CHAPITRE XL
« fait avec les consuls , par lequel ceux-ci s'étaient « engagés de les favoriser dans la poursuite du « consulat pour l'année suivante; et eux, de leur « côté, s'obligeaient de payer aux consuls quatre « cent mille sesterces , s'ils ne leur fournissaient « trois augures qui déclareraient qu'ils étaient pré- « sents lorsque le peuple avait fait la loi curiate*, « quoiqu'il n'en eût point fait, et deux consulaires « qui affirmeraient qu'ils avaient assisté à la si- « gnature du sénatus-consulte qui réglait l'état de « leurs provinces , quoiqu'il n'y en eût point eu. » Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat !
Outre que la religion est toujours le meilleur garant que l'on puisse avoir des mœurs des hommes , il y avait ceci de particulier chez les Romains , qu'ils mêlaient quelque sentiment religieux à l'amour qu'ils avaient pour leur patrie. Cette ville, fondée sous les meilleurs auspices ; ce Rontulus , leur roi et leur dieu; ce Capitole, éternel comme la ville; et la ville, éternelle comme son fondateur, avaient fait autrefois sur l'esprit des Romains une impression qu'il eût été à souhaiter qu'ils eussent conservée.
La grandeur de l'État fit la grandeur des fortunes particulières. Mais comme l'opulence est dans les mœurs, et non pas dans les richesses, celles des Romains , qui ne laissaient pas d'avoir des bornes , produisirent un luxe et des profusions qui n'en avaient point 2. Ceux qui avaient d'abord été corrompus par leurs richesses le furent ensuite par leur pauvreté. Avec des biens au-dessus d'une condition privée , il fut difficile d'être un bon citoyen ; avec les désirs et les regrets d'une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats ; et , comme dit Salluste 3 , on vit une génération de gens qui ne pouvaient avoir de patrimoine , ni souffrir que d'autres en eussent.
Cependant , quelle que fût la corruption de Rome , tous les malheurs ne s'y étaient pas introduits ; car la force de son institution avait été telle qu'elle avait conservé une valeur héroïque , et toute son application à la guerre , au milieu des richesses , de la mollesse et de la volupté ; ce qui n'est, je crois , arrivé à aucune nation du monde.
1 La loi curiate donnait la puissance militaire, et le sénatusconsulte réglait les troupes , l'argent , les ofticiers , que devait avoir le gouverneur : or, les consuls , pour que tout cela fut fait à leur fantaisie , voulaient fabriquer une fausse loi et un faux sénatus-consulte.
2 La maison que Cornélie avait achetée soixante et quinze mille drachmes , Lucullus l'acheta , peu de temps après , deux millions cinq cent mille. (Plutarque, Vie de Marins.)
3 Ut merito dicatur genitos esse , qui nec ipsi habere possent res familiares , nec alios pati. (Fragment de YHistoire de Salluste, tiré dalivre ù£\»Citéàe Dieu, liv. II, chap. xvin.)
Les citoyens romains regardaient le commerce * et les arts comme des occupations d'esclaves a : ils ne les exerçaient point. S'il y eut quelques exceptions, ce ne fut quede la part de quelques affranchis qui continuaient leur première industrie ; mais en général ils ne connaissaient que l'art de la guerre , qui était la seule voie pour aller aux magistratures et aux honneurs 3. Ainsi les vertus guerrières restèrent après qu'on eut perdu toutes les autres.