime de ses contemporains, et, quelquefois aussi, un regard de la postérité.
Je cherchais, Messieurs, des enseignements dans cette* funèbre cérémonie, et je viens de tracer simplement la programme que notre confrère s'imposa de bonne heure, et qui a été sa règle de conduite invariable.
L'historien de l'Académie verra . Puissant , dans sa première jeunesse, faire marcher de front les devoirs rigoureux du professorat et la composition d'un utile ouvrage de géométrie analytique.
Bientôt après , il le trouvera rattachant trigonométriquement, en qualité d'ingénieur- géographe, les régions
1. Puissant est né au Ch&telet (Sefne-etrMarne) en 1769; il est mort à l'âge de soixante-quatorze ans; ses funéraiUes ont eu lieu le 12 janvier 18*8.
m.— ni. 38
m discours nmfiBAiREs.
sauvages de la Corse et de File d'Elbe. Là, sous la tente, dans la cabane du pàtis, sur des rochers battus de la tempête, les travaux pénibles de la journée n'empêcheront pas le laborieux observateur de s'initier scrupuleusement à tout ce que la grande géodésie offre de subtil, de délicat, de profond.
Revenu à Paris, également habile dans la pratique A dans la théorie, l'ingénieur sera absorbé, pendant toutes ses journées, par les discussions techniques, les calculs arides, mais éminemment utiles, que les travaux du Dépôt de la guerre exigent impérieusement. Ses veilles, il les consacrera à la rédaction du célèbre Traité de Géodésie, et du Traité, non moins capital, d'arpentage Aile nivellement
"Sans jamais cesser de prendre une part active à la discussion numérique, à la coordination mmrfïeuse des documents recueillis par les officiers de nos -armées, Puissant, après la publication de ses deux grands ouvrages, en répandra complètement les principes parmi las ingénieurs-géographes, et ce corps deviendra une des gloires de la France.
Le titre d'académicien redoublera encore farfleur de îffltre confrère. Chaque nouvelle édition de la Véodtsïe Offrira des améliorations réelles , là même où les plus habiles n'avaient pas soupçonné la nécessité d'une modification légère.
Enfin, l'heure de la retraite légale sonnera pour te colonel d'état-major, et l'administration de la guerre Sentira Timpossibilité de se séparer d'un collaborateur infatigable, devant lequel d'ailleurs toutes les prétentions
iront respectueusement s'incliner; et Puissant restera l'appréciateur scrupuleuse, habile , consciencieux, de l'immense canevas de triangles qui servent de base à la nouvelle carte de France, une des opérations les plus vastes, les plus utiles, dont les annales des peuples aient conservé 'le souvenir.
Quand ces aperçus auront été convenablement dévei loppés, on ne s'étonnera pas que le nom de géodésie réveille toujours dans la pensée de ceux qui le prononcent, le nom denotre confrère. Ce n'est pas une petite chose, Messieurs, que d'être devenu ainsi, en Europe, la personnification d'une belle science1!
Puissant Tie laissera pas seulement parmi nous le souvenir impérissable d'un académicien d'élite. Le jour viendra de vous raconter aussi sa vie intérieure. Ceux qui ne le connurent point personneflement, apprendront alors tout ce qu'il y avait de dévouement dans l'époux, de tendresse dans le père, d'affabilité dans l'ami, d'indépendance, de fermeté, de désintéressement dans l'officier. Si le sort me réserve l'honneur d'entretenir une seconde fois l'Académie de notre illustre et si regrettable confrère, je ne manquerai pas de montrer aussi en "lui rexcelleirt citoyen; de dépeindre les joies ineffables qu'il éprouvait pendant les triomphes de la France; les poignantes, les patriotiques douleurs qui bouillonnaient dans son âme à l'époque de nos revers. La science, Messieurs, semble grandir en majesté, en puissance, quand elle s'allie à totrtes les vertus publiques et privées.
Adieu, mon cher confrère ; adieu, Puissant, adieu.
Messieurs, le vieillard vénérable dont la fin inattendue excite des regrets si profonds et si légitimes, était un des doyens de l'Académie des sciences, et le plus ancien jnembre du Bureau des Longitudes. Cinquante années de la vie de notre confrère ont été consacrées à des travaux laborieux, difficiles ; j'ajouterai à des travaux éminemment utiles, car tel est le côté par lequel Bouvard désirait surtout qu'on les louât. J'aurai accompli un vœu plus d'une fois exprimé en ma présence, si les paroles d'adieu que je vais tristement adresser à mon vieil ami, peuvent prendre elles-mêmes un caractère d'utilité , et servir d'encouragement à de jeunes astronomes.
Bouvard naquit en 1767 dans un obscur village d'une vallée des Alpes peu éloignée de Saint -Gervais et de Chamouny, mais rarement visitée par les voyageurs. Ses parents étaient absolument sans fortune. A dix-huit ans, le jeune Bouvard n'avait guère devant lui pour toute perspective, que le mancheron de la charrue, le cornet sonore qui ramène tous les soirs au chalet les troupeaux dispersés sur les pentes des montagnes, et le fusil de simple soldat dans l'armée du roi de Sardaigne. De secrets pressentiments lui persuadèrent de venir à Paris. Après quelques représentations dictées par l'affection et une légitime inquiétude, toute la famille se cotisa, et le futur astronome, un bâton de voyage à la main, le sac sur le dos, se mit en route pour la capitale.