DULONG
Messieurs, la perte inattendue qui réunit en ce moment autour de cette tombe tant de douleurs sincères, tant de déchirants regrets, est irréparable. L'Académie ne pouvait être plus cruellement frappée. Personne n'avait plus de savoir que Dulong; personne n'en a fait un plus brillant usage. Ses magnifiques travaux resteront comme des modèles de sagacité , de pénétration , de patience 9 d'exactitude. En les méditant, les jeunes physiciens, les jeunes chimistes, verront se dérouler devant eux la voie pénible, laborieuse, semée de mille obstacles, mais la seule voie cependant par laquelle on acquière dans les sciences une gloire que le temps, l'esprit de système , les caprices de la mode ne sauraient ébranler. Ils apprendront aussi de notre confrère à ne point déduire de leurs travaux des conséquences exagérées , à rester dans les justes limites que l'expérience autorise, à être toujours vrais et sincères, à se défendre de ces promesses fantasques dont on berce si souvent la crédulité publique pour la misérable satisfaction d'un moment.
Ces traits caractéristiques de l'esprit de Dulong, de ses ouvrages, de toute sa conduite, sont connus de chacun de vous; ils ont été justement appréciés du monde entier. Peut-être ne sait-on pas aussi généralement qu'avec des dehors froids, le savant illustre avait le cœur le plus affectueux, le plus aimant Ceux qui vécurent dans
1. Dulong est né à Rouen en 1785 ; il est mort à Page de cinquantetrois ans; ses funérailles ont eu lieu le 20 juillet 1838.
son intimité pourront dire s'ils ont connu un meilleur mari, un père plu3 tendre, un ami plus sûr, un citoyen plus vivement, plus étroitement identifié avec les grands intérêts du pays et de l'humanité.
Jamais un sentiment de jalousie n'effleura la belle âme de Dulong. Les sciences étaient pour notre ami une véritable passion ; mais une passion noble, pure, dégagée de toute considération d'amour-propre, de toute vue intéressée ou personnelle. Aussi la jeunesse lui montrait-elle une confiance sans bornes; aussi recourait-elle à ses conseils avec un entier abandon. Dulong respecta toujours, jusqu'au scrupule, les droits des premiers occupants. Combien ne déplorait-il pas que te champ si fécond , si vaste de l'observation , devînt souvent le théâtre de débats irritants, sans même que la science en tirât quelque léger avantage !
Dulong naquit à Rouen au commencement de 1785. Son nom ira donc se placer parmi tant de moms célèbres dont s'enorgueillit , à si juste titre, l'ancienne province de Normandie ; la reconnaissance nationale l'inscrira à côté des noms de Corneille, de Poussin , de Fontenelle, de Laplace, de Fresnel. Dulong devint orphelin à l'âge de quatre ans. C'est sans aucun secours étranger que se développèrent en lui les germes de tant de belles qualités que la nature avait déposées dans son âme et dans son intelligence. C'est presque par ses seuls efforts qu'il conquit, à seize ans, le titre d'élève de PÉcole polytechique. Une grave indisposition l'obligea de quitter, avant la fin de la seconde année , cette école où il devait reparaître avec tant d'éclat, comme examinateur d&
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sortie , comme professeur et comme directeur des études. L'art de guérir absorba plus tard tous ses moments; il commença même à exercer la médecine dans un des quartiers les plus pauvres du douzième arrondissement. La clientèle s'augmentait à vue d'œil, mais la fortune diminuait avec la même rapidité, car Dulong ne vit jamais un malheureux sans le secourir; car il s'était cru obligé d'avoir un compte ouvert chez le pharmacien , au profit des malades qui , san& cela, n'auraient pas pu faire usage de ses prescriptions. Les sciences parurent une carrière moins ruineuse , et Dulong quitta la médecine pour les cultiver. Il n'avait pas songé que là aussi surgiraient de continuelles occasions de dépense. Nous savions tous combien notre confrère était désintéressé ; combien d'appareils et de machines délicates il faisait construire. Nous n'ignorions pas que dans la recherche d'une vérité utile , il se laissait tout aussi peu arrêter par des difficultés d'argent, que par les dangers d'explosion, et cela après même qu'il eut perdu un œil et deux doigts de la main droite au service de la science; mais nous étions loin de soupçonner toute l'étendue des ravages que tant d'admirables expériences avaient faits dans le patrimoine de Dulong; nous ignorions que notre ami ne laisserait guère, pour toute fortune, à sa femme si prévenante, si dévouée, à ses enfants si bons, si respectueux, que le souvenir de ses glorieux travaux.
C'est hier, seulement , que nos yeux se dessillèrent. Mais, hâtons- nous de le dire* car c'est un devoir pour nous et ce sera une satisfaction pour tout le monde : aussitôt que le ministre de. l'kœtruction publique connut
nos inquiétudes, ii s'empressa d'acquitter, envers la veuve de Dulong, la dette de la science et du pays. Grâces lui soient rendues ?
Puisqu'un fait consolant est venu se mêler à des souvenirs qui devaient tant ajouter, Messieurs, à l'amertume de vos regrets, il me sera permis de dire aussi que l'espoir de construire, au moins en partie, le grand édifice dont le scrupuleux et infatigable académicien préparait les matériaux depuis trois ou quatre ans, n'est pas entièrement perdu. Nous aurons les appareils de notre illustre confrère, un témoin de ses expériences, quelques chiffres isolés. C'est peu, sans doute; mais, je ne sais pourquoi je me flatte que l'amitié réussira à combler bien des lacunes.
Si c'est une illusion, mon cher Dulong, pardonnez -lamoi : il me serait si doux d'offrir en votre nom, à l'Europe savante, un nouveau travail comparable aux beaux Mémoires qu'elle a tant admirés et qui serviront encore de modèles chez nos derniers neveux.
Adieu , mon cher ami , adieu t
Messieurs, le savant à qui nous venons dire un triste et dernier adieu, était parvenu aux limites de la vie humaine. On n'avait pas le droit d'espérer que M. de Prony, à quatre-vingt-quatre ans, tenterait de nouvelles